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Chapitre 3. Erreur. Natacha et l'enfance...

Elle se trompe. Elle a écrit cela. Elle se trompe. Elle a parlé d’elle à la troisième personne et c’est peut-être cela qui ne va pas. Il faut dire « je » et tout se décale. Elle le pense vraiment.

«J’aimais ma mère, Anne-Marie et aussi mon père Pierrot et toute petite, ils étaient le centre du monde. Ils me regardaient tout le temps, ils me rendaient mon amour et on était vraiment bien. La venue du petit frère a tout décalé. »

C’est idiot, évidemment. D’abord, c’est une confession ou du moins son amorce et on ne va jamais bien loin avec cela. Parce qu’au bout du compte, personne ne veut lire cela et pour cause, c’est à la fois si personnel et si banal. Et puis, c’est toujours faux.

C’est sûr, le petit frère a rompu une unité. Ni Anne-Marie ni Pierrot n’étaient les mêmes.

«Je le sais, ils étaient comme ressoudés. Du reste, on a quitté Angers pour Nantes où on s’est installé dans un appartement. Il était bien mieux que la maison d’avant, lumineux et bien distribué. Ma chance était grande, vraiment, et toute blanche. Seulement, lui, le gros bébé, il envahissait tout. Et c’était déplaisant. C’était…Un bébé mais eux, ils n’en pouvaient plus de ce mot. Parce que des bébés, il y en a beaucoup, non ? »

Ecrire ça, c’est de la folie. C’était juste un petit frère qui au fil du temps est devenu grand et mince. Et en plus, il était gentil avec elle.

Ils l’ont tous dit : elle, la mère, lui, le père, l’oncle et la tante et les autres, tous les autres, dont elle n’a pas parlé dans ce premier texte qu’elle a fait.

Même l’oncle Henri a dit : « Il est gentil. »

Alors, où était le problème ? Il était dans les rêves qu’elle faisait. Les mauvais, bien sûr, car les bons n’en posent pas.

Les premiers temps où il était là, déjà, elle faisait des cauchemars.  Pourtant, il n’y avait plus d’étage : rien qui puisse la séparer de ses parents qui, pour limiter son inconfort, avait placé sa chambre à elle à l’opposé de celle du bébé. Elle était bien dans un nouvel espace bien moins rigide que le premier. Il y avait de jolis meubles en bois clair, une malle en osier et toutes sortes de bibelots et de livres offerts à elle, dont plusieurs bandes dessinées que l’oncle Henry lui avait apportées. En somme, une vie avec une école primaire proche, de bons résultats et, de retour à la maison, fréquemment, les mêmes occupations qu’avant : la cuisine, les gâteaux, un fou rire partagé à propos de rien. Anne-Marie l’enserrant dans ses bras. Pierrot la câlinant comme aux premiers temps.

Tout si harmonieux.

Sauf ces hurlements de garçonnet.

Et sauf ces rêves récurrents et malsains.

Oui.

Cela, surtout.

«La première fois, je crois, j’ai rêvé d’un grand poisson qui m’avalait. Dans son ventre, j’avais peur. Je l’ai dit, je crois, je ne sais sous quelle forme. J’étais terrorisée mais pour eux, je crois, c’était Pinocchio. »

Oui, ça, c’est vrai.

Ensuite, ils ont pris les choses plus au sérieux.

«Je criais la nuit car les rideaux de ma chambre s’animaient. C’étaient des rideaux en dentelle, très jolis d’ailleurs, et ils étaient pleins de personnages : un petit cycliste, une boulangère, une marchande de fleurs, un pompier et, que sais-je ? Ils sortaient littéralement du tissu et m’agressaient. Ils me disaient des choses méchantes, oui, vraiment. Lesquelles ? Oh, des insultes, des propos qui minimisent. Je n’étais pas jolie ni intelligente. Je n’avais rien. Je me débattais et au matin, je pensais que ce n’était rien. Seulement, j’avais crié ! »

Oui, quand Natacha a crié, ils ont réagi…

Ils s’inquiètent, ils se lèvent la nuit, tous les deux souvent puis juste elle car son travail a lui a encore changé et il est de nouveau en déplacement ; du moins, c’est cela qu’elle comprend.

Ils prennent soin d’elle. Ils l’embrassent et après, elle va mieux. En général, la journée qui suit est calme et elle cajole son petit frère. Il n’a plus un visage si large ; au contraire, il devient plus fin. Il est encore rond et gauche de silhouette mais il est, d’emblée, très volontaire. Il marche vite et se révèle casse-cou et puis, il tente très vite, même si le langage lui résiste, à se faire comprendre. Il agite ses bras, gonfle ses joues, forment des sons et pleurent quand il n’est pas compris. Ou trépigne. Natacha n’aime pas ça : c’est vain, excessif et en plus, c’est profitable puisqu’il a raison. On lui fait fête. Il est content. Elle comprend.

Ce verbe tant de fois repris, sous toutes ses formes et dans tant d’emplois !

 Il n’empêche : ni les années passées, ni le mélange de joie et de peine inhérente à chaque famille, ni l’éloignement des souvenirs n’y font rien. Tout reste à vif. A certains moments, on oublie ou croit l’avoir fait mais non, c’est là. Et on a mal.

