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Chapitre 3: Sylvie, en France, oublie Mylène et trouve un gentil compagnon. Mais, en Allemagne, tout change et le Mur va tomber. La vie de Sylvie risque d'éclater...

Elle en était là, excédée, et chassa de son esprit cette jeune femme qui l’avait tant déçue. Son dernier séjour berlinois la déçut. Elle tournait en rond. Les recherches qu’elle menait pour retrouver les deux beaux hommes qui lui avaient fait si forte impression n’avaient pas abouti. Gunther n’était jamais dans son restaurant de la K.Dam et nul ne savait où était Andréa.

Dépitée, elle mit un terme à sa relation avec Hans-Herman. Elle le jugeait désormais bizarre et trouvait que, même s’il lui avait prodigué de l’affection, son rôle se résumait finalement à celui d’initiateur sexuel. Elle le vexa et n’en eut cure. Elle resta en relation épisodique avec Paula et Birgit.

Elle trouva en Xavier un gentil compagnon et s’en éprit. Elle avait du retard, elle s’en rendait compte, dans le monde de l’amour, mais elle avait acquis, depuis qu’elle s’était installée à Dijon, une conscience d’elle-même qui lui échappait totalement dans le nord. Xavier était agrégé de lettres classiques et il avait déposé une thèse sur un Grec dont il pensait beaucoup de bien, sans doute à cause de sa vision de la démocratie…. Bien vu à l’université, il y était déjà assistant. De toute évidence, il entérinerait sa position. Cultivé, il manquait certainement d’ouverture d’esprit mais il était encore jeune et influençable. Elle pourrait, à tout prendre, lui indiquer qu’on pouvait s’habiller et se coiffer mieux. Et lui faire comprendre qu’ils avaient tout à gagner à mieux faire l’amour ensemble…Elle s’attacherait à lui comme il s’attacherait à elle. Ils avaient tout à y gagner. Une position, des enfants…Les yeux plein d’espoir, Agnès regardait donc vers l’avenir. L’année 1988 avait filé à toute allure et à la fin du printemps de 1989, il fut clair qu’en Allemagne, tout commençait à aller très vite, comme pour le « Bloc de l’est », d’ailleurs. C’est vrai, Agnès l’avait lu, malgré les difficultés économiques et sociales croissantes auxquelles avait dû faire face le régime de la RDA, la perspective d'une réunification des deux Allemagnes paraissait encore si  lointain que le 11 juin 1989, le futur chancelier fédéral Helmut Kolh, déclarait : « Les chances d'une réunification entre les deux Allemagne sont inexistantes ! ». De son côté, le secrétaire général du comité central du SED (le parti communiste est-allemand), Erich Honecker, promettait que le mur de Berlin durerait encore cent ans ! Pourtant, Xavier le savait aussi bien qu’Agnès, depuis le 2 mai, la frontière entre la Hongrie et l'Autriche était ouverte et de nombreux Allemands de l'Est utilisaient cette possibilité pour rejoindre la République fédérale.

Le mécontentement populaire est-allemand grandit et le 4 septembre environ mille deux cent personnes défilèrent à Leipzig pour réclamer des réformes et notamment la liberté de circulation vers l'Ouest. C'était le début des « manifestations du lundi" qui auraient lieu dans plusieurs villes jusqu'en mars 1990. 

A Dijon, Xavier était en ébullition. Content d’avoir une « amoureuse politiquement très consciente », il pensait la suivre en tout :

-Sylvie, ce qui se passe est historique ! Tu me l’as dit toi-même. Tes parents étaient au PCF, comme tant d’autres. Ils croyaient et croient sans doute encore à une URSS forte, une RDA forte ! Regarde, tout s’effondre !

-Montagsdemonstrationen ! Je n’aurais jamais cru qu’on puisse s’enflammer ainsi !

-Les Allemands ne veulent plus de cette séparation de leur pays ! Tu dois y aller !

-Mais toi ?

-Je n’enseigne pas l’allemand et je suis moins concerné. Je viendrai brièvement. Pour toi, c’est capital ! 

Il avait raison. Les parents de Sylvie vénéraient le bloc communiste dans lequel ils avaient voyagé des années durant sans repérer la moindre anicroche. Adhérents à de nombreuses associations de « rapprochement » entre les deux mondes, ils avaient toujours été merveilleusement reçus. Que  Mikhail Gorbatchev ait déclaré le 6 juillet que l'Union soviétique n'interviendrait pas pour réprimer les mouvements qui agitaient la RDA les avaient vraiment surpris, sans qu’ils imaginent un futur autre que radieux. Pourtant, le bloc soviétique se fissurait. Qui l’aurait dit ! Ils en restaient stupéfaits et Sylvie aussi.

