AUTRE BELLE PEINTURE

Chapitre 1 : Sylvie Benoît et Mylène Lehman. Lille. Années quatre-vingt. 
 

En 1987, Sylvie Benoit en était à sa sixième année d'enseignement dans le nord de la France et sa récente affectation dans un lycée du centre de Lille ne l'amusait plus. Enseigner l'allemand, elle l'avait  souhaité, vraiment souhaité ! Collégienne, elle avait adoré l’idée de devenir enseignante ! C'était un travail génial qui ouvrait des perspectives. La respectabilité, le savoir, les vacances et quand même l’argent, ce n'était pas rien non ? Tout cela, on le lui avait dit et elle l'avait cru.

Elle avait réussi un concours difficile en un temps où le président de la république, qui était alors François Mitterrand,  titularisait tant d'enseignants qui en savaient moins qu'elle (ou du moins avaient raté les concours...). C'était bien, très bien même !

Elle avait toujours été une bonne élève ! Que de compliments sur ses bulletins jusqu'en  terminale. Et en fac d'allemand donc !

« Mademoiselle Benoit, vous êtes si sérieuse, si accrocheuse, si cultivée ! Vous avez un     extraordinaire sens de la langue ! C’est à vous  croire allemande ! Vous êtes si parfaite, si excellente ! »

Sylvie n’était pas stupide. Elle savait bien qu’elle avait toujours bien réussi à l’école pour  éblouir  « papa-maman ». Ils avaient toujours été adorables avec elle même si, quand ils abordaient les métiers de l’enseignement, ils perdaient toute retenue. Que d’illusions ils avaient !  Enseigner était idéal : un emploi sûr, des horaires de travail convenables, des vacances conséquentes et la possibilité de se former de façon continue. Sylvie intégrait une sorte de cénacle. Quoi de mieux pour elle, intelligente et sagace comme elle était ?

Eux, ils vendaient des vêtements et leur boutique, quoique très fréquentée, était petite. Xavier, le jeune fils, ne rêvait que d'apprentissage. Une formation de mécanicien, c'est bien mais subalterne.

Selon eux, elle avait bel et bien réussi « réussi » ! Elle n’avait plus le même point de vue. Elle y croyait toujours, bien sûr mais ne luttait plus contre une certaine désillusion.

Elle avait étudié à Dijon, ville où elle était née et qu'elle aimait et tous ses espoirs s'étaient basés sur un bref exil dans le nord de la France et un retour au pays. Oui, mais voilà, elle ne parvenait à le quitter, le nord, et elle déprimait. Il lui faudrait en accumuler des années dans cette région inhospitalière avant de rejoindre la Bourgogne. Qui était-elle sinon une obscure jeune enseignante ?

Il lui restait tout de même son amour pour la langue allemande et même si ses élèves ne la satisfaisaient pas toujours, elle pensait toujours avec bonheur à la première découverte de ce pays alors coupé en deux. Elle était toute jeune et en famille. Cologne avait été un déclic ! Elle avait multiplié les voyages linguistiques, s’était inscrite à des camps de vacances dans diverses régions de l’Allemagne et avait noué de vives amitiés avec des jeunes filles qu'elle avait reçues et visitées.

Mais tout de même. Il y a y avait eu Lens, si déprimante et maintenant Lille. C'était une belle ville. Il fallait le dire et le répéter. En fait pour elle, il fallait s'en persuader...Et ce n'était pas une mince tâche.

Cet automne-là cependant, elle eut de la chance. Une de ses collègues d'allemand, agrégée et fière de le faire savoir, eut des soucis de santé et s'absenta. Sa situation ne s'améliorant pas, il fallut la remplacer. C'est ainsi qu'arriva, Mylène. Mylène Lhermann, la remplaçante.

Quelle  bonne surprise !

Blonde, bien faite, assez jolie, cette fille avait de l'abattage et ne s'en laissait pas compter. Elle était jeune agrégée et manifestait une telle assurance que les rieurs des premières heures qui s'étaient demandé comment elle tiendrait des classes d'élèves assez snob et exigeants en furent pour leurs frais. En quelques jours, elle fit l'unanimité. Elle était brillante, ses cours étaient très bien construits et les élèves la respectaient. Très vite, ils souhaitèrent ne pas revoir Michèle Gauthier, la demoiselle titulaire au physique rébarbatif. Avec sa présence naturellement autoritaire, son savoir-faire, sa jeunesse et son physique, Mylène les mettait dans sa poche. En outre, elle avait de bons contacts avec des lycées de Berlin et comptait mettre rapidement en place un échange de lycéens. Son aplomb et son efficacité lui valurent les remerciements des parents, impressionnés par la rapide mise en place d'un tel projet, et l'aval de l'administration. C'était une bonne recrue. La section d'allemand se mettait à briller et quand on sut que la maladie de mademoiselle Gauthier était incurable, on compatit bien sûr mais on fut tout de même contents...

