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Chapitre 8. Berlin se transforme après la chute du Mur et Sylvie est enceinte.

Berlin, dans les années quatre-vingt-dix ne cessaient de changer. Maudite jusqu’à une époque récente, cette ville n’avait plus aucun poids  politique. Elle n’était capitale que sur le papier, pas dans la réalité. C’est à Bonn que siégeaient le chancelier Helmut Kohl ainsi que les députés. Ministères et ambassades étaient toujours implantés à Bonn. Toutefois, ce n’était plus qu’une question de temps. De grands bouleversements s’annonçaient. En effet, sur le plan urbanistique, la décennie 1990 était celle des grands chantiers. Chantier économique tout d’abord, avec la Potsdamer Platz, réputé « le plus grand chantier d’Europe », qui verrait s’ériger, sous l’égide de Renzo Piano, un immense quartier d’affaires et de commerces en plein cœur de Berlin. C’était là une façon de repenser une ville et de lui redonner tout son pouvoir. Devant l’avancée d’espaces nouveaux, beaux et fonctionnels, les ruines et les marques d’un passé nocif iraient disparaissant…Sylvie pensa que telles mutations pourraient effrayer des êtres comme Paula qui fileraient vers des quartiers plus calmes, estimant que ceux-ci mettraient du temps à muter eux-aussi…En attendant une nouvelle jeunesse apparaitrait, très oublieuse et avide de plaisir. On ne se soucierait plus que les sculptures qui faisaient l’éloge du communisme aient disparu, que les beaux graffitis qui ornaient le Mur soient détruits et que les symboles de la consommation tous azimuts l’aient emporté sur les tramways et les voitures russes et est-allemande qui, plusieurs décennies durant, avaient transporté les Berlinois de l’est…Les témoins d’un monde où deux blocs rivaux s’affrontaient mourraient ou se tairaient. Paula était l’une d’elle.

Le long de la Spree, on commençait à édifier un espace politique audacieux qui définirait la nouvelle Allemagne. Du Reichstag rénové par Norman Foster et du « ruban fédéral », destiné à accueillir les bureaux des députés, ce serait un énorme chantier avec la construction d’une nouvelle gare centrale et d’un tunnel passant sous le Tiergarten. Sylvie restait stupéfaite. Tout s’effaçait à une incroyable vitesse et tout se recréait. Elle hésitait entre l’admiration et l’appréhension car elle aimait cet univers encore très étrange dans lequel elle vivait. Il y avait des groupes alternatifs partout et d’extraordinaires boites de nuit où, à cause d’un « physionomiste », on ne rentrait pas toujours facilement. Tout était en émoi. Il était clair que cette ville martyrisée redeviendrait une grande capitale, puissante au sein de l’Europe mais elle regimbait encore et s’épanouissait en d’étranges convulsions. La vraie force d’une ville mystère.

Enceinte de trois mois, Sylvie aida Paula à vider son « atelier-vente » qui n’avait plus de raison d’être.

-Urbanstrasse 25, Kreuzberg ! J’expose mon travail, je vends des objets anciens et c’est tout en un ! Je fais ça avec ma nouvelle copine !

Sylvie ne put qu’éclater de rire mais l’Américaine l’émut par sa bonté.

-Tu ne lui as rien dit mais tu devras. Il va vouloir. Oui, je sais, les requins…Il n’est pas idiot et tu l’intéresses. Darling, fais le nécessaire…

-Je…

-Fais !

Un matin, elle trouva Gunther en train de boire du café dans la cuisine. Il lui sourit mais ne lui parla pas. Alors, elle le lui dit. Il se leva d’un bond et recula. Il parut fâché mais l’instant d’après, il eut les larmes aux yeux. Après tout, il n’avait jamais pris la moindre précaution et n’avait pas questionné son amante sur la façon dont elle se « protégeait ». Fragile comme elle était à cet instant, et jolie, il n’eut pas le cœur de lui faire des reproches. Elle était encore mince et rien ne se voyait sauf ses seins qui paraissaient plus fermes sous ses vêtements. Elle devenait lumineuse sans en avoir conscience. Il en était intimidé.

-Il n’y a aucun doute ?

-Aucun.

-Tu…Tu es contente ?

-Oui, je suis vraiment heureuse et quoi qu’il en soit, je garderai cet enfant.

