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Ne sachant comment attirer l'attention du singulier Hubert Valentin, Laure,

jeune fleuriste qui vit en Sologne, lui adresse un grand bouquet de fleurs

à la symbolique à la fois douce et cruelle. 

La réponse frappe par sa rapidité. Non seulement, le réceptionnaire du cadeau est ravi de l’attention mais il tient à remercier la jeune instigatrice. Inondée de bonheur, Laure apprend qu’elle sera invitée à diner. La date et l’heure sont précisées ; quant à l’adresse et au téléphone, elle les connaît déjà.

Les jours qui préludent à la rencontre, elle ne se défend pas de quelques doutes concernant son apparence physique et sa tenue vestimentaire. Elle va rencontrer un homme qui vit dans un milieu différent où l’argent n’est pas un problème. Pour elle et ceux de sa vie, il en est un et depuis toujours. Alors, il faut face et ressembler à sa provocatrice offrande. Avoir les cheveux bien lavés, séchés au séchoir et bien coiffés ne suffira pas. Il faudra manger peu pour être un peu moins ronde, s’épiler les sourcils et se bien maquiller sans compter le soin qu’il y aura à apporter à sa tenue : jupe et corsage noirs, sous-vêtements discrets, collants. Peu de bijoux mais évoquant les végétaux : un petit collier et un bracelet qui lui est assorti évoquent les feuilles du lierre. Enfin, il faut sur son corps une note parfumée et Laure choisit la rose musquée. C’est amusant, frais et discret et pour l’instant, elle s’en tient là.

Enveloppée dans une cape bleu-marine, la jeune fille monte, au soir dit, dans la petite voiture que Christian et  Marie lui ont offerte. D’emblée, elle redoute le chauffage capricieux de son véhicule car elle ne porte sous ses lainages qu’une robe noire échancrée. De plus, elle est une craintive conductrice qui n’aime pas le brouillard qui, en cette saison, envahit les routes secondaires.

Malgré son appréhension, les phares de la petite Fiat faisant leur possible, elle roule vite et bien et arrive en avance devant la propriété d’Hubert Valentin dont le nom l’intrigue et l’intimide : « L’ambigu » au lieu dit « Les Sauges ». A l’heure dite, elle l’appelle pour s’annoncer et, tandis que les grilles s’ouvrent lentement, il la salue poliment. Apparaissent une allée de gravier, des buis taillés, une tonnelle et des pelouses, le tout constituant pour elle un imposant jardin. Comme il le lui conseille, elle se gare devant les escaliers de l’entrée et constate, en descendant de voiture, que la demeure où elle va entrer est de belle apparence. Grande, en tout cas, pour un homme qui paraît vivre seul…

Frileuse, elle gravit les marches de l’escalier et se trouve face à un homme imposant qui, dans ce décor et à cette heure, parce qu’il est hiératique et sûr de lui, la fait se sentir misérable. Comme ils pénètrent dans l’entrée, elle le trouve bien vêtu : le cachemire l’emporte sur la laine et la soie sur des matières moins nobles. Le cuir est présent ainsi que du coton d’excellence, comme elle n’en achète jamais. A la fois élégant et négligé dans une mise qui n’est pas celle d’une grande soirée, Valentin l’éblouit. Il a de plus le front haut, l’œil sagace et le sourire apprêté, tout à la fois froid et rusé. Il l’accueille en termes mondains puis la conduit dans un vestibule orné de tableaux de chasse dont une des portes ouvre sur un petit salon. Dans le temps où elle marche derrière lui, tout se ralentit et Laure ne voit plus que la nuque fine de son hôte, ses cheveux sombres mêlés de gris et ce décor insolite auquel elle tente de s’accoutumer. Puis, ils se trouvent face à face dans une pièce mal éclairée où, dans une haute cheminée, flambe un beau feu. Il la félicite alors pour le bouquet qu’elle lui a envoyé et souriant plus franchement que beaucoup d’hommes aimeraient en recevoir de tels à Paris.  Elle remercie avec maladresse et tente de se repérer : deux grands fauteuils de cuir sont placés près de la cheminée et sur une table basse, des revues de littérature et d’art s’empilent. Mais pour le reste…

