HOMME ET POMME

3. Cadrages

Elle me dit être contente quand de nouveau, je pus lui parler au téléphone. Elle adorait Paris et son stage se déroulait très bien. En outre, elle avait une bonne nouvelle à m’annoncer. Au téléphone, elle avait cette même voix jeune et rieuse qui faisait oublier ce pourquoi nous nous nous étions joints.

-J’ai de bonnes nouvelles !

-Quelles sont-elles ?

-Tout d’abord, vous savez, j’ai l’appartement pour moi toute seule. Mon amie va rejoindre son nouvel amant, petit ami, compagnon, appelez-le comme vous voulez. Elle est très amoureuse. Ils commencent par trois semaines à Londres.

-En effet, c’est une bonne nouvelle. L’autre étant que n’êtes pas soucieuse de retourner à Annecy !

-Je suis soucieuse de régler cette situation et il faudrait le faire mais actuellement, non, je ne peux aller à Annecy. Mon ancien compagnon le souhaiterait, bien sûr, mais je ne peux pas.

-Cela signifie que je vous rends visite dès que possible…

-Vous recevoir ? C’est-à-dire…Ah, en fait, je voyais cela en termes de calme et d’études. Julie est charmante mais très exubérante et puis,l’appartement est quand même petit ; avec son « Allan », ils se téléphonaient une partie de la nuit. Là, je peux vraiment m’y mettre…

-« En termes ce calme et d’études » ! Mais vous ne dites pas les choses au hasard voyons et notre rencontre n’en est pas un. Vous le savez bien ! Alors, vous me recevrez, Anna. Et vous me direz tout ce que vous m’avez caché.

-Mais Bernard, que pourrais-je vous cacher ? Je suis séparée depuis peu. Je vivais à Annecy…

-Et vous avez un fils qui a une bourse d’études pour les USA. Il passe un an à Boston et vous exultez. Je vous comprends : Harvard !

-Je suis fière…

-Vous êtes soulagée aussi : plus de vie commune pesante, d’adolescent turbulent, de vie provinciale.

-Enfin, oui, ma vie change…

-Pas encore !

-Oh, si, tout de même !

-Je ne parle pas de votre contentement présent ni de vos « épreuves » à venir. Vous vous tirerez bien de ce voyage, même si revenir dans la maison dont vous m’avez parlé et se livrer à de pesantes discussions pour savoir qui garde quoi et qui indemnise qui n’est pas spécialement drôle. Ce sont des lieux communs : on passe tous par là. Malgré tout ça ne permet pas d’être face à soi-même. La séparation est faite d’avec votre ex-ami. C’était là le plus dur. Vous verrez que vous êtes plus détachée de votre passé qu’il n’y parait. Du reste, c’est ici qu’il vous faut être !

-Oui, pour mon stage…

-Anna ?

-Oui.

-Répondez maintenant à mes questions.

-Oui

-Je pense que vous voulez me connaître davantage. Je vous plais assez. A vrai dire, il vous suffit d’être prête.

-Prête ?

-Oui, à m’obéir.

-J’ai envie, assez envie.

-Ne parlez pas comme une petite fille.

-Je ne sais pas parler de ces choses-là. Je n’ai pas connu grand-chose. Cela n’a rien à voir avec ce que vous avez vécu vous-même !

-Vous savez peu de choses de moi…

-Oui, mais, je sens bien…

-Je viendrai ce soir et vous me parlerez de ce que vous avez vécu.

Je l’entendis répondre oui et me bornai à me dire satisfait.

Le jour passa sans rapidité ni lenteur. J’étais toujours très pris par mon travail. Je passai chez moi me plonger dans un bain tiède et me changeai puis en descendant, j’achetai du champagne et m’en fus.

Il faut respecter les règles, dans ces relations là comme dans les autres. Ce n’est pas parce qu’on s’apprête à soumettre une femme qu’il faut d’emblée la mettre en position d’infériorité et ceci pour une raison simple : cette femme est prête à servir, à s’abaisser. Ce qui va lui être demandé est contraignant et difficile. Il me semble que l’erreur est de la maltraiter d’emblée, alors que rien est scellé, sous le simple alibi qu’elle s’est fait connaître à vous par un mode qui n’est pas conventionnel. Je m’explique. Toute droite et sérieuse qu’elle était, Anna avait tout de même trouvé le moyen de s’inscrire sur un site libertin et d’y faire paraître une annonce qui, bien que très modérée dans ses propos, laissait tout de même bien paraître ses desseins.