« J’ai mal quand je pense à eux. Il est devenu un jeune homme qui vit à Montréal tandis qu’il est mort et qu’elle vieillit. Au fond, il faudrait rester avec des images fixes qui préservent le meilleur des visages quand on aime les siens et que c’est difficile. Comme ça, il n’y aurait que des belles choses. Par exemple, Anne-Marie sortirait de chez le coiffeur et aurait cette belle robe bleue très ajustée qu’elle a achetée sur un coup de folie. Pierrot aurait sa belle chemise blanche et son visage serait rasé de frais. Il sourirait et personne ne remarquerait la petite cicatrice sous son menton, aveu d’un moment de distraction. François serait cet enfant trop rond qui apprend à marcher et moi, je serais la grande sœur qu’ils voulaient que je sois : à la fois enfant et adulte, attentive et rieuse. Toujours pressée de lui venir en aide, bien sûr. Mais, ça ne marche pas comme ça parce qu’un miroir se casse forcément. C’est vrai qu’elle était gentille avec moi et qu’elle l’adorait lui-aussi et ce qu’il y a eu, je ne sais le dire. Une cassure mais liée à quoi ? Et lui, il était tellement gai au début, si primesautier, si blagueur ! Toujours à mettre des chansons à la radio. Toujours à vouloir danser. Il avait un don pour ça et il était si jeune encore. Ils se sont éloignés l’un de l’autre, séparés après bien des disputes. On ne les comprenait pas, ni lui, ni moi. Il souffrait aussi et il était petit. Moi, j’étais plus grande. On se soutenait, en fait. Oui, c’est cela, on était proche. On voulait recoller les morceaux du miroir. Et on n’a pas réussi à le faire… »

Voilà, c’est une bonne version.

Rien à changer.

Les rêves ne sont pas là. Au moins, recomposer son passé permet de les évacuer. C’est toujours ça.

Pourtant, ils sont allés croissant tout au long de l’enfance et à l’adolescence ça a été pire.

Elle est dans un chemin sablonneux avec lui, quelque part, sur une plage du nord et elle a du mal à le porter alors qu’il l’exige. Il se met à pleurer car elle le serre trop fort et il tombe. Il se débat trop ; du moins, c’est sa version. Elle est vraiment confuse même s’il n’a rien.

Il fait une sortie scolaire et le bus à un accident. L’environnement est exotique : on se croirait au Japon. Elle sait dans son rêve qu’elle doit intervenir puisqu’elle est le seul membre de sa famille à pouvoir le faire et qu’elle ne peut s’y soustraire. Seulement, c’est bizarre car la route est encombrée de voitures. Le grand bus renversé contient autant de vivants que de morts et certains enfants rient et dansent comme si de rien n’était. Bien sûr, d’autres sont morts, dont son frère mais comme elle le porter au dehors, elle se heurte à une nature violente. Grands arbres noirs, champs mouvants, fossés plein d’eau et ciel menaçant. Tout est exotique jusqu’aux enfants qui, à l’exception de François, ont les yeux bridés.

Elle est à l’école et écoute bien. La maitresse est une femme hiératique, au physique dur qui n’accepte aucun écart de conduite. Elle tape sur les doigts des élèves avec une longue règle noire, quand ils se trompent. Natacha est bonne élève. Secrètement, elle aime que les punitions frappent les autres. Quand la règle atteint les petites mains, elle fait mal et les enfants pleurent. Elle a raison, cette maitresse revêche, il faut punir les ânes et, à ce titre, elle connaît bien d’autres moyens de le faire ! Par exemple, elle les fait se mettre à genoux sur cette même longue règle posée à terre et cela dure encore et encore. Après tout, qu’ils soient punis, ceux qui ne sont pas comme elle, qui est toujours première. Bien sûr, son petit frère risque, l’an prochain, d’avoir cette maîtresse méchante alors que celle qui s’occupe de lui est la plus douce des enseignantes et là, elle a des craintes, car il n’est pas bon à l’école. Le pauvre ! Les images se succèdent : doigts frappés, larmes sur les joues, genoux meurtris. Il n’est pas content du tout. Il pleure.

Quand la rentrée arrive, c’est celle- là même qui vient et, en effet, elle est terrible.

Il est triste et personne ne réussit à le consoler.

C’est dommage. Il est petit. Il faudrait le consoler. Il en a besoin. La consolation est absente des rêves, on dirait. Dans le réel, ce n’est pas la même chose : un petit garçon qui tombe est relevé, soigné et consolé. Une grande sœur qui vient à l’aide et se montre prévenante est félicitée.

Natacha remplit son rôle des années.

 Le « Elle » et non le « Je ».

Elle est gentille pendant longtemps. A l’école, elle s’applique et au lycée aussi ; et plus tard encore.

Il est un chien fou. Elle étudie. Qu’est-ce que « je » ? L’oncle Henri dit que cette notion a peu d’importance. Pierrot sourit distraitement, entre deux voyages.

Anne-Marie n’a pas compris la question. Les autres se taisent. Jeux et silence.