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Chapitre 4. Entraves.  Natacha et le malaise de l'adolescence. Autopunition et entraves. 

Ce doit être du temps d’Anne-Marie encore jeune, de Pierrot revenant épuisé en fin de semaine et de François devenu joufflu et très gai, chantonnant sans cesse dans la maison. Il peut avoir sept ans et elle, quinze. Oui, c’est cela.

C’est en dehors des rêves, en dehors de la nuit. Tout se déroule de jours en somme, à l’école ou chez elle, en vacances quelquefois. Elle est à l’époque une très studieuse écolière, appréciée de ses professeurs par sa volonté de réussir et son travail personnel.

Brune, sérieuse, toujours attentive, bûchant le français, l’histoire et le latin avec acharnement, ne négligeant rien, elle se lève de bonne heure pour réviser son travail ou améliorer une copie. Elle est autonome depuis longtemps et elle sent bien que sa mère en est impressionnée.

«Natacha, tu n’as besoin d’aide, tu es sûre ?

Natacha  je ne t’aide jamais !

Natacha, tu travailles tant !

Son père aussi, à sa manière, est admiratif. Mais il est plus distant :

Du latin, tu fais du latin, ma fille : ça me rend pensif.

Très bon bulletin : tu es chanceuse !

Tu fais tout très bien… »

Elle le sent : ils sont différents.

Pour la mère, le succès intellectuel a une signification forte tandis que pour lui, Il faut savoir se débrouiller seul, sans cet appareil scolaire un peu lourd qui vous met en tête des idées toutes faites.

-Oh, les études, ça conditionne et moi, j’aime la liberté.

Elle le sent bien, il fait son possible pour la féliciter, lui dire qu’il est fier d’elle mais il n’y croit pas vraiment.

 Alors, elle se retourne vers sa mère qui, elle, est en admiration devant  une enfant qui reçoit toujours des prix en fin d’année et dont les copies sont impeccables. Nom et prénom écrits en belles lettres rondes : le nom en majuscule, le nom en minuscule, le tout souligné en rouge.  Et le bel alignement des phrases. Le ton toujours juste dans les rédactions et la rigueur.

-Ma chérie, tu es parfaite !

Le petit frère est lui aussi admiratif à ses heures mais le plus souvent, il joue et cherche à inviter des copains ; c’est facile car il est populaire. Il ne semble pas, comme elle, avoir du goût pour les matières intellectuelles ; non, il a un bon sens pratique et il est logique. Son terrain à lui c’est la vie, les contacts et les jeux. Aussi ne reste t’il pas longtemps en arrêt devant Natacha car l’acharnement qu’elle met à réussir le dépasse. Et il y l’âge qui les sépare…

-Je peux aller dans ta chambre ?

-Non, je travaille.

-Tu veux venir dans ma chambre ?

-Non, je joue.

Bonne élève silencieuse et petite boule de vie.

Un équilibre est installé.

Pourtant, un jour, elle rate complètement un devoir de français et s’en veut énormément :

-Mais qu’est-ce que j’ai fait ? C’était facile. Eluard : un commentaire composé ! Je fais cela très bien d’habitude ! Et là, pas la moyenne…Ce n’est pas bien. C’est ma faute !

Elle n’aime pas l’adolescence qui s’est installée en elle et cause tant de désordre. Ce corps qui change trop, ces pensées nouvelles qui l’envahissent.

Elle est déconfite, elle qui n’a jamais de mauvaises notes, et cherche ce qui a pu être la cause de cette défaite. Il y a cette distraction qu’elle a cet an-ci, cette attention qu’elle porte à ses seins et à son entrejambe, à cause des frémissements qui parcourent son corps, des suintements aussi, des écoulements.

-Les règles, c’est douloureux et ça déconcentre. Je n’aime pas ça, je ne pense qu’à mon ventre. Et ma poitrine est trop grosse : c’est disgracieux, à force. Plusieurs de mes amies ont de petits seins et franchement, sous une robe ou un corsage, c’est beaucoup mieux. Je n’aime pas mon  corps comme ça, il change trop, il n’est pas beau.

 Et puis, elle a trop d’images en tête. Certainement pas celles de ces quelques garçons qui sont dans sa classe et qui ne présentent, selon elle, aucun attrait ; non, ce sont ces images qu’elle a, ces hommes jeunes qui la regardent et qu’elle regarde. Des regards discrets d’abord puis insistants. Des regards qu’elle ne sait pas comprendre et qu’elle scrute pour savoir quels messages ils délivrent. Des hommes jeunes dans des rêves nocturnes et des rêveries éveillés, des garçons qui tournent autour d’elle.

Oui, ce doit être cela qui ne va pas.

-Je marche dans les rues d’une ville que je ne connais pas ; elle n’a rien à voir avec la mienne. Non, c’est une grande ville du sud. On dirait une de ces cités andalouses…Oui, les photos dans mon livre d’espagnol. Une rue étroite, de grandes maisons blanches avec des balcons pleins de fleurs et des porches. Ils ouvrent sur des cours très belles…ça s’appelle des patios. Moi, je suis seule et je cherche où je dois aller car je ne connais pas la ville. Il y a toujours des gens dans les patios : ils sont assis et ils discutent. Normalement, ce sont des personnes qui devisent mais là, ce sont de jeunes hommes, bruns, avenants, la cigarette au bec et la chemise ouverte. Je ne comprends pas. Je veux juste demander sa route. Le premier garçon interrogé par elle, rougissante, donne des explications confuses et la regarde à plusieurs reprises avec insistance ; le second fait de même. Les autres ne prennent même pas cette peine. Beaux, jeunes, cambrés, ils la jaugent et lui lancent des regards appuyés ; je les crois en colère. Ou autre chose. J’ai  peur, je  hâte le pas. Ils sont sortis des patios et me suivent ; ils sont nombreux. Leurs pas résonnent sur le pavé des petites rues andalouses où ils me poursuivent…Sans fin.

