cinema ITALIEN

 Chapitre un. Bernard et Diane Devers, la femme mystère. 

Avant de chercher des soumises, Bernard Dangle-Lefort a d'abord été un homme marié, à la vie agréable. 

Vous allez me dire que je suis changeant. J’étais sur le point de vous parler de l’arrivée d’Anna chez moi et voilà que je dévie ! Je vous parle d’une « Diane » et qui était-elle, celle –là ?

C’était mon épouse. C’est cela…Diane était ma femme.

Quand je la rencontrai, j’avais vingt-sept ans. J’en avais trente quand je l’épousai.  Nous avions été l’un et l’autre invités dans une soirée à Meudon, dans une belle maison chic dotée d’un beau jardin décoré, pour l’occasion, de lampions de toutes couleurs. On approchait de la fête nationale et c’était là une ironie de notre hôte. Les invités d’ailleurs avaient été conviés à porter les couleurs nationales : ceci obligeait les hommes au bleu ou au blanc tandis que les femmes se tournaient vers le rouge. Pour ma part, j’avais choisi les trois et j’arborais un costume dont le moins qu’on puisse dire est qu’il était chamarré…Diane, quant à elle, portait une courte robe blanche agrémentée de minuscules fleurettes rouges. Contrairement à beaucoup d’autres jeunes invitées que leur tenue faisait paraître déguisée, elle paraissait, elle, être venue à une soirée mondaine et n’avoir joué le jeu qu’en l’adaptant fortement. Je n’avais pas précisément prévu de lui parler mais m’étant approché du buffet, que notre hôte avait non sans mal, tenté de rendre tricolore, je l’entendis rire d’un rire léger. Me tournant vers elle, je lui demandai ce qui causait son hilarité. Elle fut franche :

-Oh, mais c’est vous !

-Moi ?

-Oh oui, franchement. Un pantalon d’un bleu pareil agrémenté d’une chemise blanche très chic et de cette…de cette cravate rouge…Il fallait l’imaginer.

Je ne me démontai pas et lui répondis du tac au tac :

-C’est bien ce que je me suis dit : peu vont oser. J’ai des chances de faire rire quelques jolies femmes et pourquoi pas d’intéresser l’une d’elles !

Elle rit de nouveau.

-Êtes-vous toujours aussi drôle ?

-Non, malheureusement.

-Que faites-vous ici ?

-La même chose que vous : Bertrand d’Aubigny m’a invité.

-Vous jouez au golf avec lui ?

-Tiens, quelle drôle d’idée ! Non. C’est un collègue de travail. Le golf ! Non, et on ne va non plus à la piscine. On ne court pas dans les rues à l’aube et on ne fait pas de vélo.

-Ah ? Moi, j’ai fait du golf avec lui. C’est un bon joueur mais je ne le côtoie plus : j’ai arrêté de jouer. Je préfère l’équitation. Vous montez à cheval ?

-Non. Décidemment, rien pour plaire. Je marche : c’est banal mais j’adore ça. Je fais de la gymnastique aussi. J’ai les goûts faussement simples d’ un jeune bourgeois…

Elle me regarda avec davantage de gravité.

-Peut-être, je ne vous connais pas. C’est bien, les goûts simples si on les vit vraiment ! ça a l’air d’être votre cas…Bravo en tout cas pour oser arborer un costume aussi détonnant.

-J’ai joué le jeu : c’est plus ou moins une soirée déguisée.

-Ah, vous trouvez ? Non, tout de même.  Les gens sont habillés normalement. Personne en ours ou en indien !

-Vous êtes vraiment distraite. Sans parler d’ours ou d’indien, j’ai vu plus d’un convive ici qui a emprunté soit à une peuplade lointaine, soit à un mammifère en voie d’extinction ! Je suis formel. Et tout ça pour évoquer des valeurs patriotiques ! Allons, prenez-moi au sérieux ? Vous, vous êtes très chic mais regardez les autres femmes…Et je ne mentionne pas les hommes !

