PERIODE BLEUE PICASSO

 

1Embarras

Bernard tente d'amadouer Anna, une quadragénaire provinciale, qui voudrait s'implanter à Paris...

Je lui ai dit qu’il serait plus simple que je la rencontre car un face à face, si anodin, qu’il puisse paraître, peut en dire beaucoup sur les intentions des uns et des autres.

Au téléphone, elle a paru perplexe.

-Se voir ?

-Oui.

-Nous n’avons discuté que trois fois !

-Vous faut-il des mois pour accepter de prendre un café ?

-Non, bien sûr mais…

-Mais ?

-C’est tout ce que je vous ai dit, tout ce dont il a été question ! Je n’ai de vous qu’une photo et ces échanges…Mais de vous à moi, nous étions derrière un ordinateur…

-Ou au téléphone !

-Ah oui, au téléphone, c’est vrai.

-Vous me dites que vous êtes pour peu de temps encore à Paris ; il ne m’en faut pas plus pour insister. Annecy, c’est loin…

-Un café, alors…

-Oui, ou une eau gazeuse…

Je l’ai sentie dans l’embarras et je connais cet état chez les femmes. J’ai appris à en connaître les nuances. S’il existe en effet, une sorte de gêne qui n’augure rien de bon  et qui fait que la femme attendue refusera d’abord un rendez-vous pour ensuite en différer un autre, il existe un autre état : celui de l’attente anxieuse. Or, cette Anna que je poursuivais se situait bien dans cette zone mi exaltée mi craintive où il suffisait d’insister et de rester ferme pour faire basculer les choses. J’aime la captation et j’allais la capter.

-Ce café discret près du Luxembourg, celui dont vous m’avez parlé, l’autre jour, il vous conviendrait ?

-Il est pratique pour moi, pas pour vous.

-Ne vous inquiétez pas.

-Vous viendriez de Neuilly ?

-Ne soyez pas provinciale ! Evidemment, je viendrai. Ce soir, dix-huit heures. Il fait beau. Vous serez en terrasse.

-Ce soir ? En terrasse ? Mais je pense…

-Non, vous ne pensez pas. Vous viendrez comme demandé. Robe blanche, féminine, décolletée mais pas trop. Vous m’avez dit aimer ce genre de vêtement.

-C’est vrai.

-Alors, faites le pour vous et pour moi…

C’est ainsi que je l’ai convaincue et je n’ai pas douté un seule instant en faisant le trajet qu’elle me ferait faux bond.

 

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Je me suis vêtu avec soin et je ne me souviens pas d’avoir jamais dérogé à cette habitude ; sauf à un moment de mon mariage où j’étais dans un tel état d’irritabilité que j’ai été à un moment négligent sur le plan vestimentaire. Mais il est vrai que je voulais démontrer à mon épouse qui me raillait d’être si élégant et tiré à quatre épingles qu’être vue à côté de quelqu’un comme moi n’était pas nécessairement un pensum…Il lui fallut peu de temps, je dois le dire avec amusement, pour se rallier à cette idée, car se promener en ville avec quelqu’un qui tout d’un coup se négligeait lui apparut vite comme une épreuve choquante ; et je ne parle des invitations à droite à gauche, que nous acceptions encore où être assise à côté de moi ne pouvait que la dévaloriser…Imaginez un peu : sa robe très couture et ses escarpins horriblement couteux à côté de ma veste défraichie et de ma chemise douteuse portée sans cravate…

Cet épisode apprit à quelqu’un que je n’aimais plus mais que j’avais aimé qu’il vaut mieux quelquefois se taire sur les artifices de l’autre quand on sait que ce même autre sépare sa vie de la vôtre.

C’était une femme qui découvrait tardivement le « quelquefois » …Mais bref. Je reviens à ma rencontre avec Anna.

Je portais un costume que je possède depuis peu et une chemise blanche de belle qualité. C’est une habitude que j’ai d’être vêtu de manière sobre et classique, tout en affectionnant les belles matières. Regardez la haute couture : vous y verrez des vêtements très bien coupés et travaillés, mais pas nécessairement ostentatoires. Eh bien, ce jour- là, je peux vous assurer que mes effets étaient ménagés tant par la qualité de la veste par exemple, d’une coupe impeccable et d’un tombé parfait que par la richesse du drap et la finesse de la chemise.

Il faut vivre dans un monde de signes.