Elle avait écrit que  brune et mature, elle cherchait des amours qui sortaient des sentiers battus et qu’elle se sentait transportée de joie à l’idée de rencontrer un être « fantasque, dur et autoritaire » qui saurait la guider et la faire obéir.

C’était ses mots, pas les miens.

Elle disait clairement ce qui ne lui conviendrait pas et ce vers quoi elle tendait…

Discuter avec elle montrait bien qu’elle était assez néophyte et ignorait bien des pratiques, tout en en ayant probablement le goût. Alors, à l’évidence, il fallait d’abord la choyer…

Quand elle me vit dans l’encadrement de la porte, elle se montra d’abord indécise et gênée. Elle portait une jupe noire qui ressemblait à un jupon et un corsage ajusté rouge, assez ouvert. Cette mise me surprit car elle était audacieuse. Anna ne m’avait pas préparé à cela ! Elle portait de jolis escarpins à hauts talons qui la faisaient se tenir dans un joli et précaire équilibre et avec cela, elle avait forcé sur le maquillage et les bijoux. Oh, rien de bien vulgaire bien sûr mais tout de même. En l’observant rapidement, je devinai qu’elle portait un soutien- gorge mais pour le reste, je ne me prononçais pas.

Elle changea très vite d’attitude et me sourit en me laissant entrer ; Je découvris un décor qui ne lui allait pas bien mais dont elle s’accommodait. L’appartement, d’assez petites dimensions, était situé au troisième étage d’un bel immeuble et aurait pu ouvrir sur la rue, offrant ainsi le spectacle du jardin du Luxembourg. Malheureusement, Il ouvrait sur une petite cour intérieure, ce qui le rendait un peu sombre. L’amie d’Anna l’avait abondamment meublé dans ce style anglais un peu rustique qui faisait fureur il y a quelques années. ¨Pris séparément, chacune des pièces du mobilier était belle mais à l’évidence la concentration de commodes, étagères, fauteuils, canapé et petites tables nuisait à l’équilibre. En outre, l’amie partie en Angleterre semblait raffoler des gravures naïves évoquant le lièvre de Mars et le chat de Chester, entre autres. Bref, cet assemblage de meubles en pin, de tentures rouges et d’encadrements typés formait un décor confondant, convenant peu, il faut bien le dire, à la discussion que nous étions amenés à avoir…

Mais mon élégante apparence, ma patience et le champagne au goût raffiné que j’avais apporté eurent vite raison de la timidité d’Anna.

Assise en face de moi, les jambes croisées, elle m’expliqua qu’elle trouvait formidable l’opportunité de vivre dans ce quartier et qu’elle avait beaucoup d’indulgence pour celle qui avait ainsi décoré et meublé un espace qu’elle aurait agencé d’une tout autre manière. Elle avait longtemps vécu « chez elle » ou plutôt « chez eux ». Ce n’était pas désagréable de se retrouver du jour au lendemain « chez quelqu’un d’autre ».

Je lui dis que je comprenais mais que je souhaitais savoir si, malgré tout, l’appartement lui étant momentanément laissé, elle avait réussi à organiser un espace personnel.

-Oui, bien sûr, là où je dors.

Je demandai à voir. Elle hocha la tête.

Elle avait, en effet, transformé le décor d’une chambre en changeant la couleur des rideaux et du dessus de lit et en retirant toutes les décorations qu’elles soient murales ou autre. Elle avait enlevé un miroir aussi. Ce n’était pas le décor neutre et un peu sévère vers lequel elle tendait mais elle estimait avoir créé un espace plus rigoureux. Je notais qu’il régnait là un parfum d’austérité et cela ne me déplut pas. Je notais aussi qu’elle ne manifesta pas d’émotion particulière quand j’observai ce décor et demandai à voir ce qu’elle rangeait dans ses placards et tiroirs. Elle ouvrit une armoire où je découvris ses robes, ses chandails et ses jupes. Je notai qu’elle portait peu le pantalon et j’eus un sourire intérieur…Je contemplai ses chaussures et en ouvrant et refermant des tiroirs, je trouvai d’autres vêtements et bien sûr des sous- vêtements. J’entraperçus de belles choses ajourées et ne pus m’empêcher de regarder à la dérobée puis franchement celle qui me faisait ainsi les honneurs de sa garde-robe. Elle demeurait droite, toute tendue sur ses hauts talons et je la trouvais bien plus belle que la première fois. Je crois qu’elle était heureuse que je voie cela d’elle car cela ouvrait l’idée que peut être c’est moi qui choisirais certains vêtement et certaines pièces de lingerie, quand l’envie m’en prendrait et qu’elle serait toute contente de se laisser ainsi faire.