Elle regarda rapidement autour d’elle, sourit de nouveau et me dit :

-Mon nom est Diane Devers. Je ne connais pas grand monde ici et personne ne m’a fait rire comme vous.

Je me gardai de lui répondre. Elle était vraiment jolie et m’intéressait mais tenter de la retenir aurait été, je le comprenais, une fort mauvaise idée. Diane aimait qu’on y mette les formes : j’eus l’intelligence de m’en rendre compte. Elle se contenta de me demander mon nom avant de me dire qu’elle allait rejoindre l’amie avec laquelle elle était venue.

-Bernard Dangle-Lefort.

-Enchantée. On se recroisera sans doute.

-Sans doute…

Ce fut mon premier contact avec elle et le second eut lieu deux mois plus tard. Ensuite, nous nous rencontrâmes régulièrement toujours avec des amis. Puis les choses devinrent plus intimes.

Diane était réservée et c’était là une surprise. Quand on la voyait, on pensait que sa minceur et sa beauté lui donneraient de l’abattage or, on découvrait que loin d’en faire des motifs de succès, elle tentait de les mettre de côté. Elle était mince naturellement et je ne l’ai jamais vu accorder à son corps une attention extrême. Elle était la dernière enfant d’une fratrie de quatre et, comme ses frères et sœurs, elle était sportive. Son frère aîné était très bon en équitation, sa sœur aînée adorait l’athlétisme et son second frère, enfin, était fanatique de judo. Il était donc naturel pour elle de bouger. Originale, elle s’était démarquée de sa famille en faisant du golf avant de suivre son modèle avec l’équitation que pratiquaient également son père et sa mère. Ce n’était pas là la seule originalité qu’elle eût, je dirais même que c’était la moindre. Diane était une littéraire, une artiste quand toute sa famille avait l’amour des sciences. Elle n’avait pas voulu être ingénieur comme son père et son grand frère. Elle n’avait pas fait médecine comme sa mère et sa grande sœur et elle ne voulait pas être pilote de ligne comme son jeune frère. Elle avait fait du latin et du grec puis de l’italien et avait passé un bac littéraire qu’elle avait eu avec la mention très bien. Ensuite, elle avait abattu ses cartes : elle voulait faire les Beaux- Arts. Ses parents n’étaient pas tombés d’accord avec elle mais elle n’avait pas lâché. Elle avait travaillé ça et là pendant un an, faisant des petits boulots pour payer ensuite sa première année d’études. Comme personne n’avait prêté grande attention au professeur de dessin qu’elle avait eu plusieurs années durant et qui l’avait dite fort douée, elle surprit en réussissant très bien. Ses parents qui lui avaient battu froid se radoucirent et l’aidèrent matériellement.

Elle passa sa licence brillamment.

Elle partit un an à Rome pour compléter sa formation puis fit l’école du Louvre. Elle hésitait entre une carrière de peintre et un statut de critique d’art. Elle commença par l’un et poursuivit par l’autre. Son idée de galerie d’art germa ensuite et se concrétisa progressivement. Entre temps, je l’avais rencontrée, j’étais épris d’elle et je l’aidais dans ce projet. Aujourd’hui, sa galerie tourne bien. Diane est intelligente. Elle a du flair…

J’en reviens aux premiers temps. Expliquer pourquoi on se met à aimer quelqu’un est une tâche impossible, on le sait bien. Diane me plut car elle avait un physique de jeune guerrière. Grande et mince, elle était blonde et avait les cheveux courts. Les traits de son visage étaient purs et nets. Ses yeux, d’un bleu vif, surprenaient par leur expression à la fois observatrice et déterminée. Elle se fardait peu mais avec raffinement, se parfumait chez Guerlain (ce qu’elle continue de faire) et s’habillait de manière basique. Ses jodhpurs, ses petits cardigans et ses gilets s’accordaient avec ses manteaux d’hiver au grand col ou ses imperméables d’un chic tout anglais. Elle avait peu d’accessoires mais tous étaient d’un goût très sûr. Pour conclure, elle manifestait dans sa mise ce goût pour la simplicité non ostentatoire que j’ai déjà signalé. Et naturellement, elle en imposait.

