regard et CILS

A Berlin, dans une ville métamorphosée, Sylvie a un enfant de Gunther.

Un matin, elle se réveilla en sursaut. Elle dormait seule en en était maintenant à sept mois de grossesse. Andréa s’était assis près d’elle et la regardait. Elle se retint pour ne pas crier. Elle avait peur. Il posait sur elle ses yeux verts ornés de longs cils.

-Tu es revenu de Milan !

-Pour quelques jours.

-Gunther ne m’a rien dit !

-C’est mieux comme ça. Dis-moi, il bouge ?

-Oui.

-Ça te fait mal ?

-Quelquefois.

-Il n’a aucun problème ? Tout va bien ?

-Le gynécologue dit que oui.

-Combien de mois ?

-Sept.

Il s’allongea près d’elle, releva sa chemise de nuit puis posa la tête sur son ventre. Il écoutait. Cessant d’avoir peur, elle lui caressa les cheveux. Il resta un moment ainsi puis se redressa et lui sourit.

-Tu es vraiment jolie, maintenant.

-Merci.

-Tu sais si c’est une fille ou un garçon ?

-Non. Je n’y pense pas.

-Et les prénoms ?

-Non plus.

-Gunther veut que ce soit Rosa si c’est une fille.

Elle rit.

-A cause de Rosa Luxembourg ?

-Non, c’était le prénom de sa grand-mère maternelle…

Elle rit de nouveau.

-Après Milan, que feras-tu ?

-Je peux travailler un an ou deux, en Italie.

-Mais l’enfant, il faudra que tu le voies !

-Tu le souhaites ?

-Bien sûr !

-Alors, je viendrai.

De nouveau, il eut ce merveilleux sourire qui faisait de lui un bel ange. Elle eut honte qu’on se fut servi de lui, qu’on ait sali un temps sa beauté mais elle fut fière aussi car il s’était échappé d’un univers facile et trompeur. Il s’éclipsa et gagna la chambre de Gunther. Elle se rendormit et quand elle reprit conscience, elle pensa à lui.

Les semaines passèrent et l’enfant qui grandissait en elle la rendait heureuse. Elle ne se plaignait jamais tant dans le grand appartement où Gunther avait engagé une jeune femme pour rester avec elle qu’à l’extérieur. A l’hôpital, elle souriait encore.

Elle aurait un enfant du Mur, un petit être mi- français, mi- allemand, qui verrait l’évolution d’une ville et d’un monde. Elle pensa à ce qui restait de cette séparation du monde : peu de choses en fait. Le petit garçon qu’il serait, déluré et rieur, ou la petite fille tout aussi dynamique n’aurait plus aucune conscience de ce que celle ville avait enduré. Ça avait été un tel supplice !

Il ferait ses premiers pas dans un monde neuf – ou elle.

Il serait un bébé turbulent – ou elle.

Il les adorerait tous deux –Gunther ou elle. Ou elle les adorerait.

Elle pensa au Mur, à la joie et à la souffrance, à sa vie qui prenait un tour si inattendu et au fond, si heureux. Elle se leva et prit un café. Dans la matinée, elle ressentit cette fatigue puissante qui gagne les femmes dont la grossesse est avancée. Elle s’endormit dans le salon. Gunther et Andréa la trouvèrent allongée sur un des canapés. Elle semblait très sereine et affichait un léger sourire intérieur. Ils restèrent longtemps à la contempler et le firent encore les jours suivants. Puis, Gunther et elle furent seuls. Dans son sommeil, elle souriait toujours. Elle était pour lui une bénédiction. Dans la nuit, il lui prenait la main, dormant avec elle. Il le fit jusqu’à la fin de sa grossesse. Il était avec elle dans la sérénité du grand appartement.

Puis elle accoucha et la petite fille à laquelle elle donnait le jour poussa un cri.

Berlin n’était plus une ville supplice. Elle était la ville d’une nouvelle ère et ce serait bien.

FL

Ecrit en 2010. Repris en 2017.