cATHERINE

Catherine est une femme entière que la vie n’a pas éreintée. Elle a très vite trouvé sa route. Très entourée dans son enfance, elle n’a jamais douté d’elle-même et des valeurs que sa famille lui a transmise : le travail, le sérieux, l’obligation de la sécurité matérielle. On lui a suggéré d’être bonne à l’école et cela ne lui a pas posé de problème. Elle s’est fondue avec une belle facilité dans cette excellence qu’on n’attendait d’elle. Le baccalauréat passé, elle a suivi des études de médecine sans jamais se plaindre des horaires de cours astreignants, de la masse de devoirs à faire et de l’imposante somme de connaissances à ingérer. Au bout du compte, le seul écueil qu’elle n’a pu surmonter est de ne pas rester à Montpellier d’où était originaire son imposante et fort bourgeoise famille. Les nécessités de la vie lui ont offert un poste très provincial dans l’Hérault. D’abord déconfite, elle a tout de même fait face et elle est devenue cette jeune généraliste pointilleuse et austère qui a vu grandir le nombre de ses patients. Dans les années soixante-dix, une femme seule comme et nantie d’un tel diplôme pouvait inspirer une méfiance relative mais ça, Catherine ne souhaitait pas le tolérer longtemps. Il fallait en imposer par sa patience à toute épreuve, sa nature robuste peu encline à la fatigue et au laisser aller et son sens imparable du diagnostic.

Catherine est d’une ironie mordante quand elle évoque ses débuts car, dans la petite ville méridionale où elle a dû faire face à deux autres médecins, bien connus et chevronnés, rien ne la donnait gagnante. Derrière les volets des hautes maisons bourgeoises de la Grand-Place, on a posé perdante une femme jeune et seule et dans les quartiers plus modestes, même si ses bas tarifs et son professionnalisme impeccable ont impressionné, on ne lui a d’abord accordé grand crédit.

Mais c’est ainsi. Un an lui a suffi. Une déficience professionnelle d’un confrère d’une part, le caractère hautain et déplaisant de son autre rival de l’autre ont suffi à la placer en première ligne. Elle est devenue incontournable.

De son propre aveu, ces dix premières années d’exercices de la médecine restent pour elle comme une époque étrangement bénie. Elle ne vit que pour son travail même si elle participe un peu à la vie associative de la ville. Elle est seule, toujours, sauf quand, de Montpellier viennent Louise, la mère altière et Vincent, le père à l’étude notariale imposante. Son frère vient parfois au début puis s’éclipse. Il est plus jeune qu’elle, très vivant et curieusement beau dans une famille où physiquement on est banal. Assez petite, maigre, peu féminine, Catherine n’a pour elle que de beaux yeux bleus.

 

VISAGE FEMININ

 

Jamais cela ne l’a gêné puisque sur elles, ont reposé les espoirs familiaux de réussite professionnelle. Elle s’est donc focalisée sur le travail et la beauté inattendue de ce frère né bien après elle l’a à peine atteinte. Du reste, les deux fois où il est venu la voir, il a été très regardé dans la petite ville car trop inconvenant par ses tenues élégantes et sa façon de parler fort des « choses de l’art ». Il n’est plus venu, se sentant trop loin d’elle et, ma foi, elle en a été soulagée.

Tout de même, les années passant, il est venu à Catherine, l’idée qu’elle ne devait pas rester seule. Une invitation dans une ville voisine lui a fait rencontrer un hobereau égaré dans une France en pleine transformation. Un chasseur, amateur d’art contemporain néanmoins propriétaire d’une usine de confection, voilà qui risquait de lui déplaire. Il en est allé autrement. Elle avait dû changer.

