LAURE FLEURISTE

 

Laure est contente que sa mère ait trouvé en Christian, un homme solide et volontaire ; certes, il ne pense qu’à son travail mais il est d’une honnêteté scrupuleuse. Les comptes sont les comptes et si Marie, la mère de Mathilde, est son employée –ce qui est le cas- il la paie avec justesse. C’est bien, c’est équitable. Et puis, on est content maintenant à la maison. Plus de cris ni de provocations. Sur la table du diner, de l’eau et le samedi, du vin et de la bière mais bu modérément. C’est comme ça. Aucun écart. Dans cette ambiance, tout est plus sain et Léo nait. C’est d’emblée un garçon rieur et charmant qu’elle adore ; le petit frère rêvé qu’on étreint et câline.

Au fil du temps, on vit mieux. Le sérieux de son beau-père et la gouaille de sa mère font mouche et de semaine en semaine sur les marchés où ils se font une excellente réputation. L’argent rentre : oh, certes, pas de grosses sommes mais assez pour vivre dans une petite maison dont le crédit n’est pas à terme, mais qu’ils équipent assez joliment. Laure s’entend assez bien avec son petit frère et pour plaire aux enfants, on adopte Tibère, un chat noir et Gudule, une petite chienne de race douteuse, retrouvé claudicante près de la maison. Et finalement, personne n’est malheureux.

Il reste cependant les études ratées de Laure et la nécessité de lui trouver un emploi. A seize ans, la scolarité n’est plus obligatoire.

Etant sans bagages, elle se plie à la volonté de Christian : elle doit faire un apprentissage. Celui-ci serait pour qu’elle prenne la voie de ses parents mais Laure, à l’habitude effacée et peu rebelle, n’est pas d’accord. Elle se voit mal sur les marchés, n’ayant pas leur abattage physique et moral. Et puis, elle n’est comme sa mère douée pour la cuisine ou comme son beau-père dont la formation de charcutier est solide. Elle, elle aime les choses artistiques, les beaux objets, les vieux tableaux. Elle aimerait apprendre à les chercher dans les campagnes, ces vieilleries qui mises en valeur, se vendent bien. Etonnés, Marie et Christian s’étonnent que cette jeune fille un peu gauche qui parle peu déploie soudain une argumentation nette et claire. Ils voient dans les yeux de Laure une détermination nouvelle et somme toute engageante. Le souci est d’être sûr qu’on peut la croire car à cet âge là, on a des lubies. Et puis, en choisissant cette voie, elle pose à ses parents un double problème : il n’y a pas vraiment de filière pour apprendre ce métier. On devient brocanteur car on est débrouillards et connaisseurs mais les connaissances à avoir ne s’apprennent pas dans un centre de formation…Et puis, quand bien même ils accepteraient, reste le choix de la personne qui formerait Laure pour en faire ensuite son employée ou son associée et là, Marie et Christian butent sur leur manque de relation. Leur univers est un peu celui des forains. Ils connaissent pas mal de monde mais ce domaine là leur échappe.

Alors ?

Alors, ils commencent par tergiverser, disent oui puis non, ravis au fond que Laure semble au bout de quelques semaines, moins décidée. Elle a bien quelques pistes mais à peine commence t’elle à les suivre qu’on la décourage. En fin de compte, elle se met à douter et comme Marie lui demande si elle n’a vraiment pas une autre idée, elle dit qu’elle aime les fleurs et que fabriquer des bouquets pour les mariages lui plairait assez. Qu’à cela ne tienne, là, on peut l’aider. On trouve vite un fleuriste qui cherche une apprentie et Laure se partage bientôt entre les cours qu’elle doit suivre et les heures au magasin où elle apprend tout ce que doit savoir une marchande de fleurs. Comme le centre de formation est distant puisque situé dans une autre ville et que le train ou le bus offrent des horaires et des tarifs dissuasifs, on encourage Laure à passer son permis et on lui offre un scooter à défaut d’une voiture. Elle est assez petite, ronde et blonde et cela l’effraie un peu de voyager ainsi puisqu’à l’arrivée, il lui faut être présentable. Souhaitant vraiment y parvenir, elle arrive à l’avance et se recoiffe, se prépare pour être, face aux clients, une jeune vendeuse rayonnante et dynamique ; c’est cela qu’on veut d’elle. Alors, elle est ainsi. Consciencieuse, elle passe son diplôme et trouve un premier emploi. Il semble que ses rêves de brocante et de restauration d’objets anciens et de tableaux aient disparu en quelques années puisqu’elle n’y fait plus d’allusion. Elle a juste vingt ans. Elle n’est pas très jolie mais agréable et vivante. Elle est autonome puisqu’elle peut louer une chambre meublée accessible à son petit salaire ; Elle commence d’ailleurs par y inviter des amis avec lesquels elle parle longuement le samedi soir autour de plats simples et de tisane. Puis, l’assurance lui venant, elle décide d’avoir une vie amoureuse et sexuelle, celle-ci ayant été, jusque-là, presque inexistante.