 

belle peinture

 

Dès le début, Mylène sollicita Sylvie et ceci pour des raisons bien compréhensibles.  Les places d'enseignants étaient chères dans ce lycée et les têtes jeunes n'y étaient pas bien nombreuses. La rusée Mylène cherchait des alliés. Or, Sylvie était une jeune femme sérieuse, équilibrée et réservée et qui avait bonne presse. Il suffisait de se montrer amicale, de l’inviter souvent et de la faire rire, ce dont elle avait grand besoin. C’était un vrai projet et la nouvelle venue le mena à bien. Ainsi la blonde enseignante extravertie devint amie avec la sage Dijonnaise. Les couloirs du lycée retentissaient de leurs rires !

Elles préparaient des cours ensemble. Elles allaient ensemble à la piscine et au restaurant ou choisissaient d'aller voir un film.

Et puis, elles passèrent des week-ends à droite et à gauche, en chambres d'hôtes avec ou sans amis. Depuis le temps qu'elle était dans le nord, Sylvie s’en était fait quelques-uns mais ils avaient eu des mutations. Rieuse et peu craintive, Mylène tombait à pic. Elle était née à Lille et connaissait beaucoup de monde. Impossible de s’ennuyer avec elle ! Ce fut une bonne période.

Au fil du temps, ce voyage scolaire en Allemagne devint une certitude. Mylène, qui  en avait jeté les jalons, enthousiasma Sylvie en la comptant parmi les accompagnateurs. Seule la ville proposée par son amie la désarçonna : c’était Berlin. A cette époque, la RFA s’opposait à la RDA. Jamais Sylvie n’avait visité de ville à l’est et encore moins une ex-capitale coupée en eux. Ce choix la mit mal à l’aise mais Mylène, la rieuse Mylène, balaya ses appréhensions. L'échange avec Berlin serait un succès !

En mars de cette année, là, elles partaient en Allemagne avec cinquante-cinq germanistes.

Visites guidées, cours suivis par les élèves le matin, promenades avec les correspondants et vie en famille ; tout était prêt. Une fête au début et une à la fin. Et des accompagnateurs. Beaucoup.

Sylvie ne sut jamais pourquoi Mylène et elle logeaient à l'hôtel quand d'autres enseignants français qui accompagnaient le voyage étaient accueillis chez des confrères allemands soit placés en résidence universitaire...

Mylène rit à ses questions. Elle avait en Allemagne un aplomb différent et se transformait en un personne plus libre mais intimidante parce qu’imprévisible. A Lille, elle passait au lycée pour avoir un esprit vif, un peu provocant mais brillant. Elle s’habillait sobrement et ne livrait rien sur sa vie privée, semblant ne pas se rendre compte que quelques collègues lui tournaient autour. Si un rire ou une œillade pouvaient la faire prendre pour une fille facile, elle savait remettre chacun à sa place. A Sylvie, elle avait dit être sage suite à une liaison qui avait duré des années. Elle savait se tenir…

Or, à Berlin, dès qu'elle avait lâché les élèves, elle tombait le masque. Elle devenait fantasque et beaucoup plus jolie. Elle voulait sortir encore et encore et comme il s'avérait qu'elle connaissait pas mal de monde, elle n'était jamais fatiguée...Berlin était alors cette enclave de l'ouest en Allemagne de l'est, cette vitrine étrangement provocante qui ne ressemblait à aucune autre ville. Il y avait là une ambiance à la fois lourde et dorée. On pouvait y faire la fête de façon invraisemblable comme si le monde n'allait pas durer...Mylène avait choisi un hôtel qui n'était pas loin du mur. Le matin, elles pouvaient s'en approcher pour ouvrir leur journée ! Couverts de tags variés, le mur était un univers à lui tout seul. Sylvie, que ses années étudiantes avaient conduite à Cologne et à Düsseldorf, fut frappée par l'ambiance indescriptible que le mur générait. Il y avait eu la guerre bien sûr, elle avait étudié cela mais là, c'était autre chose...Comme la fin et le début d'un monde ou encore un balcon sur un monde sans pensée...