Diane n’était pas une grande bavarde. Elle était observatrice et clame. Je ne l’ai jamais vu s’exprimer sans réflexion préalable. De ce côté-là, elle était tributaire de sa famille pour qui se laisser aller à exprimer des sentiments tant joyeux que tristes était en quelque sorte un impair. Elle me plut par sa réserve et sa détermination. Je la séduisis par mon humour, mon élégance et le côté libre de ma pensée. Nous avions la même appartenance sociale, ce qui nous rapprocha. Nous aimions les Arts et l’Italie. Nous avions de l’ambition mais un certain code de l’honneur. C’était là le terrain d’une entente et d’un mariage. Nous le comprîmes. Je l’épousai.

L’avoir fait me remplit toujours d’aise même si ce mariage est défait. Il aura duré longtemps puisque nous étant épousés à trente ans, nous nous séparâmes quand nous en avions quarante-six. Une chose est sûre : aucun des deux ne partit pour un autre. Les années passées ensemble avaient sans doute eu raison de nous : nous nous connaissions trop.

Nous n’avions pas d’enfant. Diane ne pouvait en avoir.

Quand d’autres femmes courent les médecins, elle accepta la situation. Celle-ci ne la désarçonnait pas…Elle comprit bien qu’il n’en était pas de même pour moi. Jamais je ne lui fis de scène. Jamais je ne condescendis à lui dire ces sottises qu’un homme que la frustration aveugle finit par dire à son épouse. Elle m’en sut gré. Cependant, alors qu’elle ne souffrait pas, moi, je souffris. J’aurais aimé un enfant. Un enfant d’elle. Je suis sûre que venant d’elle, il aurait été plein de grâce, de force et de beauté. Je lui aurais donné le meilleur…

Mais je m’arrête là.

Je préfère évoquer la vie joyeuse de nos premières années de vie commune : travail prenant, sorties nombreuses, voyages et fous-rires.

Je nous revois en Italie un mois d’août. Je nous revois aux Etats-Unis. Nous marchons dans les rues de Prague, nous découvrons Berlin…

Les premières expositions de Diane ont un certain succès. Elle vend quelques toiles abstraites.

Elle laisse la peinture et devient critique.

Nous achetons ensuite un local que nous transformerons en galerie…

Nous avons trente- cinq puis quarante ans. Les photos nous montrent l’un et l’autre assez beaux et rayonnants.

Les photos suivantes ne mettent plus l’un et l’autre en scène. Elle est seule à New York. Je parade à Paris avec des amis. Et inversement.

Un jour, nous nous rendons à l’évidence : nous allons nous séparer…

Voilà, c’est ainsi que je veux parler d’elle et de moi.

Je ne souhaite être ni impudique ni vengeur.

J’ai voulu parler de cette Diane que j’aimais tant, de cette jeune fille un peu distante qui me séduisit, de l’épouse élégante qui m’intrigua tant par sa réserve et de la femme mature qui faisait de si bons choix à la fois esthétiques et marchands quand nous eûmes cette galerie d’art que désormais elle fait « tourner » seule.

Des côtés difficiles, je ne dirais rien. Diane était sexuellement assez insensible mais il me fallut des années pour en prendre ombrage. De ce que je pus vivre en parallèle, elle ne sut jamais rien et de mon côté, je n’étais pas homme à l’interroger sans discontinuer quand elle avait passé un certain temps en dehors de Paris.

Les choses prirent fin, c’est tout.

Je garde d’elle un souvenir ému et souvent, nous nous saluons au téléphone.