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Elle se livrait donc un peu.

Il serait de bon ton de vous dire que nous en restâmes et passâmes une « soirée délicieuse » mais ce serait faux.

Elle avait fait mine, dans son annonce, de vouloir rencontrer un univers dont il était évident, dans les réponses faites, que j’avais une bonne connaissance. Il était temps de savoir ce qu’elle avait fait avant et si elle était si innocente. J’attaquai en ce sens. Sa relation avec l’homme de Nancy, comment avait-elle été ? Elle ne parut pas surprise de ma question et me dit que cet homme n’avait pas été le premier à être important dans sa vie. Elle avait eu un amour de jeunesse, douloureux et beau comme peuvent l’être ces amours là mais à vingt ans tout s’était arrêté. Il avait voulu partir en Australie. Elle n’était pas comprise dans le voyage ! Le fait d’être enceinte n’avait pas retenu le garçon mais il est vrai qu’elle l’avait averti tardivement. Il avait juré revenir vite. Il ne l’avait pas fait. C’était un être énergique et curieux. IL possédait une grande énergie et il avait de grands rêves. Elle avait le souvenir d’années merveilleuses, car ils s’étaient connus longtemps et le fait d’avoir été seule pendant sa grossesse et à l’accouchement l’avaient moins affectée qu’on ne l’aurait cru. Elle repensait à cet amour, cela lui faisait beaucoup de bien et pendant des mois elle s’était accrochée à l’idée que cet homme, qui l’avait aimée quand elle était toute jeune et ne lui avait, d’après ses dires, jamais menti, resterait droit et reviendrait vers elle. Mais à Sidney où il s’était établi, il avait dû changer d’avis et jamais il n’était revenu à Nantes où elle vivait alors ; du moins, pas dans ces années-là.

Elle avait élevé son garçon.Elle avait rejoint le camp familial. Cela aurait pu durer comme ça longtemps.

Mais elle était absolue.

Elle avait fait un rêve une fois : elle se voyait avec son petit garçon au bord d’un lac entouré de montagne. C’était un rêve beau et vivace, tellement intense qu’elle ne l’avait reçu comme une échappatoire mais comme une injonction. Elle devait trouver ce lac et vivre là. Tout serait mieux. Au bout du compte, elle avait réalisé son rêve, ce rêve en s’installant à Annecy. Elle avait une formation de vendeuse en librairie mais en fait elle avait fait d’autres choses. Une licence de lettres par correspondance par exemple, sachant qu’elle venait à l’université pour passer ses examens, de l’anglais et de la philo. Et puis, elle s’était vraiment perfectionnée dans son travail et celle qui l’avait embauchée dans cette ville près d’un lac qui voyait l’aboutissement de son rêve, ne s’y était pas trompée. Elle était une insatiable lectrice et elle savait donner le goût des livres qu’elle aimait. Au début, elle rédigeait des fiches qu’elle posait sur les livres aimés, afin de pousser à leur lecture. Ensuite, elle monta un petit groupe de partage autour de livres. On se réunissait dans une salle attenante à la librairie. Il y avait du café et des petits gâteaux. Beaucoup d’écrivains étaient présentés et discutés. Elle se pliait souvent à des choix qu’elle n’aurait pas mais ça ne la dérangeait pas. L’important, c’était d’être là ensemble et d’échanger avec passion sur Truman Capoté et bien d’autres ! A Annecy, les activités de cette librairie étaient devenues, passé un temps, une petite institution. Le groupe s’était considérablement agrandi. Un jour, était venu cet homme avec lequel elle vivrait quelque temps plus tard. Il s’appelait Matthieu et venait de divorcer. C’était un ingénieur en mécanique qui adorait les bons polars américains. Ce jour- là, on discutait férocement de Patricia Cornwell, de son côté brillant et de l’autre très attendu et tourné vers le marketing de ses romans. Matthieu avait vanté les constructions redoutables de ses romans où rien ne semblait être laissé au hasard. Il était séduisant physiquement et il l’avait attirée. Elle avait déjà trente -deux ans !