S’amusant sans doute, il allume plusieurs lampes qui transforment le décor en le sculptant : près d’une fenêtre, Laure voit maintenant une table de jeu raffinée et, à l’opposé, un piano droit. Une petite table supporte, au centre de la pièce, un grand boulier couvert de minéraux divers, d’origine et de couleur variée. Il y a au sol et sur les d’étranges objets : tapis épais cadres contenant des papillons tropicaux morts et d’étranges chrysalides, animaux d’ébène ou de bois de rose. Le tout bien éloigné des chasses à courre et assemblages de bergers et de bergères, qui, il lui semblait bien, décoraient l’entrée. Emerveillée, elle sourit, toujours enveloppée dans sa grande cape bleue et il l’invite à s’asseoir. Le champagne rosé emplit bientôt les coupes ; elle n’en a pas l’habitude. Comme il parle de cette propriété et du goût qu’il a d’elle, un peu comme d’un amant évoquant une maitresse adorée, elle sent le bonheur la gagner. La cape glisse naturellement de ses épaules tandis que, répondant à ses questions, elle s’avoue ravie du lieu où elle se trouve. Elle parle ensuite de son travail et de Romorantin avant de tenter de le questionner sur sa profession d’antiquaire. Elle est douce et tranquille. Valentin est suave. Il dit qu’un antiquaire doit se respecter lui-même, sans quoi les magnifiques objets qu’il convoite, acquiert et revend, ne le mériteraient pas.

Elle dit vouloir en savoir plus.

Il se lève et la toise puis dit qu’il est temps.

Temps de ?

Naïve, elle reste interdite mais, comme il la prend par le bras, elle passe dans un autre salon élégant où une table est dressée. Boiseries et grandes nature morte, à motifs floraux. Dressoirs et candélabres, collections de vases issus de la Compagnie des Indes Orientales. Petit clavecin isolé.

Le parquet crisse sous ses pieds, et Laure, enfantine, en est presque gênée. Se retournant vers l’univers de sa grand-mère et de sa mère, elle ne trouve aucune référence : mamie Bénédicte avait de grands chaussons qui effleuraient le sol et, Marie, sa mère, de petites chaussures d’intérieur. Pour elle, rien de tel : ses talons font sur le parquet un bruit sec et gênant.

 

Hubert Valentin s’en soucie peu ou, du moins, en fait mine. Il demande à son invitée ce qu’elle pense du décor et se contente de sourire quand elle dit ne rien voir ici de gothique ou romantique. C’est joli et ça suffit. La contemplant, il lui demande ce qu’elle compte manger et, comme elle est reste médusée puisqu’invitée, elle s’attendait à être servie, il lui désigne un buffet chargé de mets que, là encore, un éclairage trop faible dérobait à sa vue. Il y a du cru et du cuit, le tout présenté dans de grandes soupières métalliques dont certaines sont munies de chauffe-plats et d’autres, non. L’éclat du riz blanc, doux et parcellisé, jouxte l’exubérance de la salade composée où domine le poisson fumé. La viande en lamelles marine des délicates sauces brune et orangée. Il y a aussi un grand poisson entier à la forme fuselée et à la robe argentée et un assemblage de crudités, de fromages et de desserts.

Laure, stupéfaite, ne sait que faire quand son hôte lui suggère de réaliser pour elle la meilleure combinaison possible en termes d’entrée, de plats principaux et de pâtisserie. Sachant qu’elle doit lui faire honneur et donc tenir compte à la fois des ses appétits et de sa frugalité, elle est tentée. En somme, c’est comme faire un bouquet !

Il la laisse faire puis l’avertit qu’il est temps pour elle de la servir et, comme elle est indécise, il lui signale qu’il se met à table. Laure acquiesce et attend, debout et silencieuse, que son interlocuteur, bouchée après bouchée, savoure ce qu’elle a préparé : du poisson froid et des légumes variés. Laissant la moitié de ce qui lui est présenté, il hoche la tête et se dit content. Mais d’emblée, il met en garde la jeune fille qui croit l’avoir emporté. C’est lui, maintenant, qui va composer pour elle un repas. Laure se montre ravie et souriante, prend patience avant de goûter les mets préparés pour elle. Il semble que rien n’aille : trop salé, trop sucré, insipide, immangeable. Elle se rétracte et dit ne pas aimer ce qu’il lui propose mais, comme il la foudroie du regard et monde le ton, elle se sent soudain intimidée et ridicule dans sa robe noire bon marché et, le plus vite qu’elle peut, finit son assiette. Curieusement, il demeure mécontent et conserve une voix dure. Il sait comment sont les filles comme elles, à la fois gauches et têtues. I n’y a pas trente six moyens de les prendre.

Les fleurs envoyées, ça a été un joli travail. Le refus des plats préparés, c’est nettement moins bien mais très arrangeant. Elle n’est pas toujours gentille et il faut qu’elle le devienne. Dans son intérêt et le sien.