De son mariage avec Hervé, Catherine retient plusieurs choses : pour commencer, elle a eu du mal à s’habituer à ce petit homme autoritaire qui ne lui témoignait pas grande affection. Ensuite, elle a trouvé bizarre d’être enceinte car il lui a fallu choisir entre son cabinet médical et sa nouvelle vie. Cette balance délicate à laquelle il lui avait paru simple de se soustraire au départ, s’est vite révélée nécessaire. Elle a donc choisi, sa grossesse et son accouchement s’étant avéré difficile. Pour finir, elle a trouvé avantage à s’occuper de son fils unique tout en prenant la gestion d’un domaine en main. De nouvelles grandes responsabilités lui ont incombé et personne, jamais, n’a suggéré qu’elle était ignorante, ses études et sa carrière médicale précédentes lui ayant forgé une belle image de femme intelligente, déterminée et savante. Elle a donc fait fructifier les affaires de son mari.

Même maintenant, si on demandait à Catherine de préciser quelles relations elle aurait aimé avoir avec son mari, elle répondrait que la question est sans objet ; en effet, selon elle, les problèmes ont été mineurs et leurs face à face les meilleurs possibles…

 A la fois forte et fermée, elle estime avoir été une partenaire. Si on lui objecte qu’elle n’a pas eu d’entente sexuelle avec son compagnon, elle répond que pour sa part elle était  réticente. On peut insister et lui démontrer qu’il s’agit là d’une dimension importante entre deux êtres, elle ne déviera pas. Ce petit spasme ne l’a jamais intéressée. Elle ne nie pas que sa famille et l’éducation reçue d’elle y soit pour quelque chose. Et quand bien même ? Elle a été fidèle, constante, présente, patiente. Cela aussi fait une union…

On lui suggère qu’homme de plaisir, son époux a pu aller voir ailleurs : elle fronce les sourcils. On allègue une ravissante maitresse : elle dit ne pas comprendre.

Ils ont un fils qui s’est lancé dans la politique. Il a hérité de la haute taille de son père et de l’acharnement de sa mère. Il est obstinément travailleur.

Seule, la soixantaine venant, Catherine, restée mince est à peine ridée. Vêtue de gris, elle est sans beauté. Son regard reste de fer, d’un bleu aimantant. Dans le salon qu’elle affectionne, trônent des chinoiseries qu’Hervé a rapporté lors de voyage auxquels elle n’a pas voulu participer, et des tableaux que jeune marié, il aimait. Il y a aussi des bouquets de fleurs sèches, que Catherine préfère aux vrais si périssables et des magazines scientifiques auxquels elle n’a jamais cessé de s’abonner. Parmi ceux-ci, bien sûr, deux revues médicales.

Fermant les yeux, Catherine revoit Hervé, la première nuit, tentant de s’approcher d’elle en souriant. C’était juste consternant. Mais elle a cédé. Il avait les premiers temps cette étrange respiration hachée dont par la suite, elle ne s’est plus souciée. C’était assez vite fait en somme et si peu important…

Catherine regarde sans déplaisir les portraits de son époux désormais malade. Elle va le voir régulièrement et jamais ne lui parle mal. Il est une partie de son histoire et de ce fait, elle le respecte.

Quant à leur fils, Sébastien, elle retrouve en lui sa propre dureté mais jamais elle ne le lui fait le moindre reproche.

Ce qui est cristallin résiste à toute atteinte, sauf à celle du temps car il vous fait mourir. Ce qui est de terre est friable se défait et ne laisse pas de trace.

Catherine sourit froidement dans son salon.

Elle ira encore et encore dans cette maison de repos où il est, sa formation de médecin lui conférant une grande lucidité sur l’évolution de la maladie nerveuse dont son mari est atteint.

Elle verra à Paris puisque plus personne ne lui reste à Montpellier, ce fils étincelant qu’elle ne cesse d’admirer.

Et pour le reste, la maison est belle, les jardins sont vastes et l’usine tourne bien.

On est en septembre. Penchée sur une assiette de raisin, elle en saisit une branche dont elle détache un grain translucide.