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4. Acceptation

Anna m'appela un matin, sur mon lieu de travail et parut à la fois gênée et offensive. En agissant ainsi, elle contrevenait gravement à une règle simple qui avait été mise en place dès le début de nos relations. Il était inconvenant d'intervenir, de quelque manière que ce soit, sur le territoire professionnel de l'autre. Si l'envie avait pu m'effleurer de me rendre boulevard Saint-Germain afin d'épier Anna dans le cadre de son travail, conseillant une cliente cherchant un bon roman policier ou un acheteur de livres d'art désireux de faire une bonne acquisition, je n'étais jamais passé à l'acte. J'aurais pu la  rejoindre certaines fois à la pause méridienne mais là aussi je m'abstins. Je l'aurais davantage contrôlée en m'imposant ainsi à elle mais je ne le fis pas pour une raison simple : les espaces devaient être séparés. De la même façon, je fis comprendre à celle que je dominais que toute incursion physique sur mon lieu de travail constituerait une faute si grave que l'évolution de nos relations en serait définitivement compromise. Sans que j'eus besoin d'insister, elle comprit que je ne plaisantais pas. Elle ne sut de l'endroit où je travaillais que ce que je voulus bien lui dire: j'occupais un bureau clair et spacieux, j'y avais disposé non des photographies mais quelques sculptures et j'avais une jolie secrétaire avenante nommée Emilie. Tout demeura abstrait. Je condescendis cependant à lui dire que les statuettes que j'avais disposées sur mon bureau ainsi que sur de petites étagères étaient des reproductions d'Antique, issues du musée du Louvre. Des bustes de jeunes femmes telles que les avait rêvées l'antiquité grecque et romaine...

Anna n'avait jamais enfreint cette règle, consciente de la magie qu'il y avait à séparer les univers. Aussi, son incursion brutale me plongea dans la surprise.

-Bonjour, Monsieur, je sais, vous serez surpris, furieux. Je désobéis...Mais c'est grave croyez et je me dois de vous parler...

Elle semblait réellement inquiète et pressée de me parler. Je l'interrompis cependant.

-Cela devra attendre. Ma secrétaire me signale un appel important et j'ai une réunion dans une heure. Au revoir, Anna.

Elle cria presque et sa voix se chargea de larmes.

-Oh non, je vous en supplie, ne raccrochez pas ainsi ; laissez- moi seulement vous expliquer...

-Brièvement.

-Oui, je vous le promets. Voilà : Valérie, mon amie qui est partie à Londres m'avait assurée qu'elle ne reviendrait pas avant des mois .Or, elle m'a appelée hier soir pour me dire qu'elle serait de retour à Paris dans un mois avec Julian, son compagnon...

-Et ?

-Et je n'ai plus ce logement.

-Et ?

-Et elle m'en propose un à Versailles mais je...

Je l'interrompis brutalement :

-C'est pour cela que tu romps une règle fondamentale ? Pour me dire cela ? Perdrais-tu la raison, par hasard ? Je te déconseille fortement de refaire une chose pareille. Tu m'ennuies. Je te laisse !

Je raccrochai et restai tout le jour sans état d'âme. Le soir même, je décommandai un rendez-vous que j'avais avec elle, laissant entendre que les suivants seraient compromis. Elle dut entendre ma voix sur le répondeur de sa ligne fixe et, à en juger au ton que j'employais, elle ne risqua pas à me rappeler chez moi. Je jubile à la pensée des journées que je lui fis passer ensuite, la laissant sans aucune nouvelle et  ne me préoccupant pas d'en prendre d'elle. Elle dut pleurer, regretter amèrement, se demander comment rattraper ce qui était pour elle, au  départ, une petite bévue et qui lui apparaissait désormais comme un énorme impair. Je reconnais qu'elle eut de la classe car, au lieu de m'inonder de messages larmoyants au fil desquels elle se répandait en excuses, elle m'en envoya deux. Dans le premier, elle ne me demandait pas de l'excuser puisque ce qu'elle avait fait était, elle le voyait bien, irréparable mais elle se déclarait repentante et acceptait toutes les punitions que je lui infligerais. Dans le second, qui était distant de l'autre de dix jours, elle m'annonça que d'une part elle avait accepté de loger temporairement dans un studio à Versailles, studio qu'on lui sous louait en attendant qu'elle trouve un logement par elle-même et  que de l'autre, elle s'était habituée à l'idée de trajets plus longs pour aller au travail ainsi que d'un changement de mode de vie. Sur ces points- là, donc, elle avait été momentanément rassurée. Elle disait bien « momentanément » car une nouvelle venait de lui être annoncée: son contrat à durée déterminée dans la belle librairie où elle se rendait presque chaque jour, avait été d'emblée posé comme renouvelable. Toute assurance lui avait été donnée qu'il le serait. Or, elle venait d'apprendre qu'il ne l'était plus. Déménager alors même qu'elle n'avait plus d'emploi n'avait aucun sens. Elle s'était renseignée: à Annecy, la librairie où elle avait brillé ne demandait qu'à l'employer de nouveau. Elle allait quitter Paris. De toute façon, elle sentait bien qu'avec moi, elle était en disgrâce. Je ne la pardonnais pas. Elle, elle m'aimait. Elle m'aimerait même loin. C'était ainsi. Elle comprenait bien que le type de  relations dans lequel nous étions engagés excluait toute réaction humaine comme elle en avait souvent. Elle regrettait.

Je lus son long message sur mon ordinateur et fis ce qu'il y avait à faire : je réagis vite.

