ANNA TEXTE 1

Préparée.

Le temps où Anna vécut dans cette partie du neuvième si vivante et colorée où le touriste émerveillé peut tour à tour découvrir des synagogues, des boucheries Kasher et hallal, des pâtisseries exotiques et d’autres aux saveurs françaises. Elle aima vivre près du musée Grévin et savoir qu’au sortir de « son » immeuble, elle pouvait se promener dans une de ces ravissantes galeries qui abritent tant de ravissants magasins. Je crois qu’elle prit beaucoup de plaisir à parcourir le passage Verdot et le passage des Panoramas. Elle fut intriguée par le Grand Orient de France et s’amusa de la foule qui s’accumulait sans cesse devant l’entrée du restaurant Chartier. Elle fit, je crois, des promenades charmantes et, elle qui aimait lire, s’informa beaucoup sur le quartier. Dans l’espace de semi- liberté où j’entrepris de la circonscrire, elle fut heureuse.

Vous remarquerez sans doute qu’elle changeait de statut. Jusqu’ici, certes, elle m’avait été soumise mais d’un autre côté, elle avait sa vie. Elle gagnait son argent et occupait comme elle voulait le temps qu’elle ne passait pas avec moi. Je mentirais en disant qu’en acceptant d’être logée par moi, elle ne disposait plus d’argent. Elle en avait bien sûr mais n’osa s’insurger sur le fait que je la logeais gratuitement. Les courses furent faites pour elle sans qu’elle eût à les faire et elle reçut, pendant qu’elle séjournait dans le deux pièces élégant que j’avais trouvé pour elle, plusieurs visites. Anna reçut une coiffeuse deux fois par semaine et ses cheveux d’un joli brun soutenu, furent méchés de roux, à ma demande. Une masseuse vint chaque matin délasser son corps et le galber aussi. Une esthéticienne lui prodigua des soins : enveloppement corporel, nettoyage de peau, masques divers, maquillage. Enfin, elle trouva des vêtements que je jugeai bien adaptés pour elle dans une armoire et dans la salle de bain, des produits pour la peau, des parfums et des fards divers.

Vous pouvez imaginer qu’un tel traitement la surprit plus que de mesure ! Elle avait, à l’arrivée dans les lieux, respecté ma demande, à savoir n’emporter qu’un sac de voyage. Le reste de ses effets tenait dans une grande valise qu’elle me confia. Elle retrouverait plus tard les vêtements auxquels elle était attachée. Elle me confiait aussi des livres et des photos, quelques notes intimes, quelques souvenirs de voyage…Le tout sans grande souffrance. Elle était, je crois, éblouie par le cadre dans lequel je l’avais installée. Je la comprends. Cet appartement était sans relation avec le studio où nous nous étions à de nombreuses reprises rencontrés. Celui-là était une sorte de garçonnière à visée particulière. Personne n’y vivait vraiment, sauf une soumise de temps à autre et encore, jamais pour longtemps. Il suffisait de regarder ce lieu avec insistance pour en voir l’unique destination…Rien à voir donc avec ce logement-ci. Il appartenait à Danièle Defort que j’avais connue au temps où j’étais encore mariée à Diane. Danièle avait été professeur de lettres jusqu’à ce qu’elle acceptât qu’elle se trompait de route. Ce qu’elle voulait, c’était non pas corriger des dissertations mais sculpter ! Oh, ce n’était pas une lubie. Elle faisait depuis longtemps de la sculpture et on lui avait souvent dit qu’elle était talentueuse. Seulement, elle n’en pouvait plus de ne pas en faire une profession ! Elle avait trente- sept ans, un mari bienveillant et deux enfants adolescents : il lui fallait se lancer ! Elle l’avait fait, courageusement et Diane avait été une des premières à l’exposer. Danièle sculptait des femmes longilignes et souriantes et passait d’un matériau à un autre. Elle finit par aimer le marbre et le marbre l’aima ; elle expose toujours et a la cinquantaine désormais. Elle vend très bien. Elle a divorcé de son gentil mari et vit en Espagne, près de Valence avec un nouveau compagnon et elle sculpte régulièrement. Ce petit appartement, elle le garde. Il lui sert de pied à terre quand elle vient à Paris. Tout tendu de blanc, il est sobrement meublé mais tout y est d’un luxe discret. Tout y est original aussi. Danièle a accroché aux murs des esquisses, des sanguines et des photographies faites par des amis à elle. Bien sûr, elle y a laissé certaines de ses œuvres, toutes petites et gracieuses. Elle a, dans sa vie, acheté beaucoup de livres d’art et en a laissé un certain nombre dans ce petit appartement. Cette présentation vous indiquera, je pense de façon claire, dans quel lieu je laissais Anna. Elle y fut extrêmement ravie…

