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Chapitre 5 : Hommes qui passent.  Natacha, documentaliste dans le nord de la France, peine à se détacher de sa famille et a, avec les hommes, au moment de la mort de son père, des rapports utilitaires et conflictuels. 

Elle travaille maintenant et le temps a passé. Elle est documentaliste dans un lycée de Lille et son travail lui plaît. Elle recherche le contact avec les lycéens et ceux-ci l’étonnent toujours car ils sont curieux, provocateurs mais avec elle, plutôt déférents. Elle conseille, elle cherche, elle aide. Les journées passent vite. Les années aussi du reste. Finalement, elle a trente ans.

Au départ, elle était dans la banlieue de Lille et cela la déprimait. Des années de solitude presque complète avec des journées grises et des nuits sans rêve. Plus de rues andalouses, de patios et de jeunes hommes. Plus de rues du tout d’ailleurs, ni d’homme quel qu’il soit. Juste un néant qui va l’enlisant.

Elle a grossi beaucoup. Elle a enlaidi. Personne ne l’appelle Natacha. Toujours, mademoiselle Ferelli. Ferelli, c’est le nom de Pierrot. Un nom italien. Un joli patronyme.

Anne- Marie en a un très banal : Durand. Elle appelle souvent. Pierrot, jamais.

Il n’a plus de chantiers lointains mais il est las et malade. Il a un cancer, en fait, mais en homme robuste qui fronde avec la médecine, il néglige toute prévention.

-Tu vois un médecin ? Tu es un homme mort.

-Je ne suis pas malade !

-Comment tu sais que mon état veut dire cancer ?

-Moi, j’aime les gens qui ont une vie courte ! Mourir a trente ans, ça m’aurait plu ! Ah, oui, vraiment. En tous cas, plus que mourir à cinquante piges, enfin, un peu plus !

-Je ne vais pas mourir ! Ah, mais !

Elle vient d’avoir trente et un ans quand il meurt. Elle pleure et rejoint Nantes. Sur le cercueil de Pierrot, il y a beaucoup de fleurs rose et jaune, un assemblage curieux qui la poussent à poser des questions.

-Maman, il ne préférait pas du blanc ?

-Oh non, il détestait cette couleur. Tu sais bien, il aimait le noir !

-Mais, des fleurs noires ? Enfin, tu ironises…

-Oui, bien sûr, écoute, il aimait le rose et le jaune !

-Quand cela ?

-Quand on s’est connus et que j’avais des robes brun-orangé et des bandeaux roses dans les cheveux. J’ai trouvé que c’était une bonne idée, une idée joyeuse car ton père, ces derniers temps, n’avaient que des idées noires…

-Bon

-Ton frère m’a aidée à faire les commandes et les faire-part. Tu sais, il est là et tu es loin. Je ne voulais pas t’ennuyer.

Dans l’église, il y a beaucoup de monde. Anne-Marie avoue ne pas connaître tout le monde. Pierrot a travaillé çà et là. Il était très communicatif et bien sûr, amical. D’où toutes ces personnes, hommes et femmes, venues ici lui dire adieu. Des gens soucieux et émus, des visages tourmentés, des murmures. Qui sont-ils ? Natacha ne le sait pas. Elle est déroutée. Son frère non. Offrant un pur visage de jeune homme triste, il a cette même détermination et ce même charisme qu’avait Pierrot. Le suivant, on écoute le prêtre, on chante, on prie tandis qu’elle, Natacha, est dévastée.

Enfin, tout de même moins qu’au moment où elle a dû dire au revoir. Là, le visage de son père lui est apparu comme jamais. Et pour cause, un mort, avant la mise  en bière et l’éternité, on n’en voit qu’un visage : celui de l’éternité. C’est là, une image à la fois terrifiante et un sauf conduit. Il faut regarder et laisser passer. L’instant d’après, c’est trop tard. Le cercueil est fermé et le visage, celui de la vraie mort, dérobé. Reste celui de l’éternité.

