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Chapitre 2. Sylvie quitte Lille pour Dijon. En Allemagne, Hans Herman fait son éducation sexuelle. Les rumeurs sur la chute du Mur s'amplifient...

Comment avait-elle pu oublier ? Elle avait pourtant rempli un dossier de mutation et voilà qu’alors même qu’elle désespérait, elle recevait un avis positif. Elle, une mutation ! Qui plus est, sa demande de détachement dans le supérieur était acceptée. Elle enseignerait à l’université de Dijon ! Elle ne pouvait y croire ! Enfin, enfin ! Elle fut radieuse en salle des professeurs et Mylène jusque-là restée sympathique, lui fit la tête sans qu'elle sût pourquoi. Elle en fut embarrassée mais laissa faire et l'année prit fin. Toutefois, au moment de lui dire au revoir, l’étrange Lilloise fut perfide :

-Tu m’as bien eue !

-Mais non, je n’y croyais pas moi-même !

-Peut-être mais tu t’en vas ! Tu caches bien ton jeu, toi…

-Mylène, je suis désolée !

-Tu vas enseigner dans une université en Bourgogne et tu es désolée ! Tu te fous de moi !

Mylène…

-Tu es tellement bloquée. On aurait voyagé de nouveau ensemble et je t’aurais appris !

-Je ne supporte pas le nord de la France. Je retrouve ma famille et mes amis. Retourneras-tu à Berlin ?

-Oui, je le pense. Mais pas avec toi. Nous ne travaillons plus ensemble !

-Je sais…

-En attendant, invite-le !

-Gunther ?

-Ah non, ma chère, là non. Quelle midinette !

-Alors qui ?

 -Hans-Hermann.

-Je devrais le recevoir ?

-Oh que oui. Il te rendrait le service de…

-Tu es méchante…

-Clairvoyante…Compterais-tu plaire à quelqu’un comme Gunther ?

-Mais…

-Mais non. Si je le côtoyais, il s’intéresserait plutôt à quelqu’un comme moi, je pense ! A moins que tu n’insistes car tu as tes chances ?

Mylène lui en voulait beaucoup de déserter le nord et il vint à l’esprit de Sylvie que son ami la jalousait. Dijon, c’était sa jeunesse et sa famille et de côté-là, elle n’avait que de bons souvenirs. Mylène parlait très peu de ses parents, comme si ce n’était pas un sujet à aborder. Qui sait, si, de ce côté-là, elle n’avait pas des soucis ? Sylvie, cependant, préféra ne pas trop se poser de questions. Comment aider quelqu’un qui laisse entendre qu’elle a vécu des temps difficiles adolescente, mais ne dit rien ? Et puis, que voulait au fond cette fille étrange ? Vers quelles dérives l’aurait-elle entraînée si elles avaient continué de se côtoyer?  Toutes les sorties qu’elle avait faites avec elle, après Berlin, avaient eu le même but : aller danser ou dîner dans un endroit à la mode et puis flirter avant d’aller plus loin. Sylvie s’y était toujours refusée. Il fallait tourner la page. De fait, elle partit et oublia.

Cependant, les suggestions de son ancienne collègue lui trottèrent dans la tête. Elle hésita mais un an plus tard, installée à Dijon, elle partit à Berlin en solitaire, non sans en avoir informé Hans-Herman et Birgit. Elle ne put s’empêcher d’écrire aussi  à ce bel homme mûr qui l’avait troublée et à son jeune amant mais seuls les premiers donnèrent suite. L’Allemagne changeait, c’était imperceptible. La solidité des deux blocs, présentées comme irréductibles, allait se fissurant…Pourtant, ni l’un ni l’autre de ses hôtes ne parurent en tenir compte. La bizarrerie de cette ville coupée en deux était leur garant de sorte qu’ils se moquaient du reste. Elle passa deux jours avec eux et eut la très nette impression que l’un comme l’autre était sensible à son inexpérience et se promettait d’y remédier, séparément ou à deux. Comme elle faisait semblant de ne pas comprendre, Birgit se montra entreprenante alors qu’elles prenaient le café toutes deux. Sylvie la repoussa sèchement, ce qui lui valut une discussion serrée avec Hans-Hermann :

-Tu n’as jamais fait l’amour correctement. De ce point de vue, tu es presque une infirme ! Birgit t’a fait des avances que tu aurais dû accepter ! Voyons, elle est bisexuelle et sait parfaitement ce qui convient à quelqu’un comme toi. Elle aurait été délicate et tu aurais joui…

-Je n’aime pas les femmes !