Ils s’étaient vus et revus.

Et les choses s’étaient faites.

Elle avait quarante- huit ans maintenant. Ils avaient passés une quinzaine d’années ensemble. Elle ne voulait pour l’instant parler ni des moments intenses de bonheur ni des crises qu’ils avaient eus. Tout était encore difficile.

Ce qu’elle pouvait dire c’est qu’elle avait eu, deux ans durant, le sentiment d’étouffer et qu’elle était heureuse de ne plus le voir.

Le reste, elle le gardait pour elle.

Je hochai la tête en l’écoutant. Tout cela, c’était bien mais ça ne me donnait pas mon compte. Une femme comme ça ne pouvait avoir mis une annonce sur un site aussi spécialisé et m’avoir encouragé quand je lui avais répondu sans avoir vécu autre chose que ces deux histoires somme toute assez lisses.

Je le lui dis.

Elle se raidit.

Dans la lumière diffuse de la pièce discrètement éclairée, avec son verre de champagne à la main et ses beaux yeux fardés qui m’observaient à la dérobée, elle était devenue belle.

La soirée était avancée. Elle avait disposé différentes coupelles de salade et de poisson fumé sur une table basse entre nous, des fruits frais et des biscuits. Nous picorions.

Elle se mit à me sourire mais je refusai la diversion. Qu’avait-elle fait d’autre ?

Elle mit du temps à me répondre puis le fit sans ambages.

-Je me donnai souvent comme ça à n’importe qui et le plus souvent n’importe comment. Ça ne me posait pas de problème. Je décidais d’un soir et je sortais. Je changeai de ville. Souvent, je prévoyais un endroit pour dormir. J’étais très excitée, très désireuse. Je trouvais des hommes. Je couchai avec eux. Souvent, on se mettait nus mais pas toujours ! On faisait ça lentement ou à la va vite ; il y a eu beaucoup d’hommes !

Elle avait commencé très tôt et parlait de pulsions qu’elle devait assouvir. Elle ne cherchait pas spécifiquement des hommes beaux et jeunes. Quelquefois, ils l’étaient. Souvent ce n’était pas le cas.

Elle avait joui beaucoup.

Elle avait caressé beaucoup et donné du plaisir.

Elle savait bien faire cela.

Je voulus savoir si ces liaisons multiples et rapides avaient eu lieu quand elle n’était ni avec l’un ni avec l’autre des hommes dont elle venait de me parler. Je pensais qu’elle répondrait que c’était le cas mais elle me surprit en me signifiant le contraire.

Elle avait appartenu à de nombreux hommes tout en aimant l’un puis l’autre des hommes évoqués et, elle en convenait, cela n’avait pas été simple. Elle était parfois très heureuse mais souvent elle était tourmentée d’être ainsi. Elle quittait la maison où elle était, elle se faisait prendre et criait de plaisir puis elle revenait.

Le premier n’avait rien su.

Le second avait compris.

C’était un grand désastre pour lui.

Elle s’était arrêtée de se donner un an avant qu’il ne sépare et elle me dit qu’elle était incapable de me dire pourquoi.

Cela n’avait pas empêché la séparation.

Et puis, elle avait mis cette annonce parce qu’elle sentait que là elle aurait des réponses à des questions insolubles.

Je lui demandai ce qui lui faisait penser cela.

Elle dit que c’est moi qui répondrai pour elle puisque me possédant au sens fort, je connaitrai tout de celle que je gouvernais.

C’était bien trouvé.

Elle attendait sans doute quelque chose de théâtral dans la soumission que je lui proposerais mais, la voyant se mettre à genoux devant moi, je la fis se relever prestement et lui dit que pour l’heure j’attendais d’elle la conduite la plus chaste et la tenue vestimentaire la plus sobre.

Je la quittai sans la gratifier du moindre sourire et sans lui donner la moindre certitude.

Cela, je pense, devait la mortifier.

Et ce fut le cas.