En juillet, Xavier et la jeune femme séjournèrent deux semaines à Berlin. La jeune femme se garda bien de lui parler de ses « bons amis » qui avaient  tenté de l’initier à « une autre vie ». Il n’aurait pas compris. Une dérive pour Xavier c’était la simple tentation d’un adultère avec une femme que, plus tard dans sa vie, il aurait épousée. Que pouvait-elle lui dire, à partir de là ? Paula et Birgit l’auraient revue avec joie malgré tout. Et peut-être même Hans Herman, qui avait pansé ses plaies ! Quant à Mylène, c’était l’été et elle devait avoir gagné le sud de la France, qu’elle aimait. Xavier, elle s’en doutait, n’aurait pas aimé les savoir amies. Heureusement, il ne savait rien de ses errances avec la jeune femme et de sa liaison avec le quinquagénaire allemand. Il se contenta de parcourir la ville à pied. Ne parlant pas allemand, il recourrait sans cesse aux connaissances de la jeune femme. Il lisait les guides de façon compulsive, prenait beaucoup de photos et achetait des souvenirs. Lui qui avait parcouru la Grèce et l’Italie avec ses parents, férus de latin et de grec, n’avait guère fréquenté que l’Angleterre. On l’y envoyait deux fois par an suivre des cours privés très chics mais efficaces. De fait, il lisait couramment l’anglais et le parlait bien. Quand il y allait, il n’avait pas toujours le sentiment d’être dans un pays loin du chaos. Les années quatre-vingt avaient porté au pouvoir madame Thatcher et il n’était pas assez naïf pour ne pas avoir saisi les angoisses de son époque. Il voyait, à tort ou à raison, le Royaume-Uni comme marqué par la Révolution industrielle et le libre-échange. Les clivages sociaux y étaient très marqués comme les interdits et les privilèges. Il avait appris une langue internationale et pour ce faire, Londres avait été sa planche de salut. Que des décisions difficiles aient dû être prises par une Dame de fer, il l’avait bien compris. Intuitivement, il lui donnait raison. En public, tout de même conscient de ses faibles connaissances politiques et économiques, il se taisait. De toute façon, hormis le fait d’u=y avoir acquis une bonne maîtrise de la langue, le pays l’intéressait peu, Pompéi, Herculanum et les Cyclades ayant d’autres attraits…L’Allemagne, telle que Sylvie la lui montrait, le déconcertait. Ce n’était pas un pays oppressant où, comme en Angleterre, selon ses vues, on maintenait une hiérarchie sociale stricte et des clivages violents. C’était une terre nouvelle, qui avait dû composer avec la perte de la guerre, de lourdes réparations et une grande culpabilité …A Berlin, le Mur le fascinait tout autant que les quartiers différents qu’il traversait. Il avait fallu les aléas de la seconde guerre mondiale et l’effondrement du troisième Reich pour former la Berlin qu’il voyait. Que faudrait-il pour en modifier et l’aspect et l’âme ? Xavier avait pu plaindre les Londoniens qui subissaient le Blitz mais combien plus il plaignait les Berlinois d’avoir dû s’accommoder d’un tel état de fait ! Leur belle ville bombardée et pillée avant d’être coupée en quatre secteurs et au milieu des années soixante, ce mur immonde qui avait déchiré tant de vies ! Il s’en ouvrait à Sylvie qui, elle, n’avait pas la même souffrance. Ce Berlin défiguré, pour elle, c’était aussi celui des intellectuels et des poètes !  Qu’étaient-ils advenus des premiers ? Qu’adviendrait-il des derniers ? Et puis, fille de gens simples, elle pensait à tous les démunis qui étaient là, dans cette ville du bout du monde où un « Mur » gérait le meilleur et le pire.

-Heinrich Böll et Gunther Grass seront aux premières loges !  Il faut regarder la télévision pour tout savoir et acheter la presse !

