FLEURS ROSES

 

A Romorantin, Laure est fleuriste. La vie est monotone mais la jeune fille

rêe beaucoup et attend un homme étrange...

Quelques jours plus tard, Laure dit à ses amies proches qu’elle a fait un rêve très intrigant : elle était sur une terre rouge et friable qui se séparait en deux. Elle était sur une ligne de fracture et ne savait vers quel côté verser. A droite, le sol semblait solide tandis qu’à gauche, il était meuble. Au moment de se porter à droite, elle a senti que le sol tremblait et elle a été déportée vers la gauche. D’emblée, ses pieds se sont enfoncés dans une terre fangeuse et instable et elle a cru se faire engloutir. Mais, à sa grande surprise, rien de tel n’est arrivé : le terrain meuble sur lequel elle s’était retrouvée s’est brusquement durci. Il est devenu une belle terre nourricière où se sont mis à croître à une anormale vitesse, des iris, des lys et des glaïeuls, le tout composant un magnifique paysage visuel et sonore. Car les fleurs, en jaillissant, faisaient des bruits délicats : ceux de l’éclosion. Bientôt, elle a compris sa présence sur cette portion de terre car un homme venait à elle. Il était vêtu de noir et avançait masqué. Oui, une sorte de cagoule qui dérobait son visage….Elle n’a pas eu peur du tout. Du reste, quand on est chez le magicien d’Oz, pourquoi avoir peur ?

Quant au côté qui semblait stable, il s’est totalement désagrégé. Une chance qu’elle ait été déséquilibrée dans le bon sens.

Ses amies, intriguées, s’étonnent de ce rêve étrange et lui en demandent la signification : laure répond simplement qu’elle va mettre cartes sur table. Le paysage, c’est sa vie, la fracture aussi. Le côté choisi par inadvertance, c’est son futur. Qu’il y ait beaucoup de fleurs partout ne surprendra personne puisqu’elle est fleuriste. Quant à l’homme masqué, il est son amour à venir. Ne lui a-t-on pas demandé d’en avoir un ? Et bien son rêve est significatif : il vient.

Médusées, ses amies ne disent rien. Cette petite spartiate de Laure les intrigue : aurait-elle raison ? Le temps le dira et si la jeune fille a menti, elles riront.

Le fait est qu’elles n’en auront pas l’occasion car il vient effectivement, l’homme attendu, si ce n’est que dans la vie réelle, il avance sans masque.

La première entrevue donne le ton :

- Une fleuriste imaginative existerait-elle à Romorantin ?

Il est dix sept heures. Le magasin est désert et on est mardi. Il ne reste plus qu’une heure avant la fermeture et la jeune fille rêve déjà à la douche chaude qu’elle va prendre. C’est un jeudi de semaine en novembre, et dans la ville un peu triste où elle vit, il n’y a pas grand-chose à faire mais elle appellera l’une puis l’autre de ses amies et ainsi se sentira entourée. L’homme qui entre la dérange un peu d’autant que ce jour là son patron est absent et qu’elle profite de sa liberté.

- Alors ?

- Je suis imaginative, oui, je crois mais tout dépend de vos attentes.

Il peut avoir trente cinq ou quarante ans. Il est grand et fort sans être corpulent et son visage sans être d’une grande finesse de trait est assez harmonieux. Les yeux sont clairs, d’un gris-vert assez déroutant, le nez droit est un peu trop large à la base et la bouche aux lèvres charnues est ouverte sur un sourire froid. L’inconnu porte un pardessus sombre et une écharpe rouge manifestement coûteuse. Elle note qu’il est un peu décoiffé mais n’en est pas surprise car le temps est très mauvais, comme souvent dans la région. Il pleut violemment. Des mèches blond cendré sont encore humides et tranchent par leur apparence avec le reste de la chevelure plus disciplinée. C’est un homme qui a de l’allure, il n’y a pas à dire.

-Je passe souvent des week end dans une propriété que j’ai à une vingtaine de kilomètres d’ici. Il y a un fleuriste plus près de chez moi qui me sert habituellement mais je me suis laissé dire qu’ici, on était doué. Je veux des compositions : chemin de table je me suis laissé dire qu’ici, on était doué. Je veux des compositions : chemin de table pour vingt six personnes, et des bouquets de tailles variées pour décorer diverses pièces dont des chambres : blanc, rouge, noir, or, vert  Je ne veux que du vert sapin. Vous pouvez faire  ça ?

Elle acquiesce mais voit assez mal ce qu’il veut et lui présente un catalogue de photos et de prix devant lequel il tergiverse beaucoup avant de déclarer qu’il veut des créations nouvelles et pas la reprise de modèles. Laure propose un arrangement immédiat et l’idée lui plait. Elle réalise, silencieuse et concentrée, une composition florale de belle taille avec des asters, des roses rouges, des branches de sapin et des éléments décoratifs or et noir. Il fronce les sourcils. Elle introduit des branches de coton et une tige de bambou, redistribue le nombre de fleurs et enlève les branches de sapin. L’ensemble est élégant et inattendu. L’homme hoche la tête et lui adresse un sourire froid tandis qu’il la scrute. Surprise, elle ne baisse pas les yeux. Simplement contente de se montrer douée, elle profite de l’instant. Quand l’homme donne d’autres thèmes de composition, elle prend note et l’écoute dire qu’il reviendra le lendemain. Bien sûr, elle aura préparé d’autres modèles, celui-ci étant retenu à plusieurs exemplaires. Au moment de partir, l’homme sort sa carte de son pardessus et la lui tend. En la prenant, elle touche sans le vouloir un de ses doigts. Cet innocent contact la bouleverse et brusquement elle fixe l’homme qui lui rend son regard. Comme par magie, lui revient son étrange rêve et l’image de l’homme masqué. Dans le même moment, elle fait le lien entre l’un et l’autre. C’est une prémonition : Il va avoir de l’importance. Maintenant, à en changer par sa stature et son autorité, il n’est pas sûr du tout qu’il soit le gentil amoureux que ses amies et sa famille attendent pour elle.

Il s’appelle Hubert Valentin, patronyme théâtral qu’elle voit s’allonger sur le petit bristol qu’il lui a tendu. Il est antiquaire à Paris.

Antiquaire, pas brocanteur.

En somme, il vend de belles choses coûteuses tandis que dans cette ville de province souvent pluvieuse, elle vend des fleurs.

- A demain, mademoiselle

- A demain, Monsieur.