Mais, me direz-vous, pourquoi la traiter aussi bien après l’avoir souvent humiliée ?

Pourquoi faire venir tant de gens et ne pas aller la voir ?

Pourquoi l’installer dans l’oisiveté en lui rendant proche le luxe ?

Eh bien, il fallait bien avant d’être enfermée, qu’elle connut cette belle liberté ! Je me bornais à lui demander, dans ma grande mansuétude, le compte-rendu de ces journées : ressenti de massage, lecture, musique écoutée, promenade, petits achats. Je voulais qu’elle se sentît libre, détendue et que de fait, elle pensa être mon amante. Il ne pouvait en être autrement car elle était dans une sorte de parenthèse où tout prêtait à confusion.

Elle tomba dans un grand abandon et, solitaire néanmoins courtisée par ceux que lui envoyais, elle se sentit vraiment à moi.

En somme, elle était prête…

Je sais, je sais bien que ce type de discours ne suffit pas…Une femme ne peut accepter un certain avilissement puis une telle élévation sans avoir une faille, un déséquilibre qui explique cela. Soit. Je vous parlerai du passé d’Anna mais sans insistance et en m’appuyant sur ce qu’elle m’a dit.

anna TEXTE 2

Elevée par des parents qui s’étaient séparés, elle avait grandi un peu seule. Elle avait des demi-frères et des demi-sœurs : deux de chaque côté. Ils s’en tiraient mieux qu’elle car ils étaient dans des familles recomposées qui étaient restées unies. Son père qui avait vécu au Mans avec sa mère et elle s’était beaucoup éloigné puisqu’il vivait à Toulon. Pendant longtemps, elle l’avait peu vu et les rapports restaient distendus. Sa mère, quant à elle, avait déménagé à Laval, ville qui était, selon Anna, aussi mortifère que le Mans. Elle s’entendait plutôt bien avec sa mère mais peu avec son beau-père…Dans les deux cas, de toute façon, elle avait eu le sentiment qu’on ne la retenait pas, que la porte était ouverte et qu’elle pouvait partir si elle le souhaitait. De cela, elle avait souffert.

Jeune amoureuse, elle avait connu la trahison d’un jeune amant parti en Australie. Il n’était pas revenu. Il ne la retenait pas…

Elle aurait bien voulu se fixer avec un homme ou deux qu’elle avait croisé mais elle avait eu ce même sentiment de vacuité. On l’aimait bien, on l’aimait et puis on laissait la porte ouverte.

Pour le dernier homme, elle préférait se taire car c’était différent : elle ne voulait pas en parler.

Elle avait avec son fils un très beau lien. Leur affection mutuelle ne se démentait jamais. Quand il reviendrait des Etats-Unis où il séjournait, ils seraient tout autant complices que mère et fils. Cette idée la faisait sourire.

Evidemment, elle ne savait pas dire pourquoi à son âge, elle en arrivait à vivre une relation de soumission où elle allait être recluse mais une chose était sûre : elle l’accepterait.

Les portes ne seraient pas laissées ouvertes…

Elle devrait rendre des comptes, on la regarderait toujours.

On exigerait d’elle.

Elle le voulait.

J’arrête là ce discours. Il vaut ce qu’il vaut…

Je finis sur ces images d’Anna errant dans un beau quartier parisien discutant avec une esthéticienne, une coiffeuse, une masseuse, lisant des livres d’art et contemplant les œuvres de Danièle…