Ils le firent et furent suffoqués. A la télé, tout au moins à l’ouest, c’était le tohu-bohu. Les informations les plus folles couraient et grands journaux n’étaient pas en reste. Les Intellectuels, dont Sylvie attendaient beaucoup, se montrèrent, eux, plutôt prudent. Elle aurait attendu mieux d’Heinrich Böll ! Né en 1917 dans une famille catholique, il s’était s’oppose très jeune à la montée du nazisme. Incorporé dans la Wehrmacht, blessé et envoyé dans un camp de prisonniers, il était très marqué par les souvenirs de la guerre. Elle espérait beaucoup de celui qui avait quelque part stigmatisé le comportement des tyrans et des manipulateurs. N’avait-il pas écrit : « Oui, vous flattez le peuple pour pouvoir, un jour, le coller devant les mitrailleuses. Pour l'amour de l'Allemagne ! Le vieux slogan marchera toujours. Il suffit de les revêtir d'un uniforme, de profiter de l'injustice qui nous est infligée pour assouvir vos vices. L'opinion publique ?». Il ne pourrait qu’adhérer à ce désir profond de réunification et de rapprochement qui contredirait enfin ses pires craintes ! Quant à Grass, il était vénéré. C’était l’autre « grande conscience » de l’Allemagne. N’avait-il pas, avec « Le Tambour »  marqué les consciences de façon durable ? Qui pouvait oublier Oscar, l’enfant de la guerre qui ne veut pas grandir et scande, en tapant sur son instrument à grands coups,  le devenir d’un monde terrible ? Ce choc qu’allait constituer la chute du Mur ne pourrait que lui plaire. Elle fut surprise et déçue, par la suite, de le découvrir, si circonspect…

BERLIN MUR 1989

En attendant, il n’y avait pas un instant à perdre ! Sylvie et Xavier errèrent beaucoup et revinrent plein d’espoir. Tous ceux avec qui ils avaient parlé attendaient le changement. Il avait bien semblé à Sylvie, alors qu’avec Xavier, ils observaient le Mur qui séparait de l’ouest la porte de Brandebourg, apercevoir Gunther et elle avait frémi. C’était bien lui et l’éclat blond de sa chevelure. Elle en était sûre mais l’instant d’après, il avait disparu. Son cœur se mit à battre violemment. Etait-elle si enfantine ?

L’automne fut difficile. Il avait bien fallu retourner à Dijon après cet extraordinaire séjour mais elle était aux aguets. Les manifestations se multipliaient en Allemagne et un tournant fut atteint le 9 octobre 1989 avec la première véritable manifestation de masse qui réunit environ soixante-dix mille  personnes toujours à Leipzig. Peut-être pour ne pas prendre la responsabilité d'un bain de sang, les responsables locaux ordonnent aux différentes forces de sécurité de ne pas interrompre le défilé. De fait, la Stasi, le Volkspolizei et le NVA ne réagirent pas.  Pour Sylvie, c’était invraisemblable. Pour Xavier, c’était presque impossible à comprendre. La répression, qui était pour lui liée aux années Thatcher, n’aurait jamais été si naïve. Se réunir ? Se regrouper ? Faire bloc ? Ah mais non ! On vous enverra qui il faut si vous résistez ! Vous étoufferez sous les gaz lacrymogènes, vous recroquevillerez pour échapper aux coups de matraques ou mourrez pour rien comme ce « Bobby Sand » qui croyait tant au pouvoir d’une grève de la faim !

Pour le reste, il restait muet. Il ne croyait au fond qu’aux bienfaits du libéralisme sans trouver à ce système beaucoup de défauts. Avec l’impulsivité qui caractérisait sa jeunesse, Sylvie l’aurait contré tout de suite s’il avait parlé. Il se taisait donc. Cette jeune femme, c’était sa chance ! Elle risquait de ne pas repasser.

Au fil des jours, le nombre des manifestants ne cessa d'augmenter. Le lundi suivant, il atteignit le chiffre imposant de cent-vingt mille personnes. Le 16 octobre, trois cent vingt mille personnes défilaient dans Leipzig.

Le 18 octobre 1989, peu après les célébrations du quarantième  anniversaire de la RDA, Honecker était contraint à démissionner par le Politbüro du SED, qui nomma Krenz pour lui succéder. Cette démission ne suffit pas à calmer les manifestants dont les revendications de réforme du système politique ont pris entretemps un tour de plus en plus nationaliste et incluent entre autres la réunification avec la République fédérale. Finalement, le Conseil des ministres de la RDA démissionna à son tour le 8 novembre 1989, suivi le lendemain par le Politbüro.

-Je pars à Berlin !

Sylvie était catégorique. Xavier, avec lequel elle vivait désormais, beaucoup moins.

-Sylvie, tu as des cours à assurer…

-Je m’en fous : c’est historique !

-D’accord mais…

-Ok, le médecin de famille ne me refuse rien…Il me mettra en arrêt.

-Non mais tu exagères !

-Je pars !