Arborer un tel costume, porter une chemise de prix sans cravate et des chaussures faites sur mesure, c’était accepter ce monde- là et le lui rendre .accessible. J’avais été, de toute façon, ce qu’il est convenu d’appeler un jeune homme de bonne famille et les apparences comptaient. Homme mature, je restais fidèle à cet idéal de bien paraître et de bien parler qu’on m’avait communiqué et qui, jamais, ne m’avait desservi.

 Avec elle, ce serait peut- être un peu difficile car, je le voyais bien, était assez ignorante des usages de cet univers dont je voulais qu’elle s’approche et dont je ferai plus tard la peinture : celui de Michèle et de Francis, mes lointains parents, celui de Daniela, puis celui de Claire…Cependant, elle était pleine de finesse et de bonne volonté. Mes vêtements lui « parleraient » et avec eux, ma personne physique. Certainement pas de façon immédiate mais à coup sûr.

J’avais déjà des plans pour elle. Je savais déjà où j’allais.

Vous savez, je suis un homme déterminé. Et pas seulement…

Je sais ce que je veux…

Et…

Mais je m’aperçois que je dis mal les choses. Vous lisez les déclarations d’un parisien de cinquante ans qui se dit aisé et épris des bonnes manières en pensant qu’il s’intéresse à une femme qui a, depuis peu quitté sa province et le compagnon qui partageait sa vie et veut changer la sienne. Cette femme entre deux âges ne peut être sans beauté ni sans classe, sinon, vous vous imaginez que je m’intéressais pas elle. C’est une bonne remarque.

Vous pensez que je veux l’éduquer pour en faire, en quelque sorte, une femme du monde. Elle doit donc acquérir une façon d’être et de paraître que son milieu social, bien moins nanti que le mien, ne lui a pas permis de cultiver. C’est assez vrai aussi.

Mais le point crucial vous échappera de toute façon si je continue de faire le mystérieux et je n’ai pas l’intention de rester secret plus longtemps.

Une partie de moi a recherché des amours classiques pouvant, le cas échéant, conduire au mariage et, je me suis marié…

Avant de l’être, je laissais vivre à sa guise une autre partie de ce moi complexe que je dépeindrai ici autant que j’en suis capable. Je ne cherchais pas des « amours montrables », des relations valorisantes sur le plan social, des « petites amies » ou des « amantes romantiques ». Je montrerai plus tard que très tôt dans ma vie, était apparu chez moi le goût pour certaines femmes : celles qui ont besoin d’être conduites, éduquées, dressées…

Ces femmes là, vous savez, c’est comme si vous les attiriez à vous en utilisant un code silencieux…Elles cherchent des hommes « dans votre genre » et vous cherchez « des femmes comme elles ». Vous voulez dominer. Elles veulent se soumettre. Forcément, vous finissez par faire connaissance. J’allais dire « alliance » mais ce mot risque de vous dérouter. IL est bien trop conjugal…

Concernant, Anna, vous l’aurez deviné, mon plan était double. Je sentais chez elle des dispositions à jouer ce rôle que j’aimais qu’une femme prenne : la femme intelligente, intellectuelle, bonne convive et bien à sa place dans des conversations de bon niveau et la créature très sexuelle, obéissante et charnelle qui, dans l’intimité, est tout entière à mon service.

 Vous allez vous demander comment je peux savoir qu’elle est prête à jouer, pour moi, l’un et l’autre de ces rôles…Je vous répondrai très clairement. Cette « Anna » avec laquelle j’ai rendez-vous s’est inscrite sur un site spécialisé et je ne crois pas au hasard. Si c’était un site ouvert au tout venant, je pourrais en effet risquer de me tromper ; ce n’est pas le cas. Elle a beau avoir été évasive, ne pas avoir dit grand-chose sur elle, n’avoir proposé aucune photo, je sais bien qu’elle a en elle ce désir de servir…Sinon, que serait-elle venue faire là ?

Quant à savoir si elle conviendra vraiment et si je saurai la convaincre, il faut que je me trouve face à elle pour le dire et cela ne saurait tarder.

Avant d’aller plus avant, je me décide tout de même à ne plus vous laisser dans l’expectative : vous saviez peu de moi, vous en saurez très vite plus.