Un dessinateur ou une dessinatrice avait çà et là déliré. Travesti évoquant le Helmut Berger des Damnés posait en courte robe bleue, bas noirs et chapeau melon devant un mur éventré et déjà enjambé par une foule de fuyards.

Des personnages aux syllabes bizarres figurant des lettres de l'alphabet semblaient se suivre sans se voir. Une grande voiture américaine sans conducteur fonçait dans le mur et le mettait en miettes. De grands visages à la fois glauques et souriants semblaient guetter le promeneur pour le taxer à la fois de courage et de mauvais goût.

Hôtel à Kreutzberg. Lycée à Schöneberg. Passage du mur à Checkpoint Charlie.

Sylvie était choquée : elle avait des parents qui aimaient le communisme mais n’étaient jamais allés en RDA sans être entourés « d’amis bienveillants » qui les aidaient à accepter les dures mais justes lois d’un système…  Maintenant qu’elle était à Berlin, elle mesurait l’étrangeté du monde. Une ou eux fois, avec Mylène, elle avait franchi le mur. Tout était gris. Elle préférait  « l'autre côté ». Elle était sensible à un monde qui, pour ne pas succomber à la tristesse de la richesse et des marchandages, faisait tous ses efforts pour se divertir. Des jeunes gens venant d'un monde « capitaliste »  voulaient cacher ce qui, de l'autre côté offensait et faisait honte...Pouvait-on les en blâmer ?

La dualité de Berlin atteignait Sylvie alors que  Mylène, qui pourtant connaissait bien cette ville ne semblait pas très concernée.

-Tu veux que j’éprouve de la tristesse ? Oui, c’est une situation étrange : ce mur et ces quatre zones d’influences. Mais bon, c’est l'histoire ça ! Qu’est-ce que j’y peux ?  Et puis on s’amuse, non ?

-Oui, c’est certain.

-Ah tu ne sais pas à quel point ! A Berlin-ouest, tout est permis, ma chère !

Sylvie constatait qu’enseigner une langue vivante ne suppose pas d’avoir une conscience politique aigue. Ce fut-elle trouvée en Italie ou en Espagne, elle n’en aurait pas été offusquée mais en Allemagne ! Tous les indices étaient au rouge. A l’évidence, la séparation entre les deux Allemagne pesait lourd dans les consciences et le communisme, tant vanté jadis par une partie des Allemands, était désormais décrié. Cette séparation géographique, économique et humaine d’un seul grand pays devenait intolérable. Il suffisait d’écouter les intellectuels allemands qui avaient le vent en poupe pour le savoir. Sylvie, qui adorait Günter Grass et Heinrich Böll  avait compris. Ce pays allait changer or Mylène s’en moquait.

-Oh, Sylvie, tu es barbante ! C’est de la politique ça…

-La réunification devra se faire. C’est capital !

-Capital ? Ah, Ah ! Quelle drôle de fille tu fais !

-Ce que je dis est sérieux !

-Bien sûr !

Décidemment, parler histoire et politique avec Mylène menait à une impasse.  De la même façon, si elle eut quelques illusions sur l’intérêt que sa collègue accordait aux officiels qui les recevaient et aux enseignants allemands, représentants d’un système éducatif qui n’avait aucune crédibilité de l’autre côté du rideau de fer, elle les perdit vite. Pour Mylène, étaient à ménager ceux qui devaient l’être mais rien de plus. Le voyage scolaire servait sa carrière mais elle n'était pas à Berlin pour se perdre en mondanité. Elle venait retrouver ceux avec qui, depuis longtemps, elle entretenait des relations amicales.

Paula. Hans-Herman et Birgit. Günther. Et Andréa.

Il lui importait de les rencontrer souvent. Elle se montrait rieuse avec eux et très libre, prenant souvent le contrepied de ce que disait sa collègue. Sylvie était stupéfaite de voir Mylène lui parler comme jamais elle ne l’avait fait. Elle était l’objet de multiples critiques : elle ne savait pas s’amuser. A attendre le grand amour comme elle le faisait, elle perdrait sa jeunesse. Il lui manquait de changer de cap.

-Ils ont un mode de vie marginal. Berlin est une ville très alternative, tu sais. Tu as raison d’être venue avec moi. Tu es si prude et si bloquée !

-Je ne t’ai guère fait de confidences à ce sujet.

