78D06FB2-D8EB-11E7-ADD4-00199990B994

Chapitre 2 : naissance. Famille de Natacha. Naissance d'un petit frère. Une petite fille puis une jeune fille fermée...
Natacha a huit ans. Le ventre de la mère s’arrondit et suscite en elle beaucoup d’émerveillement et d’inquiétude. Elle est pleine de sollicitude pour Anne- Marie dont la fatigue importante et qui, les semaines qui précèdent son accouchement, dort non à l’étage mais en bas dans le séjour aménagé pour la circonstance. Sylvette, la sœur aînée d’Anne-Marie  est venue en renfort. Elle aussi occupe le séjour.  Natacha reste toute seule en haut ; habituée à  n’être séparée de ses parents que par deux portes closes, elle se sent brusquement isolée et souvent, le soir, elle se glisse silencieusement hors de la chambre, se penche sur la rampe de l’escalier pour guetter des bruits ou éventuellement descendre trois ou quatre marches. Elle veut savoir. Quelquefois, elle entraperçoit l’une ou l’autre des femmes. Non autorisée à descendre, elle reçoit des baisers qu’une main adroite fait s’envoler vers elle et elle reçoit des sourires : mais en haut, sa solitude est grande. Pierrot n’est pas là ni la semaine qui précède l’accouchement ni le jour dit. Personne ne dit rien et de fait, Natacha n’ose pas s’informer. Quand l’accouchement devient imminent, un grand homme sec, très brun, qui porte une grosse moustache vient chercher la petite fille. Il s’appelle Henri. C’est le mari de Sylvette. Habituellement, il intimide beaucoup Natacha car il parle peu lors des réunions de famille et ne sourit guère. Ce soir-là, pourtant, il se montre adorable avec elle, lui présente sa collection de bandes dessinées qu’elle contemple avec stupéfaction car elle n’aurait jamais soupçonné qu’un homme si sérieux puisse se procurer tous les Tintin ainsi que tous ces titres dont elle ne sait rien et qu’elle juge fascinants. Il le lui en prête pour qu’elle en lise une avant de s’endormir et lui dit qu’elle peut en emporter chez elle. Natacha est ravie. Elle se sent fière que cet oncle peu connu lui fasse confiance. Avant de la laisser se laver et se mettre en pyjama, Henri, puisque c’est son nom, l’interroge brièvement. Il veut savoir si elle heureuse qu’un nouvel enfant arrive dans sa famille. La petite fille acquiesce. A la demande qui lui est faite, elle répond qu’une sœur est préférable à un frère et qu’elle sera très contente de veiller sur un bébé fille.
-Et si c’est un garçon ? lance l’oncle.
-Pourquoi un garçon ? Tu sais, moi, j’ai des poupées et des habits de fille, alors, ce ne sera pas bien pratique.
-Mais tes parents peuvent souhaiter un garçon…
-Maman, certainement. Elle l’a dit plusieurs fois.
-Et ton père ?
-Je ne sais pas. Il n’est pas là, de toute façon.
-Il va arriver. Il sera là très vite. C’est homme très travailleur.
-Et gentil.
-Oui.
L’oncle hoche la tête de manière rassurante et lui signifie qu’elle est, malgré son jeune âge, une personne très réfléchie. Natacha lui sourit et continue de la faire quand il lui dit qu’on ne peut pas savoir et qu’il va peut-être lui falloir s’adapter. En guise de réponse, elle baille et fait un signe de tête. S’adapter, elle veut bien.
Le lendemain, ils sont tous à l’hôpital. 
Pierrot est là, souriant et ému. 
Il est bien habillé et ne semble pas fatigué. Avec les parents de son épouse, il est courtois et taquin. Les siens ne sont pas là et pour cause. Il les a perdus jeune. 
Anne-Marie a les traits tirés mais le regard brillant. L’accouchement a été long mais tout est oublié : le bébé est en pleine forme. C’est un gros garçon de près de quatre kilos. Il dort. On le trouve beau, pas fripé. Les adultes, du moins car Natacha, elle, ne peut se défendre d’un mouvement de recul. C’est quand même un garçon, cela, elle ne l’aurait pas voulu sans qu’elle sache pourquoi. Il est gras et assurément pas bien joli. Ils pensent tous le contraire et le disent sans cesse et Pierrot s’extasie aussi. Un garçon !
L’oncle Henri s’approche et caresse la tête de Natacha. Il n’a pas d’enfant, lui, elle ne sait pas pourquoi, peut-être qu’il n’a pas envie. En tout cas, si ça lui arrive, il faudra que tante Marie-Jeanne fasse une fille, ça, elle en est sûr. 
Elle le lui dit dans le couloir où un moment, elle est seule avec lui. De nouveau, il lui sourit avec tendresse.
-A supposer que je devienne papa d’une petite fille, quel prénom conviendrait ?
-Violette !
-Et pourquoi ce choix ?
-Parce que maman sent souvent la violette ; enfin, je crois car son parfum est compliqué…
-Violette est une jolie proposition.
-Oui !
-Mais dis-moi, tu vas être sollicité pour le prénom de ton frère ! Quelle suggestion peux-tu faire,
-Pour un garçon ? 
Pour ton frère…

-Ah, je ne sais pas ! Vraiment pas !