Les rêves, les villes, les jeunes hommes, les regards. Elle les fait souvent. Ils sont si intenses que parfois, elle se réveille la nuit. Ce n’est pas bien. Elle change trop. Un autre contrôle est raté et un autre encore. Il faut décider. Il faut réagir. La solution vient vite.

Elle doit être punie car jamais elle n’a cédé dans ses études à de telles sottises ; jamais, elle n’a raté un devoir parce qu’elle avait en tête un beau regard noir.

POUSSES HOUBLON

Mais qui la punira puisque pour ce faire, il faudrait parler. A Anne-Marie, elle ne dit rien de ce genre :

-Ma chérie, ce n’est rien : ta moyenne générale reste excellente. Enfin, tu t’inquiètes pour rien !

Pierrot l’intimide trop, comme d’habitude :

-Une version latine ratée ? Ah bon, là, c’est un drame ! Allo Police !

Rien à dire à François. Rien à dire aux amies, aussi attachées qu’elle à leurs résultats scolaires. Alors, parce qu’elle sait que ce n’est pas bien, elle prend une décision.

-Je vais m’attacher.

Elle qui réfléchit tant, ne se pose pas de question sur ce choix qu’elle fait en un instant, comme si, devant parer au plus pressé, elle se refusait à de longues tergiversations. Elle ne veut pas savoir qu’elle pourrait se priver de manger pendant quelques jours, s’empêcher de dormir pour contrôler ses rêves ou se griffer, sévices dont elle sait qu’ils existent. Non, elle décide.

-Je volerai de la corde à Pierrot, dans son atelier ou à maman, dans la cuisine. Où, j’en achèterai !

Timidement, elle commence par se « punir » chez elle  en s’attachant les jambes à la chaise de son bureau. C’est au moins une façon de rester rivée là, à travailler puisque toute volonté contraire suppose de défaire des nœuds dont la complexité s’intensifie au fur et à mesure qu’elle reconduit cette pratique.

Au départ en effet, de crainte d’être surprise, elle s’attache succinctement. Si, par mégarde Anne-Marie vient à entrer dans sa chambre, elle ne doit pas être déroutée. Aussi, Natacha entoure t’elle ses chevilles de plusieurs rangs de ficelle reliés aux montants de la chaise. Le jeu est tel que d’un simple mouvement elle se libère. C’est pratique car elle échappe à tout contrôle ; mais c’est vain. Deux fois, la jeune fille se débarrasse rapidement de ses liens et debout dans sa chambre, dialogue avec sa mère, qui, ignorante des faits, semble avoir de longs discours à faire. Souriante et volubile, elle ne voit rien du trouble de sa fille qui vérifie d’un coup d’œil que la corde utilisée est bien dissimulée sous son bureau.

-Tout va bien, chérie ?

-Oui, maman

-Tu es sûre ?

-Oh oui !

-Plus inquiète ?

-Pas du tout.

Il vaut mieux contrôler les allées et venues des membres de sa famille et choisir des horaires sûrs. Rapidement, elle comprend qu’Anne-Marie est sans détour. Chaque matin, elle entre dans sa chambre et lance un joyeux « bonjour ». Vers dix-sept heures, elle fait toujours une apparition, histoire de discuter avec sa grande fille, qu’elle juge trop sérieuse et réservée, parfois.

Le petit frère a ses jeux à lui et ses copains ; il vient peu voir Natacha mais ceci dit, il est imprévisible. Pour un oui, pour un non, il peut surgir à l’improviste et demander un stylo rouge ou un cahier à dessin.

Il reste Pierrot qui, lui, est facile à deviner. Il annonce toujours ses visites ou les laisse entendre, de  sorte qu’elle n’est pas en danger. Mais il vient rarement.

Alors.

Chevilles mieux entravées. Cordes plus fines, plus douloureuses aussi car faites pour engendrer une petite douleur quand, malgré elle, le corps de Natacha regimbe et cherche, en dépit des efforts faits, à retourner aux blanches rues andalouses et aux jeunes hommes bruns aux regards incandescents des patios. Chaque mouvement de jambe provoque une marque à la cheville, douloureuse mais vite dissimulée.

Quand il devient sensible à Natacha qu’elle ne peut guère, dans cette pièce et à ces heures, n’entraver que ses jambes, elle réfléchit.

Elle s’entrave, au lit, la nuit, les poignets. Elle entrave sa taille car ainsi, elle ne peut se détacher du lit. Elle s’entrave les seins mais mal et ceux-ci se libèrent vite.

Elle cherche comment elle pourrait entraver son entrejambe mais, le faisant maladroitement, elle arrive à un résultat aussi pathétique que pour les seins.

Elle se punit comme elle peut, en ne mangeant pas, en ne sortant pas, refusant des invitations. Les jeunes andalous reculent dans ses rêves devenus inconsistants.

Les bonnes notes affluent. Elle a une mention au bac.

Anne-Marie dit :

-Je suis fière !

Pierrot remarque que le latin fait faire de belles choses.

François crie bravo.

Mais elle, elle n’est pas contente.

Elle veut être attachée.