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PERSPECTIVES 4

Attachée, détachée

A intervalles réguliers, vous venez. Je sais votre silhouette mince dans l’encadrement de la porte, votre regard clair posé sur moi, vos mains encore froides caressant mon visage.
Je sais votre désir curieux, cette façon que vous avez de susciter mon émotivité. Vous aimez que je sois un peu sur la brèche, tantôt radieuse, tantôt émue ; ça me rend inventive de passer d’un extrême à l’autre, cela, vous l’avez compris. On a des jeux très sérieux car l’amour et l’érotisme ne sont pas à prendre à la légère. Chacun de nous explore les limites de l’autre mais personne n’outrepasse. Du moins, on tente…
Vous m’attachez depuis longtemps.
Je me suis habituée à ce goût que vous avez de me voir entravée. 
Quand vous m’en aviez parlé au début, alors que, sans nous être jamais vus, nous étions sur internet. Je ne savais même pas qu’une femme pouvait trouver dans des entraves une forme de soumission et de liberté. Les photos que j’avais vues ne me convainquaient pas et même plus tard quand j’ai désiré vous voir et qu’ayant le même désir, nous avons fait connaissance, cette histoire de liens est restée confuse.
Non que j’aie refusé d’essayer, vous voyant prudent mais déterminé mais parce que seule l’idée de l’emprisonnement était dominante.
A Paris, la première fois, je me suis surprise à tenter l’impossible : ne pas avoir peur. Je n’ai pas vaincu mes craintes et vous avez fait disparaître de mes bras, de mes jambes et de mes seins, ces cordes qui les enserraient.
Mais il y a eu des « plus tard ».
Et il y a un « maintenant ».
Pendant ce séjour-ci, vous choisissez les moments propices : ceux où je suis détendue, amusée et curieuse. J’ai alors envie d’aller loin.
Je me lève et vous m’observez.
Vous couvez du regard ma nudité.
Je vous vois froncer les sourcils, à la recherche d’une idée puis votre regard bleu s’éclaire et je sais que vous avez trouvé.
Vous redessinez mes seins, mes épaules, mon buste, mes bras : c’est un bondage du haut du corps. La corde, que vous avez choisie rouge cette fois, glisse sur ma peau sans jamais l’irriter. Bientôt, je ne bouge plus, non que je ne le puisse car vous laissez toujours en suspens ma brusque délivrance, mais parce que je ne le veux pas. Vous m’avez non emprisonnée mais redessinée et il est juste que vous jouissiez du résultat de votre travail.
Vous touchez mes épaules avec vos mains.
Vous touchez mes seins qui se mettent à pointer.
Mon corps ainsi stylisé vous plaît.
Vous me renversez sur le lit et me léchez.
Je ferme les yeux.
Je suis à vous.

Il arrive que vous fassiez autrement. Ce sont mes jambes que vous entravez de façon à ce qu’elles restent à la fois repliées et écartées. Cet écart me laisse dans l’obligation de vous offrir mon intimité puisque rien ne me permet plus de la dérober.
Là, ma peau est marquée de noir. Enfin non. Pas marquée mais honorée.
Vos doigts courent.
Votre langue.
Je crie de plaisir.
Quand j’ai joui, vous me regardez. Je suis encore attachée.
C’est un moment extrême, lent et beau, passager aussi.
Bientôt, de ces dessins que vous faites, il ne reste que les photos que vous avez prises. De nos jeux, elles disent, je crois, l’essentiel. 
Attachée, vous m’inscrivez dans votre liberté.
Détachée, j’y reste.
Il n’y a de point de fusion. Je ne me fonds pas en vous.
Je suis avec vous.
Un temps femme, un temps objet, un temps abandonnée, un temps libérée. Toujours présente.
Et vous, patient et pensif, vous me regardez, me rendant durant ces séances, prisonnière de vous et libérée des autres.
Vous, si présent.
Ensuite, reviennent les heures où affleure ce que nous sommes au quotidien et bous les acceptons, sûrs que les autres reviendront.