L’oncle n’insiste pas et sourit à Natacha avec tendresse. Comme le reste de la famille arrive, il entend Pierrot que « François » lui convient comme prénom et que de toute façon Anne-Marie est d’accord. Il va, de ce pas, déclarer son fils à la mairie.
"François"

Belle ET SEBASTIEN

Natacha hausse les épaules et serre les points. Les semaines suivantes, cependant, elle baisse sa garde. D’abord ce gros bébé semble très pacifique. Il ne pleure pas beaucoup. Ensuite, elle n’est pas laissée de côté comme elle le craignait car semble attachée au fait qu’elle devenue « une grande sœur responsable » sur laquelle on doit pouvoir poser sa confiance. Entourée par Pierrot qui a posé des congés, chouchoutée par Louise et Bernard, les parents de sa mère, elle est aussi flattée par cette dernière qui, de nouveau installée à l’étage, l’appelle souvent. Quand le bébé dort, Anne-Marie lit des histoires à sa fille et, toute alanguie, celle-ci écoute. Grimm, Andersen, des légendes de pays variés et des récits mythologiques. Il est bon d’entendre que dans une capitale du nord, une petite fille est obligée de faire brûler, l’une après l’autre, les grandes allumettes qu’elle est chargée de vendre, pour avoir chaud et rêver. Il est merveilleux de savoir qu’un joueur de flûte peut débarrasser une ville d’un fléau pour la punir ensuite. Et c’est compter sur les nains, les fées, les princesses, leur famille souvent difficile, les animaux qui parlent, les objets magiques…
La mère a une belle voix un peu grave ; elle lit avec aisance et, devant un public restreint, c’est une conteuse. Son visage devient presque beau avec ses paupières naturellement ombrées, ses grands yeux brillants, ses pommettes hautes et son grand sourire. Elle agite ses mains, modifie sa voix, la rend douce puis forte, inquiète puis joyeuse. Avec elle, Peau d’âne ressuscite et tout revient : les loups dans les forêts, les voleurs et les magiciens, les châteaux magiques d’invisibilité. Que de contes et que d’enjeux ! Natacha passe par toutes sortes d’émotions. Tantôt, elle pleure, tantôt elle rit. Elle en redemande et la mère acquiesce tant que François n’est pas réveillé. Quand il pleure, elle se lève et la petite fille sait qu’elle n’a plus de temps pour elle. Le petit frère est impérieux : sa faim semble être sans limite et souvent, Natacha le regarde téter avec obstination. Il prend tout d’elle. Elle est trop petite pour savoir qu’elle a fait de même. Elle est jalouse et rougit car on lui apprend à écarter les sentiments mauvais. Or, celui-ci en est un. 
Rond, inoffensif, ce bébé qui est son frère ne fait répondre à la vie. Son visage encore disgracieux est tout en tension quand il cherche le sein et, quand il l’a trouvé, il lui vient une grande douceur qui le presque beau. Les traits presque fripés deviennent lisses ; les yeux sont clos et les paupières fines et quasi translucides prennent une jolie teinte rose. Les petites lèvres sucent avidement le mamelon de la mère mais il n’y a rien dans cet acte qui suscite la critique ; au contraire, tout est beauté. Le lait qui sourd du sein est objet de délice. Tout en scène est beau. Tout.
Or, Natacha est mécontente.
Elle ne le dit à personne.
Sauf à l’oncle qui, la recevant pour des vacances, lui pose des questions.
-Ta vie est changée ?
-Oui.
-Cela te plaît ?
-Bien sûr.
-Tous les « bien sûr » ne sont pas vrais.
-Pourquoi ?
-Parce qu’on n’ose pas dire des choses qui, parfois, ne sont pas si méchantes. 
-Comment ?
-Il n’est pas difficile de dire que la naissance de ton petit frère est difficile pour toi car elle change ta vie ; c’est un nourrisson et ta mère doit s’en occuper tout le temps. Ensuite, cela changera.
-Cela changera, oui.
-Oui. 
-Natacha ! Sois plus bavarde !
-Maman raconte de belles histoires ; je veux qu’elle continue.
-Elle continuera.
-Mais le bébé ?
-Il va grandir ; il les aimera aussi.
Elle ferme les yeux. Elle ne sait pas. Il aimerait lui aussi « Hansel et Gretel » et « Les habits neufs de l’empereur » ? Il redemanderait les Fables de La Fontaine et choisirait ses préférées ? 
Ce serait ainsi ?
Alors, tout pourrait aller bien.
Natacha y croit tandis que les années passent.
Pierrot se remet à voyager beaucoup, un nouveau travail prenant le conduisant à faire de longs séjours professionnels tant en France qu’à l’étranger. Anne –Marie donne des cours de rattrapage à des élèves récalcitrants en français et mathématiques et ce qu’elle considère comme un passe-temps devient une possibilité d’emploi. Avec une amie, elle crée un centre de rattrapage qui, d’abord illicite, devient institutionnel, Une petite école, en somme. Vite, elle est rentable. Pierrot sourit car il aidé et largement au financement. François grandit et s’affine et du bébé joufflu et gourmand, il ne reste plus rien bientôt ; à la place, se développe un jeune garçon filiforme aux grands yeux bruns, qui adore le sport et souhaite le pratiquer le plus possible. Au début, il fait des sports d’équipe et tous l’encouragent, sauf Henry qui a une meilleure idée : l’équitation. Il faut juste attendre et tout sera bien. On attend et il fait des merveilles.
Il a grandi. Il a dix ans
C’est elle qui n’est plus une enfant.
Elle a dix-huit ans.
Anne-Marie ne lui raconte plus d’histoire et Pierrot est à l’étranger. L’oncle Henri lui parle quelquefois et l’interroge :
-Tu viens d’avoir le bac et c’est très bien ! Que veux-tu faire ?
-Professeur ?
-Si tu veux !
- C’est difficile !
-Oui, mais, tu es débrouillarde. Tu y arriveras.
- Oui, j’y arriverai.
Elle est grande maintenant et assez jolie : les yeux sombres d’Anne-Marie et les mêmes sourcils que Pierrot.
Plus de contes de fée.
La vie.