Florence vue de mes yeux

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Ville italienne. Souvenirs.

Bernard Dangle-Lefort est en vacances à Florence, d'où il parle à Anna.

 J’ai lu que certaines personnes, qui vivaient à Florence pendant longtemps ou y venaient pour faire du tourisme avaient du mal à en partir ; elles ressentaient un malaise violent pouvant les conduire à un comportement dépressif et, plus souvent que de mesure, au suicide. Je n’ai pas pris cette information dans un vague magazine mais dans l’ouvrage très sérieux d’un psychanalyste et en arrivant par avion, je pensais à cela tandis que me revenaient en mémoire les splendeurs que j’allais revoir. Je sortis sans difficulté aucune de l’aéroport et allai chercher ma voiture de location. Il faisait extrêmement chaud et j’avais hâte de me retrouver dans l’ambiance climatisée du bel hôtel où j’avais réservé une chambre avec vue sur l’Arno. Quand j’y parvins, je me douchai longuement puis me plongeai dans un guide touristique ; j’y lus ce que je savais déjà.

« Florence est Étape incontournable de tout voyage en Toscane, Florence incarne à elle seule la Renaissance italienne, grâce à sa richesse architecturale et à ses musées uniques au monde. Agréable et fascinante, Florence conserve aujourd'hui encore l'aspect architectural de la cité qui, dès la fin du Moyen Âge, fut le phare politique et culturel de l'Europe. Même s'il s'agit d'une des villes italiennes les plus submergées par le tourisme de masse, son patrimoine artistique en fait un lieu unique au monde, où la concentration de musées et de chefs-d'œuvre dépasse l'imagination.

Si Rome donne l'impression de retracer un voyage à travers l'histoire, Florence illustre surtout la période de la Renaissance, les essaims de Vespa et de Fiat mis à part. Vous n'aurez pas à user vos semelles car les principaux monuments se concentrent dans un périmètre restreint. La Piazza della Signoria, le Duomo et les chefs-d'œuvre du musée des Offices se tiennent sur la même rive de l'Arno. Si la curiosité vous pousse à franchir le fleuve, le Ponte Vecchio vous conduira vers d'autres trésors encore.

Etc, etc ».

Je ne vais vous faire les honneurs du guide tout entier.

Ce que je veux dire c’est qu’à peine arrivé, je fus happé par une beauté si puissante et si parfaite que tout le reste devint secondaire. Je gagnai mon bel hôtel dont le hall raffiné évoquait par ses fresques l’univers des Princes de la Renaissance qui avaient marqué la ville de leur sceau. Ma chambre, tendue de brun, était d’un raffinement exquis avec ce mélange de négligé et d’ordonnance que je n’ai vu, je crois, qu’en Italie. Le lit avait de hauts montants de bois tourné, il y avait bien six miroirs dans la pièce et bien plus de reproductions de tableaux. On avait disposé pour me souhaiter la bienvenue une coupe de fruits de saison près d’un grand bouquet de fleurs fraiches et j’admirai qu’on eût posé sur mon bureau de petites statuts d’amours joufflus. Tout était là d’un luxe discret et d’un goût sûr et il me plaisait de savoir qu’en écartant les rideaux de la fenêtre, je verrai l’Arno et les altières maisons qui le bordaient.

Je me prélassai, content d’être là. J’irais le soir même retrouver Charlotte et Gian Paolo Riversi, des amis de longue date que je retrouvais régulièrement en Italie. On mangerait une de leurs excellentes glaces et on se mettrait d’accord sur notre emploi du temps. Bien que vivants en Italie, ils étaient milanais, lui d’origine, elle d’adoption. Il parlait un merveilleux français dont le phrasé me surprenait toujours. Il y a si longtemps que je les connaissais !

Je m’assoupis presque puis, me secouant, je pris une douche et commençai à marcher dans la ville. Je dînai seul d’une viande et de légumes, accompagné d’un verre d’un délicieux cru italien puis je les retrouvais. Il était, lui, de haute taille, d’une minceur confinant à la maigreur et d’une élégance sans faille. Elle était son opposé physique : ronde et assez petite, rieuse quand il était sévère et volubile quand il choisissait ses mots.

Place de la Seigneurie, dans ce décor à la fois fantomatique et écrasant que la nuit rendait plus somptueux encore, nous nous sentîmes gais et si vivants. Demain, nous irions aux Offices et nous retrouverions cette « Naissance de Vénus » qui avait hanté mes nuits de jeune homme mais aussi les Dürer, les Raphael, les Andrea del Sarto et les Veronese. Il y aurait aussi les Bellini, les Titien, les Rembrandt et les Perugino. Et bien sûr, je reverrais les tableaux de Vinci.

