fleurs

Dora aime et désire l'étrange Hubert Valentin. Ne sachant 

comment le lui dire, elle choisit le langage qu'elle connaît :

celui des fleurs...

Il lui adresse un sourire incompréhensible avant de partir. De lui, elle garde l’image d’un homme qui sort de la jolie boutique pleine d’anthurium et de roses, rencontre le mauvais temps et serre contre lui le grand bouquet qu’elle vient de créer.

Trente minutes plus tard, elle est chez elle et se déshabille. Sous la douche, ses seins qu’elle trouve trop volumineux deviennent plus sensibles et leurs pointes s’érigent voluptueusement. Laure se sentirait presque excitée physiquement si elle en juge par la douce tiédeur suintante de son entrejambe mais elle coupe court à tout cela et s’habille chaudement. Puis, elle papote au téléphone.

Le lendemain, l’homme vient à la même heure et regarde avec intérêt les propositions faites par la jeune vendeuse. Il est d’accord sur tout, à deux ou trois détails prêt et le patron de Laure n’en revient pas d’une telle vente d’autant que l’homme règle en liquide et sans faire d’histoire en donnant toute assurance de nouvelles commandes. De nouveau, il prend congé ; de nouveau, il lui sourit froidement puis affronte le mauvais temps. Ne pouvant porter seul, les quatre compositions qu’il vient d’acheter, il est assisté du patron qui, obséquieux, l’accompagne à sa voiture. Laure ne regarde pas la vitrine mais les fleurs de l’arrière-boutique qui lui serviront, elle en est sûre, à des créations originales qui lui plairont. Des créations plus maléfiques car c’est ainsi qu’il aime les fleurs, elle le comprend bien. Il faudra donc qu’elle se plonge dans leur symbolique et aille bien au-delà de ses cours et des commandes simplistes qu’on lui fait ordinairement. Quelques semaines passent où l’homme ne reparait pas. Trois en tout. Laure compose pour chacune d’entre elle un bouquet d’abord mental, puis réel.

Le premier est tendre : le gardénia qui dit « je t’aime en secret », jouxte le glaïeul jaune qui invite à l’amour. Elle y ajoute des lys jaunes qui disent son contentement à aimer, et des roses des Alpes car elles signifient qu’elle veut mériter celui qu’elle aime. L’esquisse qu’elle a faite du bouquet  lui semblant ravissante, elle ose le créer vraiment. Il est très beau. Pour parachever son travail, Laure entoure l’ensemble d’un tressage de lierre fin et solide suggérant la confiance. Et puis elle joue sur quelques rubans blanc et rose car, s’avouant peu éprouvée en amour et en sexe, elle préfère dire sa mièvrerie. Ce premier bouquet, fait, il est vrai, de fleurs qu’on ne peut plus vendre, est pour elle d’une émouvante beauté et pour cette raison, elle l’emporte subrepticement chez elle, le regarde et le respire. Il est parlant et si touchant…mais sans objet car rien ne se passe. Cet homme que Laure voudrait voir revenir dans la boutique semble avoir disparu.

Privé de lui, Laure dépérit. Il est donc temps d’inventer un second bouquet.  Celui-ci lui coûte plus cher car mettant en avant un vague prétexte d’une cousine fiancée, elle achète la plupart des fleurs ; ainsi acquiert-  t’elle des pivoines rouges, des roses musquées et de renoncules orange. Elle y exprime le désir fou qu’elle a de lui et le besoin d’être choyée, la violence de la passion et le désir d’être à lui longtemps. En somme, elle se donne mais en le temps où elle est, jeune, un peu naïve et isolée, elle ne le sait pas. Du reste, elle ordonne le tout autour de branchages fins et aérés.et enveloppe le tout de papier rouge fermé de rubans d’or. Comme la fois précédente, elle est émerveillée de sa création et désolée que celle-ci ne parvienne pas à son destinataire. Chez elle, elle l’installe en place  d’honneur, sur un petit guéridon face à son lit, pleurant et riant en même temps. C’est si beau qu’il ne peut qu’être touché, la naïveté de Laure allant jusqu’à croire en la télépathie.

La troisième semaine convainc Laure que rêver ne suffit pas. Alors, elle va créer un troisième et ultime bouquet. Loin des fantasmagories coûteuses des deux premiers, elle veut, cette fois, des fleurs accessibles et choisit la tulipe, banale certes sous ses latitudes mais pleine de surprises. Après réflexion, elle choisit  de mêler à la blanche qui signifie l’amour extrême et idéalisé à la jaune dont la symbolique renvoie à un l’inquiétude que ressent un être désespérément amoureux. Et puis, pour parachever l’ensemble, elle adopte la noire et la multicolore qui sont contradictoires. Car la noire signifie qu’elle est en souffrance car en état d’amour intense alors que l’autre exprime l’extravagance du sentiment amoureux et sa variété.

A –t’elle déjà dit cela ?

Non

En tout cas pas directement et comme elle est certaine de la beauté de l’objet crée tout autant que de son intention, elle utilise le petit bristol qu’a tendu lors d’une soirée froide et pluvieuse, Hubert Valentin. Entourant le bouquet de papier d’un papier kraft rustique, elle le ceint de ficelles vertes et ne joint pour commentaire que son prénom et son adresse de travail. L’envoi est serein. Limpide, calme, elle espère.