Je m’appelle Bernard Dangle-Lefort et j’ai 52 ans lors de ce premier rendez-vous. J’ai fait une haute école d’administration et je travaille à Paris depuis longtemps. A l’origine, je suis normand mais ma famille s’est énormément promenée. Pour moi, c’est une aubaine car si d’aventure on me demande d’où je viens, je m’amuse de l’expression médusée de celui qui a eu la forfanterie de me poser une question aussi complexe. Par ma mère, je viens de Lisieux et par mon père de Carpentras ; mais l’un et l’autre brouillent les pistes si l’on estime que du côté paternel, il y des italiens mais aussi des irlandais tandis que le côté maternel renvoie à l’Angleterre et à la Tunisie. Mais alors, me direz-vous, la Normandie ? C’est une base de vie réelle et j’y ai vécu les huit premières années de ma vie. Je ne m’y suis pas amusé du tout. Lisieux est une des villes les plus ennuyeuses du monde, du moins, c’est mon point de vue. Ma mère, je crois, s’y est beaucoup ennuyée elle-même à une époque où les femmes de hauts fonctionnaires avaient pour rôle d’être souriantes lors des réceptions qu’elles avaient eu la charge d’organiser. Elle étonnait en parlant indifféremment l’anglais et l’italien, en se montrant brillante dans des concours d’équitation et en portant des robes dont elle avait elle-même dessiné les modèles. Enfin, elle étonnait dans cette ville de province qui, à cette époque, était bien- pensante et très fermée. A Paris, elle est devenue plus anonyme. Elle a, en fait, croisé ses doubles.

Mon père, lui, est une image de la Méditerranée. Quand je dis cela, je vois des sourires poindre. Ah, un bon vivant, alors ! Un de ces hommes très bruns au physique marqué par le sud, un joyeux drille, un séducteur gourmand et gourmet…Evidemment, il suffit de se trouver face à lui pour comprendre son erreur. C’est un homme brun au physique latin, cela ne fait aucun doute. Dans les rues de Rome, lorsqu’il était jeune homme, on lui adressait, parait-il,  directement la parole en italien et cela le faisait sourire. Hormis cela, c’est un bel homme aux yeux clairs dont la détermination et le charme évoquent bien plus un de ces jeunes guerriers romains dont je lisais, lors de mes longues études de latin, la vie héroïque. Il n’est pas non plus sans relation avec la Renaissance. A Urbino, il n’aurait surpris personne en un temps où le monde s’ouvrait. Il n’est pas d’une personnalité commode, il n’aime pas les choses faites à moitié. C’est un décideur. Un décideur souriant. Je l’ai toujours connu ainsi, loin des stéréotypes liés à la supposée mollesse italienne et à la dolce vita que favorise la proximité de la Grande bleue.

Si je parle ainsi de mes origines c’est pour en indiquer la singularité ; je suis né de deux personnes qui, bien qu’étant bien insérées socialement et assez nanties, ont toujours affiché une certaine indépendance d’esprit et un goût pour l’indépendance tout court. Je me dis que ces deux êtres m’ont ménagé une enfance conventionnelle d’un point de vue extérieur et une adolescence sage. Ils m’ont sans doute voulu policé et j’ai obéi à l’idéal de réussite qu’il me proposait. Mais par ailleurs, ils ont ciselé un être aux pulsions étranges dont la simple présentation leur aurait fait, il y a longtemps déjà, dresser les cheveux sur la tête et dont la peinture, à l’heure actuelle, les remplirait d’effroi, tout vieillissants et séparés qu’ils soient, chacun enfermé dans l’idée que ce fils haut fonctionnaire est l’image même de la réussite.

De ma vie profonde, ils n’ont rien su. Ils ont su le bref mariage et cela les a bien arrangés.

Le reste, ils l’ont ignoré comme j’ai préféré ignorer moi-même le monde de fantasmes contradictoires qui les a certainement réunis puis séparés.

Mais cela est une autre histoire.

Je préfère revenir à elle et au café où je l’ai conviée.

Elle m’y a attendue comme je le lui avais demandé car ces femmes- là « doivent » attendre. Elle avait la robe blanche demandée, sage et ajustée, une robe bien coupée d’ailleurs que je lui ai demandé ensuite de ne plus porter. C’est une femme mince, qui n’est pas sans beauté. A cette époque-là, cependant, je ne pense pas qu’elle avait conscience d’être jolie. Les aléas de sa vie – elle se séparait d’un compagnon avec lequel elle avait passé près de quinze ans-  lui donnait une fausse image d’elle-même. Venue à Paris sur l’invitation d’une amie qui souhaitait l’aider en la faisant s’échapper d’une ville de province où cet homme ne cessait de chercher à la voir pour la culpabiliser de l’échec de leur relation, elle vivait une parenthèse. Paris et non Annecy ; un petit logement et non une maison spacieuse ; une amie de jeunesse volubile et non un quasi mari devenu ennuyeux et ainsi de suite.