Tout ce qui était moi ne fut ce soir- là que préoccupé par cette nouvelle visite. Gian Paolo avait ses salles de prédilection et disait en riant qu’il risquait de s’y attarder et de laisser poursuivre notre route. Charlotte se montrait faussement offusquée que je n’eusse pas mentionnée les Michel Ange ! Il fallait tout de même être amnésique…Je souris à cette remarque et lui rétorquai qu’elle aussi avait oublié bien du monde dans sa liste : Bellini, Giorgione, Pontormo…Et ainsi de suite.

La soirée était merveilleuse. Je regardai au milieu d’une foule dense de touristes les florentins qui s’étaient glissé là. Ils venaient des sphères aisées de la société et adoptaient une délicieuse nonchalance. Leurs vêtements tout autant que leurs chaussures et leurs montres dénotaient tout un code de raffinement ;

Les hommes portaient des chemises blanches de belle qualité, des pantalons aux teintes claires et des chaussures de cuir fin, portés à même la peau. En robes discrètement luxueuses ou en jeans de marque agrémentés de merveilleuses blouses décolletées, les femmes affichaient ce type d’élégance que je n’ai vu qu’en Italie. Ces gens- là étaient beaux ou le devenaient par la magie de leurs poses et de leurs sourires.

 

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Tout en devisant avec mes amis, je m’amusais à les contempler. Le rouge à lèvres des femmes, leur décolleté savant et leurs escarpins allaient de pair avec le savant négligé des hommes qui connaissaient les belles matières. Et tout allait de pair ; les montres couteuses étaient discrètes au poignet, le cuir des escarpins et des mocassins étaient de très belle qualité et les parfums portés par eux souvent fleuris et bien estivaux.

Tout ce monde- là était beau…

Je rentrai à l’hôtel et lut mon guide de voyage jusqu’à une heure avancée. Anna m’avait demandé de lui dire comment s’était passé mon voyage : je ne lui dis rien. J’étais sûre qu’elle en serait blessée…

Le jour suivant, nous fîmes la queue pour les Offices comme on la fait pour le Louvre. Je vous épargne les détails de notre visite. Je sais qu’au bout de deux heures et demie – c’était le délai que nous nous étions accord – nous nous retrouvâmes. Gian Paolo me parla de Vinci avec ferveur. Charlotte parla de Raphaël et je m’en tins à Botticelli. Autour de nous, une foule dense faisait de même, échangeant des compte- rendus…

Le coup d’envoi de notre séjour était donné : je sus d’emblée que ce serait magnifique. Quelquefois, voyager avec un couple est déplaisant car il y a toujours un moment où il fait « bande à part » ; dans mon cas, je connaissais bien et l’autre. Il était difficile de ne pas trouver ces gens attentifs et délicats. Je crois qu’ils auraient préféré que j’aie retrouvé une femme et je les comprenais puisqu’au temps de mon mariage, nous avions voyagé à quatre…

Comme ils voyaient bien que ce temps béni ne reviendrait pas, ils faisaient contre mauvaise fortune bon cœur et ils s’accommodaient du célibataire que j’étais redevenu. Au fond, le contraste que nous formions les amusaient. Ils se disputaient peu et, en voyage, trouvaient stupide d’avoir des conflits pour des choses aussi simples que l’ordre de visite des musées où le temps passé à faire de la marche à pied sous un soleil parfois incommodant. Si l’un était perplexe ou mécontent, il le disait à l’autre et on parlait. Cette sagesse avait sur moi un effet apaisant. Vous aurez compris que je ne suis pas d’une nature simple et qu’il m’arrive de m’emporter ; Alors, la présence de ces deux voyageurs paisibles dans une ville aussi belle comme dans bien d’autres au fil des années avait été et était toujours un vrai bonheur.

Mais bref. Vous préférez sans doute savoir comment se déroula la semaine ? Ce fut très bien. Nous marchâmes encore et encore dans Florence avant de nous échapper sur les extérieurs. Gian Paolo fut préposé à la conduite d’une Fiat toute rouge, confortable et rutilante. Il y eut des arrêts dans cette campagne toscane qui donne au visiteur l’idée qu’il s’est peut être trompé d’époque et qu’au quinzième siècle, il aurait vu les mêmes collines bleutées, senti la même douceur de l’air sur sa peau et observé la même ligne sinueuse de cyprès conduisant, sans qu’on l’ait vu d’abord, vers une petite église solitaire ou une belle maison entourée d’un jardin de maitres…

Je me souviens encore de Charlotte s’achetant une petite sculpture d’ange et de mon ami relisant Pétrarque et me le citant en italien et en français.

Je me souviens de tant de choses de cette semaine toscane !

Mais, me direz-vous, est-ce bien important de vous donner mes impressions de visite du Bargello ou du musée de l’Académie ? Ce que je vais en dire ira bien sûr nourrir le courrier des lecteurs d’un guide touristique au même titre que mon appréciation de l’hôtel que j’avais choisi.

Alors, en effet, je peux m’abstenir.