-Qu’est-ce que tu en sais ?

-Ne me confonds pas avec…Avec…

-Ton amie Mylène ? Ah ça non, ça ne risque pas !

-Que veux-tu dire ? Mylène aime les femmes ?

-Elle est la reine des expériences nouvelles, ton amie ! Dieu sait ce qu’elle a pu faire ici, à Berlin ! Mais elle a vraiment un faible pour la gent féminine…

-Et vous l’avez accompagnée dans ce genre d’affaires ?

-Entre autres…

Elle  voulait des explications supplémentaires mais ne les obtint pas. Par contre, il fut implicitement décidé, au terme de ce bref séjour où Sylvie s’émerveilla de cette ville à la fois si détruite et si vivante, qu’elle recevrait rapidement la visite du galeriste.

Il tint parole et vint à Dijon. La vie sexuelle de Sylvie se résumait à des épisodes peu glorieux et il importait qu’elle devienne « normale ». Hans-Hermann agit en amant méthodique. Il forma une jeune femme qui découvrit peu à peu le plaisir. Après tout, elle venait d’avoir trente ans : qu’elle se mette à jouir avait son importance. Chez elle, en France, il le prenait longuement, la léchait et la doigtait. Elle en devenait friande. Pendant cette étrange période où il séjourna chez elle, Sylvie, constata que l’Allemand utilisait un vocabulaire très cru. Des verbes tels que « mettre », « enfiler », « fourrer » ou « baiser » était chez lui d’usage courant. De la même façon, il parlait d’elle comme « d’une bonne suceuse » ou « une bonne branleuse » sans être le moins du monde gêné par son vocabulaire. Sans qu’elle sut pourquoi, car elle était très pudique, Sylvie s’accoutuma à l’entendre s’adresser à elle sous des formes très triviales.

-Il est temps que je te la mette, disait-il, car je vois bien que tu mouilles et en a envie.

-Ce qu’il fallait que tu comprennes, ajoutait-il, c’est qu’il ne sert à rien de refuser l’évidence. Tu as besoin de te faire prendre, voilà ta vérité ! Une femme comme toi a besoin d’apprendre à bien écarter, ce n’est pas sorcier, non ?

Et sur ce thème, il était intarissable.

-Viens me la sucer, viens. De toute façon, tu aimes ça ?

-Quoi ? Je te fais mal avec quatre doigts…Mais hier, tu les prenais sans problème. Je ne t’ai peut-être pas léché à fond ? Il me semblait pourtant.

-Retire ta culotte et viens t’empaler. Hans-Herman sait ce dont tu as besoin. Prends ton plaisir Petite, prends ton plaisir. C’est bon, hein ?

Les propos obscènes tenus par l’Allemand étaient si fréquents que Sylvie en était comme anesthésiée. Elle se bornait à constater qu’ils l’excitaient. Elle avait désormais des orgasmes très réguliers. Force lui était de constater que bien qu’assez laid physiquement, l’Allemand était très bien membré. Elle qui avait haï les stéréotypes qui permettaient de relier taille du sexe masculin et intensité du plaisir féminin, en prenait pour son grade. Elle avait du respect pour le membre viril de son invité Berlinois et se félicitait intérieurement qu’il fût si bien doté. Après tout, c’était à cause de ce membre long et épais qu’elle s’épanouissait sexuellement. Elle ne le claironnait pas, cependant. Tout au long des quinze jours qu’Hans-Herman passa chez elle, elle ne le présenta ni à ses amis, ni à sa famille. Il ne fit pas de commentaires. Il n’était pas un homme qu’elle put montrer. En souffrait-il ?

