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MARIANNE

Marianne est équilibrée et tout ce qu’elle touche et regarde se doit de l’être. Elle vient d’avoir trente sept ans, âge qui l’effraie un peu car il la rapproche de la quarantaine et l’éloigne donc de la vraie jeunesse. Pour l’instant, le temps n’a pas de prise sur elle. Grande, mince, longiligne, elle offre un corps de belle tenue et un visage à peine fardé aux pommettes hautes et aux grands yeux marron un peu écartés. Elle court le long du fleuve qui jouxte sa maison deux fois par semaine et chaque mardi soir, profite des nocturnes de la piscine municipale où elle fait d’incessantes longueur une heure trente durant. Quand elle le peut, elle s’inscrit à un stage de yoga pour ne pas perdre de vue qu’il faut rester concentré et en éveil. Elle choisit alors un beau lieu et s’astreint pendant quatre ou cinq jours à de longs exercices d’étirement, à des passages de relaxation où elle lâche prise et à des temps de silence qui font paraître son moi au mieux. Elle devient telle qu’elle veut être : simple, ancrée en terre et sûre de ses choix professionnels, sociaux et affectifs. Curieux comme ces temps de mise à l’écart où de dix heures à midi on soumet son corps à de longs exercices physiques qui exigent patience et concentration sont propices à la mise à jour de vérités simples : ce qui est important, capital pour soi. Ce qui est secondaire. Ce dont on peut se détacher, ce qu’on doit absolument laisser et ce qui doit être encore et toujours privilégié puisqu’il vous renvoie à l’essentiel. Dans ces moments-là, Marianne n’hésite pas à être elle-même. L’essentiel pour elle est simple depuis vingt ans. Il est le pivot de sa vie, le point central, l’élément moteur. L’essentiel, c’est Bruno, son mari.

Elle a déjà cette vérité en elle quand elle court en bas de chez elle, se douche ensuite, et boit un thé très chaud. Elle ne peut l’ignorer quand elle nage longuement et que son corps ouvre dans l’eau une trainée blanche et bruissante. Et du reste, tout ce qui constitue sa vie ne fait que confirmer la position dans laquelle son époux est placée. Quand, lors de séances de méditation, on lui demande de visualiser l’axe fondamental de sa vie, elle voit sur la paroi de ses paupières closes, apparaître deux de ces grands arbres exotiques qu’elle a pu, lors d’un voyage en amoureux, admirer avec Bruno. C’est un manguier d’âge respectable, à la période de maturité des fruits ou encore un banyan, cet arbre souverain aux multiples racines dont on souligne, en Asie, le caractère sacré. En somme une alliance entre deux types de beauté : celle féminine du don qu’illustre le manguier et l’autre plus virile et protectrice que représente le banyan. La création et la protection. La prolongation et la préservation. L’enracinement et la bienveillance. Oui, il est bien tout cela, celui qu’elle voit paupières closes quand elle cherche comment est sa vie. Celle-ci est belle, assurément, et elle lui en est redevable.

Tout de même, la stupidité ne sied pas à Marianne. Elle se sait belle, désirable et créative. Elle fait tout pour rester telle qu’il l’a vue la toute première fois, le temps étant pris en compte. Elle sait qu’elle a sa part dans la création du bonheur car celui-ci se fait à deux. Sa propre personnalité y a largement contribué. N’est-elle pas ce lutin créatif qu’il a aimé au départ ? Un lutin qui sait créer une vie gaie en trouvant des sorties et des lectures inattendues. Un lutin qui sait créer un décor chaleureux dans un appartement puis une maison sans charme au départ. Un lutin qui est à même de rendre facile la vie de l’être aimé par une suite d’attention et de délicatesses qui ne se démentent pas : valises faites pour un prochain départ, petit déjeuner au lit quand on ne travaille, achats de billet pour un spectacle alors qu’une simple allusion a été faite. Longues séances d’écoute quand un souci professionnel est survenu. Diner en tête à tête et adoration. Etreintes fréquentes et passionnées et pour ce faire, un corps bien entretenu mis à disposition, une lingerie raffinée et des parfums, des onguents.

Les nuits durent. Elles n’ont jamais cessé de durer.

Marianne aime cela.

Marianne aime tout court et depuis longtemps.