Elle prit un train de nuit. Elle avait réservé un petit hôtel là où elle avait pu. Il fallait qu’elle soit là, à la croisée des mondes…Elle était à pied d’œuvre le 8 novembre, en jean et parka, errant autour du Mur.

En Allemagne de l’est, tout allait de travers. Le gouvernement Honecker, pourtant réputé pour sa solidité, avait démissionné. Le matin du 9 novembre 1989, Egon Krenz, le nouveau chef du SED, l’organisation qui regroupait alors tous les partis socialistes unifiés d’Allemagne de l’est, réunit en cellule de crise les membres du Politbüro pour élaborer un projet de loi qui devait faciliter les voyages. Il demanda au porte-parole du gouvernement, Günter Schabowski, de rendre public ce projet le jour même, lors d’une conférence de presse retransmise en direct par la télévision et la radio est-allemandes. La conférence débuta à 18 heures. Face aux membres du gouvernement, il y avait une centaine de journalistes allemands et étrangers. Les questions allaient fuser… Schabowski commença par évoquer des sujets généraux. Il fallut attendre cinquante minutes pour qu’un journaliste italien posa  enfin la seule question dont la réponse intéressait les citoyens de la RDA : « Vont- ils pouvoir voyager librement ? » Le porte-parole répondit : « Nous connaissons le désir, le besoin de la population de voyager, voire de quitter la RDA ». Pendant plus de trois minutes, le porte-parole tourna autour du pot. Puis, à 18 h 56, il conclut de façon presque anodine : « Nous avons donc décidé aujourd’hui de prendre une disposition qui permet à tout citoyen de la RDA de sortir du pays par les postes-frontières de la RDA. »Soudain, les journalistes se réveillèrent et demandèrent des précisions : « Dès maintenant ? » Schabowski, incapable de répondre, se pencha alors sur le document et lit : « Les voyages privés à l’étranger pourront être autorisés sans conditions particulières ou raisons familiales. Les autorisations seront délivrées rapidement. ». A la question d’un autre journaliste : « À partir de quand ? » De façon précipitée, il répondit « Pour autant que je sache... immédiatement... sans délai.». Schabowski ignorait que les voyages devaient faire l’objet d’une demande préalable de visa. Un journaliste insista : « C’est valable aussi pour Berlin-ouest  ? » ce à quoi le porte-parole du gouvernement répondit : « Oui, oui... les départs pourront s’effectuer par tous les postes-frontières de la RDA vers la RFA, y compris vers Berlin-Ouest. »

Sylvie essayait de comprendre et de glaner des informations. La conférence de presse se termina à dix- neuf heures et une demie plus tard,  les informations de la télévision est-allemande annoncent : « Les demandes de voyages privés à l’étranger peuvent être faites dès à présent sans motif particulier ». De l’autre côté du Mur, dès 20 heures, la télévision de l’ouest annonça : « Selon Schabowski, les citoyens est-allemands désireux de sortir du pays ne sont plus obligés de passer par la Tchécoslovaquie. » La jeune femme fut hystérique ! On pouvait donc transiter comme on voulait ? Etait-ce vrai ?

En RDA, on commença à se rendre vers les postes frontières qui, pourtant, restaient fermés, les soldats ne sachant rien. Tandis qu’à Berlin-Est, le Politbüro, toujours enfermé en cellule de crise cherchait une issue,  la nouvelle parvenait à Bonn, au Biundestag. La séance plénière  fut interrompue. Les députés se lèvent et entonnent spontanément l’hymne national.

Les nouvelles allaient vite et Sylvie sentit le bonheur l’envahir. Elle n’avait plus qu’à courir çà et là. Le Mur allait tomber. Forte de toute sa joie, elle chercha dans son calepin le numéro de Paula et l’appela. Celle-ci la reconnut immédiatement et fut ravie de la rejoindre. Elles se donnèrent un rendez-vous près de l’hôtel de Sylvie. Il était situé près de la gare principale et du Ka De We. Cette grande surface emblématique, où l’on trouvait à peu près de tout, avait ravi des générations de Berlinois et continuerait de le faire. Contentes de se revoir, les deux femmes papotèrent en allant aux nouvelles :

-Pensais-tu que tout changerait ?

-Une Américaine à Berlin s’attend à tout ! Il y a longtemps que je suis ici. Ah, je fais de bonnes affaires malgré tout mais cette situation…C’est Sunset boulevard ! Dis, ma chérie, tu es allée en Californie, quand même …

-Non. Mes parents sont communistes. Aller en Amérique, c’était l’enfer !