Se pencher sur un tel visage, Natacha ne le peut pas. Elle se fait violence, se penche, embrasse un front glacé et recule, effrayée. Elle ne sent rien. C’est mieux après  la messe, les fleurs, les lectures et les salutations.

Pour François, c’est différent. Il est digne tout le temps. Digne et actif.

-C’est terrifiant, je trouve.

-Non

-Mais il est mort !

-Je veillerai sur lui, comme maman, comme toi. On est forts.

-Je ne suis pas forte.

-Si.

-Comme tu veux.

Elle ne fait pas comme il dit. Elle pleure. Elle rentre à Lille et quand elle pense à son père, elle n’éprouve que le froid de la mort. Elle revoit ce visage qui n’était plus le sien mais un masque mortuaire.

Un masque.

Elle en a un aussi, au fil des années. Ce travail qu’elle a l’aide dans le sens où offrir d’emblée à qui vient la consulter un visage aimable et souriant est une formule imposée.

Pierrot était un homme joyeux mais la mort lui a donné le masque d’un homme triste, comme frappé d’effroi.

Elle est une jeune femme trop ronde et triste que la vie, qui n’est que mascarade, rend affable et courtoise.

Après le décès de son père, Natacha continue d’emmagasiner les kilos. Elle connaît plutôt bien Lille et trouve son compte à y habiter alors que dans sa banlieue, elle ne connaissait que le trajet qui allait de son studio à son lycée. Là, elle va  au cinéma et théâtre. Elle court les expositions et fréquente les grandes librairies du centre. Bien qu’elle connaisse très peu de monde, elle se sent citadine. L’anonymat, elle le retrouve quand elle fait ses courses dans une galerie marchande qui pourrait se trouver n’importe où en France. Outre la grande surface où tant de gens font leurs courses en même temps qu’elle, il y a les boutiques de mode, la parfumerie, le vendeur de chaussures et la parapharmacie ; un coiffeur aussi et un café .Seul, celui-ci l’intéresse car elle y mange d’énormes pâtisseries avant de rentrer. Un soir sur deux, elle déambule dans la galerie, enveloppée de grandes robes noires et d’amples manteaux qui dissimulent sa silhouette épaissie.

Depuis longtemps, il n’y a pas d’hommes.

Il y en avait bien quand elle avait vingt ans et encore quand elle en avait vingt-cinq. Des garçons plutôt jeunes, pas tellement beaux mais souvent rêveurs et gentils.

-Tu es vierge ? a demandé le premier.

-Oui

-Tu es sûre de ce que tu veux ?

-Oui

-Bon, j’ai un studio, tu sais.

-D’accord.

Natacha s’est bien doutée à ce moment-là que ce n’était guère romantique mais elle n’a pas reculé. Ce garçon, du reste, elle l’aimait bien : assez grand, tout brun, un grand regard bleu et une certaine timidité.

Quand ils ont eu fait l’amour dans un lit grinçant au matelas improbable, elle a saigné et il lui a donné une serviette de toilette pour s’éponger. Elle s’en souvient, elle était blanche avec des motifs orange et son sang s’y est disposé, en tâches aux dimensions variables. Un peu comme ces dessins à l’encre violette que, petite, elle aimait faire et qui, une fois le papier plié et déplié, se révélaient si jolis. Sauf que là, les dessins finalement assez conformes, étaient rouges.

Le nom du garçon ? Benoît.

Elle l’a vu dix mois durant. Jamais il ne s’est départi de sa gentillesse et de sa bonne humeur.

Sur les conseils d’Anne-Marie, elle prenait la pilule.

Quand ça a été fini, elle a continué même si des mois entiers, elle ne voyait personne parce qu’il faut se protéger. Et de toute manière, il en est venu d’autres.