Il avait eu une vie compliqué et des relations amoureuses souvent conflictuelles. Elle ne lui demandait rien, ce qui le suffoquait et le mettait face aux paradoxes de la  vie humaine. Ne pas avoir d’enfant le flouait et quand il avait croisé cette jeune femme, il avait senti un possible, toute terne et mal à l’aise qu’elle fût. Oui, un lien souterrain existait entre eux et quelque part, il était écrit qu’ils auraient cet enfant. Il se jugeait aussi maladroit qu’elle et pourtant, ils s’aimantaient. Cela durait depuis près de huit mois. Rien n’était un hasard. Ainsi, il l’avait fécondée…

Il fut pris d’un rire immense et la prit dans ses bras. Il y avait en celle cette autre vie si précieuse et si mystérieuse, encore…

-Moi-aussi, je veux le garder ! Je serai avec toi !

-A Berlin, le Mur est tombé. Tout change. Tu es un homme d’affaires qui se faufile partout et à qui tout réussit. Que feras tu d’une Française sur le qui-vive et d’un tout petit enfant ? Et il y a Andréa. Quel rôle aura –t’il ?

-Celui que tu lui assigneras.

-Non, vous vous connaissez depuis longtemps et vous vous adorez. Je vous ai entendu faire l’amour. Vous êtes si passionnées l’un de l’autre…

-Il était très jeune quand je l’ai connu et il avait déjà ce charme un peu bizarre que tu n’as pu que remarquer. Il était sur le fil du rasoir. Tu dois savoir qu’une de ses tantes est passée à l’ouest avec lui quand il avait sept ans. Elle a fait comme elle a pu…Que pouvais-je faire d’autre que succomber à cette volonté totale qu’il avait de survivre ? Je l’ai aimé encore et encore et d’un tel amour qu’il en survivra forcément quelque chose. Rien ne s’arrête. Tout survit.

-Pourquoi dis-tu cela ?

-Parce qu’il avait seize ans. Il est une autre personne maintenant et je m’étonne qu’il ne soit pas plus amer. Après la chute du Mur, il est allé à l’est. Sa famille était originaire de Dresde. Il n’a retrouvé personne. Morts ? Disparus ? Il ne sait rien. Il est différent et il en va de même pour moi. Moi, je suis originaire de Hambourg et ma famille est toujours là. Mes parents sont nostalgiques du Nazisme, tu vois…J’ai coupé les ponts.

-Et tu es là…

-En effet…

-Avec Andréa…

-Il part travailler en Italie pour un gros cabinet s’architecte et c’est un très gros projet. Il y était déjà, pour des repérages. Si tu le lui signifies, il reviendra le moins possible. Si tu es clémente, il prendra l’avion. Je l’ai sauvé de lui-même et il a fait de même pour moi. Il y a tant de définitions de l’amour.

-Je deviens la condition ?

-Tu portes un enfant qui est le nôtre : oui.

-Il me jugera.

-Non.

-Il voudra reprendre sa place.

-Non. Sylvie, la vie des autres est souvent impénétrable et elle le devient d’autant plus quand des sentiments apparaissent, pour peu qu’ils soient motivés par un événement aussi extraordinaire qu’une naissance. Andréa ne fera rien contre toi. Par contre, il viendra de temps en temps. Ça, tu n’y peux rien…Ton histoire personnelle fait que tu es très fermée. Tu as dû être amoureuse mais tu as tout bien compartimenté dans ta mémoire. De chaque petite cellule, tu as fermé la porte. Tu t’efforces de tout mettre sur le même plan pour diminuer ta douleur. Ce Français qui voulait t’épouser, tu l’as mis dans une case. Il valait tout de même mieux pour toi que ce Hans-Herman opportuniste ou ce Jürgen qui s’est volatilisé en se donnant bonne conscience ! Et cette Mylène morte tragiquement, tu l’as mise aussi dans une petite boite dont tu as fermé le couvercle parce que cette amitié ambiguë ne te convenait pas. Tu tiens même Paula à distance ! Je ne suis pas comme toi. Pourquoi se fermer à qui tu as aimé et à qui t’a aimé et ceci, quelle que soit la nature de cet amour ? Tu t’illusionnes sur moi parce qu’en affaires, je suis implacable. J’ai beaucoup de relations. Me nuire est difficile. Mais, en privé, je ne suis pas comme tu crois. Je peux aimer. Je peux t’aimer.

-M’aimer ?

-Ah, tu vois, les barrières…

Elle changea de chambre et travailla moins. Gunther s’occupait beaucoup d’elle et elle lui vouait une affection de plus en plus tenace. Il était drôle et beau.