LES PINS

 

Chapitre 6. Mari. Natacha vit désormais à Marseille où il lui semble bien rencontrer l'homme idéal...

Trente-quatre ans, elle le rencontre. Trente-cinq ans, elle est mariée. Il s’appelle Eric et il est cadre bancaire. De Marseille, il connaît tout et il en est fier. Natacha découvre que ses randonnées solitaires et ses escapades avec ses amants de passage ne lui ont pas fait découvrir grand-chose de la grande métropole mi française, mi- orientale. Elle s’est contentée du port, de la Canebière, de Notre-Dame de la garde et de rues commerçantes. Il faut dire que travaillant dans un lycée un peu excentré du nord de la ville, elle a longtemps réservé ses visites au fin de semaines.  Aucun musée ne lui a échappé, aucun jardin, aucun édifice signalé dans des guides de voyage. Elle connaît les différents théâtres et l’opéra, les salles de concert et d’exposition. Elle a rejoint bon nombre de visites guidées et seule, en métro, en bus et à pied, elle s’est fabriquée des itinéraire. Ainsi pense-t-elle être au fait. Mais Éric qui connaît tout de cette ville énorme et changeante hausse gentiment les épaules. Non, elle ne sait pas ce qu’il y à voir…Marseille, c’est bien autre chose.

Avant même qu’elle imagine s’éprendre de lui, il l’emmène à droite et à gauche. Tantôt, ils traînent sur le Vieux-Port dont il sait l’histoire par cœur. Tantôt, ils prennent le bateau et il lui explique le relief, l’histoire et l’utilité des îles. Tantôt, il lui montre un quartier populaire et tantôt un autre, plein de belles résidences pour gens aisés.

Il est gourmand et amateur de cuisine exotique. Il n’a pas son pareil pour acheter des épices et des pâtisseries arabes. Les bras chargés des victuailles achetés, il entraîne Natacha chez lui et lui cuisine indifféremment une « vraie » bouillabaisse, du poisson avec de l’aïoli ou des pattes aux légumes. Il sait faire le tajine comme en Tunisie où il a grandi et il excelle dans la préparation du couscous. Et puis, il prend tout son temps pour les cornes de gazelle.

-Vous adorez faire la cuisine !

-Oui, pas vous ?

-Non, moi, pas trop. Et puis il ne vaut mieux pas. Parce que j’ai été très grosse à un moment.

-Je ne vous crois pas !

-Si, c’est vrai. Je vous montre des photos si vous voulez !

-C’était à ce point ?

-Absolument.

-Alors, je ne dois pas cuisiner pour vous ?

-Si ! On n’arrête pas de marcher. Faire de l’exercice limite les effets de la nourriture.

-Bonne remarque et comme l’été vient, on ira à la mer. Je suis un bon nageur. Et vous ?

-Je ne sais pas trop.

-Si, vous verrez. La Méditerranée…

-Elle m’a l’air plutôt sale.

-Elle l’est, c’est regrettable.

-Alors ?

-Je connais des endroits. Vous verrez, vous aimerez…

-Certainement.

Il est très bien élevé, Éric, poli, déférent. Il n’est pas misogyne. Pas sexiste. Il ne joue aucun rôle et se montre sans prétention. Bien sûr qu’il est cadre bancaire et qu’il a tout fait pour mais son père avait et a encore la même profession. Il a des relations, des appuis. C’est pour cela aussi qu’il est dans cette banque là et à ce poste. Il le sait bien et ne s’en cache pas. Que ses parents aient une résidence secondaire au Cap Martin ne le dérange pas : c’est parfait pour des vacances raffinées. Qu’ils s’en aillent régulièrement vers la République dominicaine, les Seychelles ou l’Afrique du sud ne le surprend pas car son père et sa mère ont toujours été ainsi ; Ils vivent bourgeoisement.

Éric sait qu’ils dissimulent de l’argent au fisc, mais il ne cherche pas à savoir si ce sont des sommes importantes. Il y a de l’argent à Genève et ailleurs. Mais ce fils unique est atypique : il prend chez ses parents ce qu’il y a de meilleur : une culture certaine, le goût de la vie et le reste, il le leur laisse. S’ils venaient à avoir des ennuis, il les aiderait sans faire de manière et pour le moment, il profite de leur vitalité. Il n’est pas homme à demander quoi que ce soit. C’est ainsi.

Le Pin qui danse détail 4

Au départ, dans le café du port où ils font connaissance, Natacha ne se rend même pas compte que cet homme de quarante-cinq ans, en chemise blanche et jeans bleu-marine, est quasiment riche. Il a un physique agréable et il l’aborde avec délicatesse.

-Je suis seul. Vous semblez l’être. Vous accepteriez un verre ?

Il a l’air vraiment gentil. Elle voit qu’à la première rebuffade, il partira. En ce cas, accepter n’engage à rien.

-Oui, volontiers.

-Gentil à vous.

C’est un soir de juin doux et coloré. On est nombreux aux terrasses et on se promène beaucoup. Surtout des jeunes. Minces, en couple ; silhouettes minces qui se détachent dans l’air tiède. Natacha se parle à elle-même et ses monologues s'étirent. 