Et c’était vrai. A croire qu’au fil des jours, le tact de Mylène se réduisait à rien. Il est vrai que la vie sentimentale de Sylvie était mince et qu’en termes d’épanouissement sexuel, son cas prêtait à sourire. Son étrange amie avait jusque-là pratiqué l’esquive. Ce n’était plus le cas.

Pour aller à la rencontre de Paula, la première Berlinoise qu’elle souhaitait lui présenter, Mylène revêtit une courte robe noire sur une veste en cuir et des bottes courtes sur des bas -résille noirs. Sur les conseils de son amie, Sylvie se changea et opta pour un pantalon moulant. Elle y adjoignit un chandail très ouvert et se maquilla plus que de mesure. Quand elle se vit dans un miroir, elle eut du mal à se reconnaître et songea à se changer.  Qui était cette « chose » qu'elle rencontrait ?

-Je ne peux pas sortir comme ça !

-Tu es sexy. Pour une fois…

-Je suis vulgaire.

-Ah non, je t’assure !

Elle céda. Demain, elle serait de nouveau elle-même et c’était tant mieux !

En fait d’être berlinoise, Paula était américaine et vendait ses tableaux. Elle détestait tout ce qui était figuratif et aimait vivre dans une ville « aux confins d'un monde ». A tous points de vue, elle exagérait : son talent, sa maigreur, son petit appartement transformé en capharnaüm et son maquillage excessif. Ses toiles, aux couleurs criardes, étaient de grandes compositions abstraites. Mylène l’encensait mais Sylvie ne fut pas aveuglée longtemps. Un peintre sans talent puise dans ses ressources financières personnelles. Paula avait de l’argent et se moquait de ne pas vendre grand-chose. De toute façon, elle s’occupait aussi de brocante et là réussissait. Elle dragua ouvertement Mylène ce soir-là avant de lui faire la liste de ses jeunes amantes. Quand elles s’embrassèrent sur la bouche, Sylvie détourna la tête. Tout lui paraissait ridicule.

Hans-Herman et Birgit tenaient une galerie d'art à Postdamer platz. En fait, la « boutique » tenait à la fois du lieu d'exposition et du dépôt vente mais contrairement à Paula qui semblait vivre sur son argent, le couple, plus très jeune, avait l'air de bien s'y retrouver. De nature morte en uniforme revisité, toiles de « talents à découvrir » et objets « customisés » à une époque où ce mot ne s'employait pas, ils avaient trouvé leurs marques. Sylvie, que l’Américaine, par sa prétention, avait indisposée, les trouva sympathiques et bavards. Hans-Herman, à ce que son amie lui apprit, était bon pédagogue en matière de sexe. Elle ne saurait que profiter de sa science, d’autant que conscient des difficultés qu’éprouvaient des « jeunes femmes très bien mais un peu trop sur leurs gardes », il n’avait pas son pareil. Tout le temps que dura le séjour, Sylvie se tint loin de lui. Cela ne suffit pas. Les éloges qui lui en avaient été faits finirent par la rattraper.

-Il sait y faire.

-Comment cela ?

-Je sais ce que je dis : il sait y faire.

-Je ne…

-Tu y réfléchiras.

Et puis, il y avait Günther et Andréa. Grand, flegmatique et élégant, le premier  lui fit penser à un film de Fassbinder où Dirk Bogarde évolue avec élégance dans des ambiances homosexuelles décadentes qui engendrent le malaise. Ce devait être « Despair » qu'elle avait vu étudiante, sans l'aimer. Il était propriétaire d'un restaurant-bar sur Kürfurstendamn et respirait l'aisance financière. Ainsi que l'angoisse. Pas la banale tristesse qui vous tombe dessus comme ça pour un rien, non, un déchirement sans nom, de ceux qui peuvent vous faire hurler la nuit quand vous courez dans les rues…Ceci dit, il se montrait gai. Andréa, lui, était beaucoup plus jeune et très séduisant.

Gunther fut charmant avec Sylvie et Mylène quand ils dinèrent  tous quatre dans un restaurant de rien du tout près de leur petit hôtel. Et il le fut plus encore lors d’une soirée mémorable ou invités chez des « amis d’amis », ils dansèrent longuement dans la pénombre avant de s’enlacer. Mylène désirait le beau restaurateur allemand et faisait le nécessaire pour arriver à ses fins. Malgré tout, elle était en échec…

Une troisième soirée eu lieu dans une grande maison cossue de deux étages. Le ton fut donné dès le départ, quand le couple qui invitait apparut, elle portant une robe très courte et lui une chemise largement ouverte.