Valérie, l’amie et confidente était en passe de partir en Angleterre rejoindre un amant fougueux et mon Anna se sentait sur la brèche. Reviendrait-elle dans sa ville où l’attendait certes cet être dépité et hargneux mais tout de même un travail et des amis, un peu de famille aussi ou ferait-elle le grand saut ? A savoir, saisirait-elle l’opportunité de vivre à Paris chez son amie absente et d’y chercher un travail, ce qui pour la personne sensée qu’elle était se révélait une extraordinaire planche de salut ? Elle était dans cet entre- deux que nous connaissons tous et qui permet à l’être anxieux de se reposer un peu avant d’assumer la décision qu’il a prise. L’ayant croisée peu de temps avant, il m’importait de peser dans la balance. Pour des raisons pour moi limpides et pour elle sibylline, il importait qu’elle restât.

 

Au café, en terrasse, alors qu’elle posait sur moi ses grands yeux brun-vert et que de toute évidence, elle admirait discrètement ma mise, je la rassurais d’abord avant de lui poser de nombreuses questions sur ses journées. Elle s’amusait encore, visitant sans fin la ville. Je pouvais le comprendre mais déjà, secrètement, je l’incitais à être sérieuse : elle devait se préoccuper d’un travail. Ou d’une formation complémentaire. Elle avait travaillé dans plusieurs librairies et je ne doutais pas qu’elle fût cultivée. IL importait, pour être facilement embauchée, qu’elle eût quelque chose qui la différenciât des autres, une spécialité par exemple. Je ne sais, la littérature italienne ou japonaise, d’immenses connaissances sur des écrivains finlandais ou un goût immodéré pour un écrivain américain remis à la mode.

-Vous trouverez facilement à vous employer ici.

-En êtes-vous sûre ? Ma formation est un peu ancienne et je me suis laissée vivre : il y a deux ans que je ne fais rien.

-Il faut vous remettre le pied à l’étrier, c’est certain. Êtes-vous décidée à le faire ?

-Je le suis.

-Dans ce cas, faites ce stage que je vous ai déjà conseillée. Faites-le vite. Inscrivez-vous dès ce soir.

-Ce stage suppose que je reste à Paris !

-Mais c’est évident…

-Ce n’est pas ma ville.

-Le stage dure deux mois et il serait bon de le faire suivre par un autre. Je connais le monde du travail et je vis à Paris depuis longtemps. Je sais de quoi je parle…

-Cela demande un sacrifice financier.

-Bien sûr. Vous n’y êtes pas prête ?

-Si….

-Votre amie vous offre son logement ; il est petit mais très bien placé. Vous ne pouvez manquer de noter cette aubaine.

-Je suis chanceuse, c’est vrai.

-Faites cette formation !

-Pourquoi tant insister ?

-Car vous doutez de la raison de votre présence ici.

-Je ne sais pas, en effet, ce que je dois faire.

-Moi, je le sais.

-Comment cela ?

-Je vous connais peu mais je sais ce qui est bon pour vous. Vous savez, je suis très peu faillible.

-A ce point ?

-A ce point.

-Je dois rester à Paris, faire ce stage et ensuite aller à Annecy régler tout ce qui m’y attache encore et revenir.

-Je crois que c’est cela.

-Me donnez-vous des conseils amicaux ?

-Ce sont des conseils.

Elle a voulu savoir de quelle nature ils étaient.

Je lui ai souri.

Elle buvait une eau gazeuse dans la chaleur montante de l’été et je la regardais. Je connais ces femmes et les signaux qu’elles émettent ;

Celle-là avait cela de touchant qu’elle n’était pas consciente de son désir ;

Il faudrait que je lui apprenne ce qu’elle voulait : appartenir.

Elle n’en avait pas conscience.

Mais assurément elle était dans ce désir- là, cette tension.

Je ne lui ai rien dit de tout cela au café. J’ai continué de convaincre.

Quand enfin nous nous sommes séparés, elle dans sa robe vaguement nuptiale, mince et juchée sur ses escarpins et moi dans ce négligé élégant que je cultive, j’ai su que je commençais à gagner.

Elle était maintenant très déterminée à faire une formation et quasiment certaine qu’elle travaillerait dans une belle librairie du Faubourg Saint-Germain, à Paris.

Je l’ai encouragée à rester aussi mobilisée et nous sommes partis chacun de notre côté.

Quelques jours plus tard, je l’ai rappelée.

Elle était inscrite au stage et donc momentanément sortie d’embarras.