Il fut convenu qu’elle lui rendrait visite à Berlin et elle le fit quelques temps plus tard. Il l’installa dans l’appartement où elle l’avait vu avec Birgit et s’étonna de l’absence de cette dernière. A priori, celle-ci chassait sur d’autres terres. Elle reviendrait mais nul ne savait quand.  Dans le lit même où il dormait avec sa compagne, Il lui fit l’amour avec soin, continuant de se poser comme éducateur. Par contre, Sylvie l’ayant prié de ne plus utiliser de termes obscènes sans lui fournir la moindre explication, il se le tint pour dit. Ce fut une autre période où il lui fit le récit de ses nombreuses conquêtes. Si elle n’accorda pas grande importance à l’évocation de ces jeunes femmes qu’il avait guidées sur les chemins de l’amour physique, elle dut admettre qu’il était patient et prenait sa tâche au sérieux. Ce faisant, elle se mit à éprouver pour lui une tendresse maladroite et s’aperçut qu’il la lui rendait. La plupart du temps, elle avait aimé en silence qui ne l’aimait pas et rongé son frein. Au moins, cet Allemand qui errait avec elle dans les rues animées de Dijon ou de Berlin avait l’à-propos d’être gentil avec elle sans être trop curieux. Et puis, il lui rendait service…

Les mois passèrent et une liaison s’installa. Elle retourna à Berlin où elle vit Birgit et Paula. La compagne d’Hans-Herman parut accepter la liaison que celui-ci entretenait avec Sylvie. Il était clair, pour elle, qu’elle était passagère. Quant à Paula, la rentière Américaine qui se piquait de peinture, elle se montra très amicale. Il s’avéra bientôt que la France était un meilleur lieu de rencontre. Hans-Hermann, à ce qu’elle comprenait, avait les coudées libres et pouvait venir la voir aussi souvent que possible. Sylvie ne chercha pas à comprendre. Elle accepta. Elle constata seulement que l’Allemande n’évoquait jamais les bouleversements qui commençaient à secouer l’Allemagne alors que Sylvie était aux aguets. Ce pays divisé allait-il se réunifier ? Si oui, le mur tomberait à Berlin. Ce mur qui, jusque-là ne lui causait qu’une sorte de souffrance romantique, se mettait à l’obséder. Ainsi, il tomberait ? Alors pourquoi cet amant plus âgé qu’elle n’en disait-il rien ?

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Elle lui posa la question et il rit :

-Tu crois cela ?

-Que ce pays martyrisé cesse de l’être, qu’il se réunifie, oui !

-Tes parents étaient de gentils communistes français, non ? Ils seront   déçus.

-Et alors ?

Et alors ? Quand tu as commencé à te prendre de passion  pour la langue allemande, tu t’es préoccupé des « souffrances » des Allemands de l’Est et des malheureux capitalistes de l’Ouest ? Tu me fais rire ! Tu as foncé : Hölderlin, Goethe, Schiller…

-J’étais très jeune et sans conscience. Maintenant, je lis la presse internationale, j’écoute les intellectuels !

-Ah ! Nous allons te décevoir alors, Birgit, Paula et moi car ce Berlin qui existe encore, nous le vénérons. Tu vois, le Mur nous rassure ! Nous aimons être dans une enclave ! C’est une ville coupée et deux et elle est incomparable. Tu n’es pas allemande. Comment comprendrais-tu ?

-Mes parents ont rêvé de jours meilleurs ! Je ne suis pas sûr que leurs idéaux communistes aient tenu la route et puis, ils ne sont pas idiots. Quant à vous,  vous n’êtes pas les seuls en Allemagne à vouloir que rien ne change mais nous sommes en 1988 et tout peut arriver !

Hans-Herman avait cinquante ans. Ce qu’il était advenu de ce grand pays où il était né l’avait effrayé mais maintenant que les liens se rompaient, il avait plus peur encore. Cependant, il était incapable de dire ce qui le déroutait le plus. Etait-ce le fait de s’être habitué à l’univers si particulier de cette ville marquée par l’histoire  et que le Mur puisse tomber ? Ou bien redoutait-il que cette démolition soit prétexte à la naissance de tant d’autres murs, qui, invisibles, seraient autant de cause de mourir ?

Avec flagornerie, Sylvie lui dit :

-Quand le moment sera venu, je devrai être là !

Il fut direct :

-Tu seras à Berlin quand tout changera ? Ne t’attends pas à ce que je te crois. Tu es romantique, pas politique. Tu n’auras pas d’analyse…

-On verra…

-Tu sais que Mylène s’est fait attribuer un poste à l’Alliance française de Berlin et y enseigne ?  Tu l’as appris ou non ? Elle débauche souvent Birgit et appelle beaucoup Paula cet-an-ci. Je ne sais que trop ce qu’elles fabriquent ensemble ! Si tu veux mon avis, elles s’amusent bien, les petites chattes ! Elles se font des mamours.