 

chagall-naissance

 

Tout le monde, de toute façon embrassait tout le monde et on se caressait. Des gémissements sortaient des chambres. Gunther était vraiment superbe et  Andréa, radieux, ce qui donna à Mylène l’illusion que, cette fois, elle parviendrait à ses fins. Sylvie constata toutefois qu’elle se faisait poliment éconduire, chacun des jeunes hommes vaquant à ses affaires de leur côté. Légèrement déçue, celle-ci resta seule un moment puis, saisie par la sensualité ambiante, elle se reprit. Sylvie, mal à l’aise, s’était repliée dans une petite pièce du ré de chaussée, qui servait de vestiaire. C’était un poste d’observation commode car la porte restait ouverte. Elle vit donc que Mylène allait d’une chambre à l’autre. Elle semblait parfaitement à l’aise dans les jeux libertins et une fois de plus, elle eut du mal à faire coïncider l’image légère dégagée par la jeune femme avec celle du professeur d’allemand si appréciée à Lille. Sylvie finit par s’ennuyer et, quittant sa cachette, elle rejoignit un grand salon où dans la pénombre, sur un mélange d’airs d’opéra et de rock, on s’étreignait en silence. Ce soir-là, elle but beaucoup trop et perdit ses repères. Elle se souvint plus tard d’avoir embrassé plusieurs hommes, et repoussé quelques femmes. Il lui revint aussi qu’elle avait été pénétrée très rapidement dans une salle de bain et qu’elle y avait trouvé peu de plaisir. Ce n’était pas que ce partenaire, dont, à sa grande honte, elle avait déjà oublié les traits, fut si maladroit, non, la vraie raison était ailleurs. Sylvie, par essence, n’aimait pas le libertinage. Au matin, elle avait éprouvé une honte si tenace que la peu farouche Mylène avait reculé, s’excusant vaguement d’avoir un peu exagéré en l’entraînant chez des « Allemands qui n’étaient guère que des parvenus » et que d’ailleurs « elle ne connaissait qu’à peine ». Plus âgée, Sylvie aurait contré des excuses aussi faibles mais, fragile comme elle l’était, elle ne le fit pas. En fait, elle avait des regrets. Dans cette maison immense, elle avait très vite perdu de vue ces deux Allemands qui la fascinaient et elle en était mécontente. Qui sait si Gunther étant là, elle n’aurait pas été tenté de le suivre dans les jeux qu’il initiait ? Et si ce n’était pas lui, qui sait si elle n’aurait aimé suivre Andréa à la trace, juste pour voir à quel saint il se vouait…Malheureusement pour elle, ils lui avaient très vite échappé et, bien que ses souvenirs fussent brumeux, elle ne souvenait pas de les avoir vus au matin, vers huit heures, quand les « rescapés » de la fête prenaient le café dans une immense cuisine. Ce regret qu’elle avait eu d’eux, la rusée Mylène l’avait capté et, à partir de là, Sylvie n’avait pu se plaindre…

-Cette fête t’a déplu ?

-Je ne suis pas habituée à ces ambiances.

-Je te crois ! Ceci dit, s’ils étaient restés près de toi, tu aurais davantage apprécié…

-De qui parles-tu ?

-Oh, ça va ! Ils t’intéressent autant que moi ! Ne me dis pas que le beau Gunther et son acolyte aux yeux verts te laissent insensible…

-Mais ils se sont éclipsés…

-Pas avant cinq heures du matin. Dommage pour nous, ils avaient à faire…

A peu de temps de là, Sylvie croisa Andréa et prit un verre avec lui. Elle avait beau manquer d'expérience, la somme de ses conquêtes masculines étant, à ses dires, vraiment modestes et son expérience de la vie encore plus limitée, elle était capable de désir. Cette fois-là, tandis que l’étrange jeune homme aux yeux verts lui parlait gentiment, elle comprit que sa beauté était si lumineuse qu’il était un ange égaré. Mince, élancé, brun, il avait un visage au bel ovale et au teint mat et un regard où se lisait un mélange de sérieux et de douceur. Il avait une belle démarche élastique. Et une façon de tourner la tête vers vous qui vous remplissait d’aise.

Elle peina à être naturelle avec lui, ce jour-là, mais il parut ne rien remarquer et, joyeux et pudique, il n’échangea que les nouvelles du jour. Il était soucieux pour l’Allemagne. Il le lui dit et elle en fut contente. Il voulait la réunification. Avait-il des raisons précises de la réclamer ? Il ne le lui dit pas.