Ce qui est important, c’est ce que je fis d’elle, la femme de Paris, pendant cette période.

Chaque soir, elle me laissa un message, comme demandé et chaque soir, elle me laissa une photo d’elle.

Je demandai d’abord à ce qu’elle me ne montrât que ses vêtements, devenant pour l’occasion, une sorte de mannequin sans tête. Elle fit cela deux soirs de suite, dévoilant deux robes austères et mal coupées. Elle avait les bras le long du corps.

Le troisième soir, elle me présenta un visage nue : pas de maquillage, pas de sourire, le regard fixe et tendu vers moi. Vous serez surpris de constater que loin de me déplaire, ce visage sans charme affiché me plut. Il y avait une certaine douleur qui apparaissait là…Je ne sais. Elle donnait quelque chose d’elle, une part d’ombre qu’elle laissait arriver à la lumière….

Le quatrième soir, elle montra un visage fardé et savamment coiffé. Elle ne souriait toujours pas mais cette fois paraître sa beauté. Car, ne vous y trompez pas, cette femme que je déguisais en quelque sorte en l’habillant mal, n’était laide, loin s’en faut. Elle restait grave sur la photo mais ses yeux brun-vert avaient une expression heureuse que je lui avais déjà vue ; le maquillage sculptait ses joues et agrandissait ses yeux. Ses lèvres étaient fardées d’un beau rose lumineux ; elles s’écartaient légèrement. C’était une belle image.

Le cinquième soir, elle redevint, à ma demande, une femme sans visage mais cette fois, elle avait pour consigne de porter une jupe. Seulement une jupe…Elle avait toujours les bras le long du corps et sur son buste très féminin, ses beaux seins lourds se dressaient, non sans fierté. Je notai leur consistance. Les tétons n’étaient très larges, comme ils peuvent l’être et leur teinte me plut car elle était d’un rose foncé assez joli en somme.

Le sixième soir, elle portait un corsage et avait enlevé sa jupe. Je lui avais signalé que le port de la culotte allait bientôt, pour elle, être lié à mon désir et que ce jour- là, elle ne pouvait en porter une.

Elle avait les cuisses un peu fortes du haut et la chatte couverte d’une belle toison brune. C’était une jolie image. Impudique mais encore sage ; l’image d’une femme qui commence à chercher comment son corps va servir…

Le septième et le huitième soir, elle me montra son dos nu puis sa croupe, gardant à chaque fois une partie de ses vêtements.

De cette présentation morcelée d’elle-même, je retins surtout une volonté de se montrer et d’être dans l’obéissance tout en adoucissant les représentations qu’elle faisait d’elle-même. C’était difficile à expliquer. Elle se montrait, tronquée comme je lui demandais et elle se donnait très certainement à moi mais rien n’était dur.

Elle semblait glisser doucement.

Sauf le premier soir où, ébloui par Florence, je ne lui répondis pas, je commentai brièvement les photos envoyées.

Jamais, je ne lui dis que ces beaux seins lourds et les courbes opulentes de ses fesses avaient sur moi de l’emprise comme en avait son visage, qu’il fût maquillé ou non.

Ces choses- là, dans la relation qui se mettait en place entre elle et moi, ne pouvaient se dire.

Je lui parlai avec brièveté et je fus sévère. Entre nous, la sévérité était de mise de toute façon. Par elle, nous tissions des liens.

Je quittai Florence et mes amis pour Naples, que j’aimais aussi.

Là, je revis Piero Alberti, un architecte que j’avais connu à Paris et qui, maintenant, travaillait dans sa ville et Luisa, sa compagne épisodique. Nous l’avions déjà partagée sans qu’elle y trouve à redire et nous la partageâmes de nouveau. Elle n’avait aucun souci pour sortir du lit de Piero pour se glisser dans le mien, à l’hôtel où j’étais descendu.

C’était une belle femme brune, assez opulente et une libertine qui n’avait aucune arrière- pensée. Ni l’un ni l’autre n’avions d’amour pour elle ; nous l’aimions bien.

Nous allâmes à la plage tous les trois. Elle m’accompagna dans les grands musées de Naples et au restaurant certains soirs.

La prendre était simple. Elle gémissait avec enjouement quand je la besognais et criait au moment de l’orgasme. La possédait juste avant ou après lui me remplissait d’une joie malicieuse et je crois qu’il en était de même pour lui. Dans le temps où je séjournai dans cette ville impétueuse, je fus laconique avec Anna.

Je lui donnai deux impératifs : raser sa toison pubienne et s’habituer à être nue là où elle avait été protégée et choisir une tenue de séduction, aux antipodes des robes informes que je l’avais astreinte à porter.

Une tenue intime, provocante, inattendue pour elle. A mon retour, elle saurait quand me voir car je l’en informerai. Et où.

Je ne lui dis rien de plus.

Elle fut sage et n’exigea rien.