-Mylène est à Berlin ?

-Absolument  et depuis que tu le sais, cette ville, c’est elle. Rien qu’à l’idée de te retrouver face à ses seins et à ses fesses, tu en as la tremblote. Sacrée initiatrice, pourtant…Une peau de velours…Des airs de garce…

-Ne me déroule pas un film des années trente…

-Ou tourné hier. Elle y serait aussi parfaite.

Troublé par l’évocation de son ancienne collègue, Sylvie, qui n’avait jamais évoqué devant Hans-Herman le restaurateur Berlinois et son bel acolyte aux yeux verts, ne put retenir une demande que, depuis des mois, elle réfrénait.

-Parle-moi de Gunther !

-Ah, le restaurateur ! Tu te souviens de lui, alors ! Je ne sais pas ce qu’il devient car jamais je ne le croise ! De toute façon, il est propriétaire d’un restaurant qui tient la route, sur le Kdam et il a d’autres biens. Je ne sais rien de plus.

-Et Andréa ?

-C’était qui, celui-là ?

-Un ami de Gunther.

-Ah oui, le jeune-là. On racontait qu’il se prostituait ! J’ai même entendu dire qu’il se faisait payer cher ! Gunther et lui étaient amants alors entre eux, ce devait être gratuit.

-Tu ne sais rien de plus ?

-Absolument rien. Je vois que ça te rend bien rêveuse, tout cela ! Dis-ton entre ta Mylène qui drague les femmes et ton restaurateur qui en pince pour un joli jeune homme, qu’est-ce qu’il te reste, en dehors de moi, pour revenir à Berlin ? C’est qu’ils sont tous très occupés !

-Les raisons politiques ! Tu vois, moi-aussi j’ai du répondant…

-Je vois ça. Ceci dit, tu peux avoir besoin d’autre chose et je serai là !

Sylvie trouva qu’Hans-Herman restait sympathique alors qu’il avait bien des raisons de se moquer d’elle. Elle était très ébranlée. A la simple évocation de ce bel homme trouble qu’était Gunther, elle rongeait son frein. Elle voulait absolument le revoir. Quelle midinette elle était ! Elle revint donc dans cette ville qui la hantait. A l’habitude accueillie par son amant allemand, elle insista pour loger dans un petit hôtel à Kreutzberg et celui-ci finit par la laisser libre. Elle appela Mylène…

-Tout change en Allemagne, tout bouge !

-Ah oui…

-C’est capital ! Tu es aux premières loges, à Berlin !

-Aux premières…Oui, oui. Je suis très occupée mais je ne te dis rien car tu n’aimes pas les détails !

-Ainsi, tu viens voir Hans-Herman ! En tout cas, à ce que tu me dis, je comprends qu’il a bien  fait son travail. Tu fais l’amour normalement. Maintenant, tu jouis. Au moins….

-Tu es si déplaisante !

-Pas du tout, je m’intéresse à toi !

-Laisse tomber. Comment les Français en poste à Berlin ressentent-ils les choses ?

-Qu’est-ce que j’en sais ? Je ne fréquente que certains français qui font la fête ! Tu voudrais que j’aie une conscience politique ? Je suis déplaisante ? Ne m’appelle pas dans ce cas. A moins que…

-Le Mur va tomber.

-Je sais. Vous serez des milliers et toi-aussi, tu y seras. Quant à moi...C’est grand, Berlin…

-Parle-moi du ressenti des Allemands…

-Non, madame, achète les journaux pour cela ! On peut aborder d’autres sujets : mes culottes en dentelle, par exemple. Elles me préoccupent beaucoup. C’est une vraie question pour une femme, n’est-ce pas ! Doit- elle en porter une ou pas et si oui, quel doit être le degré de sophistication ? Là est la question. La matière est très importante. Il faudra tout de même qu’il l’ait en main et qu’il la sente cette culotte, celui avec qui tu veux faire l’amour ; d’où l’importance de la texture et de la forme…

-Mylène !

-Sylvie ? On se croisera.