Andréa, le jeune homme charmeur tout droit sorti d’un tableau de maître italien de la Renaissance…Même Mylène était différente quand il était là. Plus aussi sûre d'elle, presque intimidée. Quand elle lui en reparla, celle-ci la déçut. Elle ne pouvait, décidemment, pas s’empêcher de salir autrui. Mis à part les collègues allemands qui avaient organisé l’échange avec elle et sur lesquels elle restait courtoise, elle ne pouvait s’empêcher de médire…

-Ah oui, Andréa ! Il faisait des études d'architecture et n'avait pas d'argent. Il suffisait de voir comment les autres le regardaient et l'invitaient pour comprendre qu'il étudiait malgré tout. Ces choses-là avaient un nom...

Déroutée, Sylvie interrogea Mylène pour savoir si elle ne se trompait pas. La jeune femme lui fit signe que non.

-Il se vend, tu es sûre ?

-Oui.

-Mais Gunther ?

-Tu veux savoir s’il le paie comme les autres ?

-Quoi ?

-Non, rassure-toi. Ils sont amoureux l’un de l’autre ! Entre eux, c’est gratuit. Hélas, je suis extérieure à leur couple. Tu sais quoi ? Je l’ai payé une fois moi-aussi ? Andréa, et vais le refaire. Il est si beau, si divin !

-Quoi ?

-Tu ne sais poser que cette question-là ? Pourquoi es-tu à ce point sur tes gardes ? Ici, c’est facile : il suffit de se laisser aller. Déjà que tu ne veux pas faire l’amour avec une femme…

-Non, je n’en vois pas l’intérêt.

-A la bonne heure ! Il te faut le faire avec un homme, donc ! Gunther et son copain, ce ne  sera pas difficile si tu sors ton argent ! Ils te connaissent, alors, ils feront des efforts ! 

Sylvie préféra ne pas donner suite. La désinvolture de Mylène l’exaspérait. Elle préféra revenir sur l’éphèbe aux yeux clairs que protégeait le bel Allemand.

-Donc Andréa paie ses études comme ça ?

-Ben oui…

-Et Gunther ? Il a de l’argent, lui !

-Oui mais c’est un autre genre…Il aime les cadeaux…

-Les cadeaux des femmes ?

Mylène se mit à rire.

-Bon, si tu veux…

-Tu ne cesses de me parler de…Ces gens ! Je croyais qu’on était en voyage scolaire…

-Mais nous y sommes ! Ah la la, que tu es morale…

-Je devrais sortir tous les soirs comme toi ?

-Oh que oui…

-Je suis une jeune femme sérieuse.

-Les hommes…tu manques quelque chose. Et les deux chipies, Paula et Birgit, elles valent le détour…Tu regretteras…

Ce que Sylvie regretta le plus, ce fut de ne pas revoir le beau restaurateur berlinois et son jeune ami-amant qui étudiait l’architecture. Elle leur laissa des messages qui ne reçurent pas de réponse. Aux dires de Mylène, ils avaient dû, momentanément, sortir de Berlin…

Malgré cela, les invitations se poursuivirent mais elles eurent toutes un caractère officiel. Du moins jusqu'à la fin du voyage scolaire qui fut couronné par une grande fête. Tout était très officiel. Les élèves allemands étaient venus avec leurs familles ; le personnel du lycée faisait bonne présence et les enseignants français leur donnaient la réplique. On se congratula, on dansa, on mangea beaucoup et on but des sodas.

Le lendemain, Mylène et son équipe regagnaient Lille.

Il y eut des conversations en salle des professeurs, des comptes -rendus élogieux dans la presse et des élèves ravis.

Sylvie se demanda si elle avait rêvé la partie parallèle ou si elle avait été réelle. Sa vie à venir s'annonçait comme très définie. Elle n’avait pas envie de tout remettre en question et de  dire « non ». Elle n'avait pas sillonné la nuit une capitale européenne totalement hors-normes. Elle n'avait pas pris un whisky puis deux puis trois avec une Américaine toquée de Berlin ni déjeuné avec un couple entiché d’art et d’éducation sexuelle  et encore moins bavardé avec un hôtelier bon chic bon genre qui entretenait un joli jeune homme trouble...Et surtout, si elle avait fait tout cela, elle n’avait rien fait de plus. En guise de traversée du miroir, elle s’était contentée de peu. Il n’était même pas ébréché…

Il restait un joli voyage et des compliments. Malheureusement pour elle, Lille restait son port d’attache. Elle n’avait toujours pas trouvé le moyen de rejoindre la Bourgogne.