Je l'invitai à prendre un café et choisit un lieu un peu désuet près du cimetière Montmartre. Elle pâlit quand elle me vit et m'offrit un visage craintif. D'emblée, je lui parlai :

- Tu dis vrai quand tu notes que les relations que nous avons ne sont pas conventionnelles car elles ne sont pas celles d'un couple. Ceci dit, tu l'as remarqué à tes dépens, elles ont leurs conventions...Je t'ai tenu à distance car tu le méritais et je te punirai encore. N'oublie pas que c'est toi qui  l'as demandé...Si je te fais venir ici aujourd'hui, c'est parce que c'est aussi mon rôle de t'aider en pareil cas. Tu as bien signé un contrat, n'est-ce pas et avant de l'avoir signé, tu l'as lu ? Alors, tu as bien dû comprendre que je dois te venir en aide.

- En effet, je l'ai lu mais vous sembliez si offensé...

Elle semblait démunie : une petite fille.

-Tes problèmes ont une solution simple : tu veux la connaître ?

- Oui, bien sûr, Monsieur.

-Je vais t'installer chez moi. Tu seras mon humble servante, ma soumise. Tu porteras mon collier. Tu seras très contente, tu verras.

- Je ne déménage pas, je ne retourne pas à Annecy.

- La réponse est « oui » ou « non » et elle est immédiate.

Je vis le visage d'Anna se transformer, passant de la tristesse à une joie presque extatique. Qu'on ne se méprenne pas, cependant : si elle était si heureuse c'est que ma proposition lui paraissait romanesque, en dépit de ce qu'elle avait pu lire ou commencé à vivre. Elle n'était pas du tout consciente de ce que j'étais en train de lui demander. L'eût elle été, d'ailleurs, elle eut reculé car je ne lui prévoyais pas des semaines d'installation faciles. Mais elle était crédule et dans ses rêves.

Elle se redressa pour me répondre et toute sa personne parut plus vivante :

-J'accepte, Monsieur.

-Bien, alors dans ce cas, je vais être concis ; Tu vas libérer l'appartement du Luxembourg plus tôt que prévu et tu t'installeras dans un petit logement dont je vais te donner les coordonnées. Tu feras ceci dès que tu en auras terminé avec ton emploi. Si j'ai bien compris, tu en as encore pour dix jours. Quand tu déménagement, tu n'emporteras que certains effets et me confieras le reste. Tu vivras en suivant des règles précises. Tu recevras des ordres et tu devras t'y conformer. Ton arrivée chez moi dépendra de ces semaines probatoires. Dans le temps où tu seras dans cette période intermédiaire, tu recevras quelques visites et tu devras respecter les ordres que je t'aurais donnés. En théorie, tu es désireuse de m'appartenir. Si tout se passe bien, ce sera le cas. Cependant, n'oublie pas que tu es libre. Tu l'es encore. Ton nom t'appartient. Ta vie t'appartient. Si tu ressens comme pesantes les « activités » que je vais  t'imposer, si tu te sens rebelle parce que minimisée ou bafouée, c'est que cette liberté est plus importante que ton désir d'appartenance. Mais si tu veux m'appartenir, sache que c'est sans son retour. Tu n'auras même plus de nom...

- Oui, Monsieur. Je crois que je comprends....

Je lui souris de manière énigmatique.

- Tu crois que tu comprends ?

Elle parut amusée :

- Mais, oui.

- Alors dis- moi comment tu t'appelles...

Elle eut un rire incrédule :

- Anna, Anna Destien.

Je lui tapotai doucement la joue.

- Profites-en. Profite de ta bonne mémoire...

- Là, je ne vous suis pas...

C'est moi qui cette fois me mis à rire.

-C'est très bien comme ça. Quelquefois, comprendre...

Je lui dis que dès qu'elle n'aurait plus d'obligation professionnelle, elle logerait sur les Grands boulevards et qu'elle serait ravie de l'appartement que je lui réservais. Comme je la voyais radieuse et que l'heure du déjeuner approchait, je lui dis de me suivre dans un restaurant exquis que j'avais jadis fréquenté. Elle choisit ce qu'elle voulait, ce qui parut la surprendre et je lui fis boire du champagne. Physiquement, elle était transformée. La femme que j'avais vu entrer dans le café portait un manteau gris et une robe gris et rouge sans élégance particulière. Celle du restaurant, recoiffée et légèrement fardée offrait un beau visage équilibré et  une silhouette plus attirante. Elle était nue sous sa robe, je le savais et portait non des collants mais des bas jarretières. Elle fit des efforts, je le vis, pour ne jamais croiser les jambes et tenir ses lèvres descellées et le plus souvent, elle garda les yeux baissés. Le désir physique, qu'elle tenta de dissimuler d'abord, se fit plus violent et je pus le lire, par instants, sur son visage, quand elle ne contrôlait pas. Ne croyez pas que j'y fus insensible, car ce fut pas la cas mais je vous ai dit avoir développé fort tôt un goût pour la domination...En pareil cas, emmener Anna dans un lieu où je l'aurais possédée aurait été une faute.

Je la revoyais. Je posais mes conditions. Cela suffisait...

Elle comprit à la fin du repas qu'elle n'aurait de moi que quelques sourires succédant à des commentaires sur les talents reconnus du chef de ce restaurant et la haute qualité des vins et des champagnes qu'on y servait. Elle eut l'intelligence de s'en contenter.

Tandis que je la raccompagnais, je lui fis une présentation rapide de consignes auxquelles elle devrait se conformer et lui souhaitait une bonne journée....

Vous le voyez bien, elle ne s'attendait à rien de ce qui allait lui arrivait.

Mais elle avait dit « oui ». Et ce « oui » allait l'engager sur des voies difficiles...

Pour l'instant, elle était heureuse.