HOMME DE DESIR

Est-ce qu’ils étaient beaux ? Non, pas souvent. Est-ce qu’ils étaient gentils avec elle ? Assez pour qu’elles dorment avec eux, pas assez pour qu’elle les voit régulièrement. Entre eux, aucune violence, du sexe et des discussions. Pas de mauvais souvenirs mais pas de bons non plus ; à vrai dire, elle se mélange un peu dans les prénoms. Ça n’a guère d’importance puisque rien n’a duré et de toute façon, un jour tout s’est arrêté.

-Tu ne cherches pas à te stabiliser ?

-Tu sais, il y a certainement un gentil garçon qui…

-Moi, je ne serais pas si difficile !

-Allons, Natacha, c’est bon de tomber amoureux !

Anne-Marie a pris quelques rides mais elle reste mince et avenante ; elle tient à son mari et à ses enfants et le dit. Pour elle, une difficulté se résout toujours. Sinon, à quoi bon.

-Difficile pour une latiniste !

-T’as quel âge déjà ? Ah, vingt-deux ans ! On s’y perd !

-Tu finiras par trouver le bon !

Pierrot rit beaucoup. Il aime le pastis aussi, de plus en plus et quand il en a trop bu, ses grands yeux bruns ont une expression très différente d’à l’accoutumée : ils sont provocants  et impudiques. Il n’est pas sage comme Anne-Marie et plus direct.

François, lui, vit sa vie. Il devient beau ; maintenant, il monte à cheval et révèle un véritable don. Il gagne des prix. On l’admire. Son joli visage hâlé aux sourcils épais et au beau regard de miel attire toutes les attentions.

-Tu vas bien, Natacha ?

-Oui, vraiment bien.

-OK.

Maintenant, il est au Canada où il dit être très heureux, lui qui est épris de nature.

Pierrot est mort. Anne-Marie vit seule, pour l’instant.

Elle, elle voit son corps enfler.

Un jour, une collègue de travail lui demande ce qu’elle trouve à Lille. Natacha fronce les sourcils.

-Je suis de Nantes, alors, je n’aime pas du tout.

-Nantaise d’origine ?

-Non. Il était du sud, Manosque et elle, d’Angers.

-Alors, si tu t’ennuies et c’est le cas, demande une mutation !

-Pour Nantes ou Angers ?

-Si j’étais toi, je préférerais le sud de la France ! Tu veux rire ou quoi ?

Ce doit être une période faste car Natacha, vidée de toute énergie, demande tout de même une mutation qu’elle obtient. Ce n’est pas la Provence qu’elle voulait mais Marseille.

Marseille. Que penser ?

Sans savoir quelles mutations s’opèrent en elle, elle voit ses attitudes changer. Elle mange moins, voit une diététicienne, maigrit beaucoup et va chez le coiffeur ; elle se maquille aussi et se parfume. Elle regarde des émissions faciles et des comédies musicales.

Pierrot est mort depuis deux ans. Anne-Marie a rencontré « quelqu’un ». François est installé en Gaspésie.

A Marseille, dans un appartement modeste, Natacha prend ses marques. Elle doit prendre le bus pour aller au lycée et le centre de documentation est énorme : rien que l’inventaire lui prendra des semaines car sa collègue précédente a tout laissé à vau-l’eau.

Mais, ça ne fait rien. Être là est une bonne chose. Du reste, amincie et séduisante, elle sort et rencontre des compagnons. La nuit, chez elle ou chez eux, elle crie. Le plaisir est facile. Ces histoires de position à adopter, de lingerie fine, de jouissance différée, elle adore. C’est comme un vrai livre de cuisine avec, soulignées en rouge, les meilleures recettes. Elle couche. Elle ne jouit pas. Elle fait semblant. Elle est héroïque. Mais une nuit, lui revient le rêve des patios et avec celui-ci ces fantasmes qu’elle avait. Les garçons bruns. Le désir vibrant.

L’impossibilité à répondre. Les liens, les attaches.