Personne ne sait que j’ai eu tous ces hommes ! Quand j’essaie de compter et de nommer, je n’y arrive pas. Parce que ça ne correspond pas. Il y bien eu vingt-six hommes en quatre ans, enfin, je crois mais pour les prénoms, je ne suis sûre que de quinze. Cet homme sympathique qui vient de m’aborder saurait cela, il partirait en hurlant ! Enfin, peut-être pas. Il y en a qui sont intrigués par des femmes comme moi peut-être parce qu’au fond de même ils aimeraient être libertins et me rencontrer bien autrement. Mais non, il a l’air tout différent. Il faut prendre un air sage…

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Il est vraiment différent. Il parle de son travail et m’interroge sur le mien. Il a l’air sérieux, presque scrupuleux. Pas une grande envergure mais un type stable, qui, sans doute, a dû être mal marié. Il l'est peut-être encore. Enfin, il est gentil.

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Il propose des marches dans la ville. Plutôt bien. Ce n'est pas anodin car il  faut lui parler de sa ville. Il en sait tout. Quand je l’interroge sur d’autres parties du sud-est, le Lubéron par exemple que je trouve si beau, il reste un puits de science mais assez vite, il se lasse parce que ce qui lui plaît, c’est Marseille.

.........................................................................................................................................................entière et avec sa situation, il n’a pas une once de prétention ! C’est assez incroyable. Un fils de famille qui s’intéresse à moi et me cuisine des nems !

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Il dit que je lui plais beaucoup. Depuis six mois, on se voit souvent : on marche dans la ville, on nous voit dans les expositions, les concerts. Il prend des places pour un opéra ou un ballet. On dîne dans des restaurants de poisson et on fait les courses dans ces incroyables rues si exotiques pour moi où l’on peut tout acheter pour la cuisine vietnamienne, tunisienne ou indienne. Il a toujours quelque chose à raconter, Eric, mais il s’agit toujours d’actualité, d’économie, d’histoire et d’histoire des Arts. Quelquefois, je dévie sur les métiers de la banque mais je le vois rire silencieusement. C’est sa façon à lui de ne pas me répondre. Un autre sujet le gêne : sa vie privée. Il n’en parle pas. Tout juste ai-je pu savoir qu’il a été marié cinq ans à une italienne de bonne famille mais que cette union n’a pas été heureuse. Il est seul depuis huit ans et n’a pas d’enfant. Des liaisons ? Oui, de temps à autre mais rien de bien consistant.

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Natacha le sent : il ne dira rien de plus. Il lui présente ses amis qu’elle trouve le plus sympathiques mais nantis. Un couple de vétérinaires, une dentiste, d’autres cadres bancaires, un architecte. Avec eux, on ne s’ennuie pas car l’été venu, on fait du bateau où on va dans les calanques se baigner. Le soir, on fait griller du poisson chez l’un ou chez l’autre et on sirote de l’excellent rosé. Ils sont aisés, leur vie, bien qu’ils se plaignent de travailler beaucoup, est facilitée par l’argent qu’ils gagnent. Comme Eric, ils ne semblent en faire cas alors que depuis qu’elle travaille, il lui arrive de se restreindre beaucoup pour économiser. Ce qu’elle a mis de côté est une somme risible pour eux et jamais elle ne leur en parlerait. Elle évite certains sujets aussi : l’enseignement, les élèves peu choyés chez eux, l’état dans lequel les plus fragiles peuvent être quelquefois. Des vies complètement différentes où les familles connaissent des fins de mois difficile. Il vaut mieux parler de ce qu’elle aime : les livres, la musique, la peinture même si elle n’est ni musicienne ni artiste. Dire combien elle aime le sud-est de la France est apprécié aussi. Et il a ces récits hilarants des cours de cuisine que lui donne Éric. Là, elle réconcilie tout le monde.

Cette relation lui convient ainsi. Elle côtoie un homme stable et cultivé et ne sent pas seule. Elle ne demande ni à ce qu’il la comble sentimentalement ni à ce qu’il la contente physiquement puisqu’elle est bien ainsi. Heureusement pour elle, ses amants d’un soir vivaient dans des quartiers périphériques où ils ont dû rester et où Éric ne l’emmène jamais. Elle peut donc rester dans cet état qui lui convient : une hébétude heureuse auprès d’un ami qui la comprend et la soutient en lui parlant de tout sauf d’elle. Il n’a quasiment rien demandé sur sa vie amoureuse sauf pour s’enquérir d’un « fiancé » lointain qui était d’ailleurs fictif. Sur son enfance et sa famille, il s’est montré peu curieux. Que Pierrot ait été chef de chantier ne lui a tiré aucune remarque désagréable. Il trouve très bien que François se soit passionné pour l’équitation et vive au Canada. Il trouve cela « romantique à souhaits ». Quant à Anne-Marie, il l’a déjà entraperçue car elle aime rendre visite à sa fille à Marseille. Il la trouve élégante.

Le souci est que ne lui ne se contente pas longtemps de cette « amitié » si forte entre eux. Au bout de ces six mois de découverte mutuelle, il veut aller plus loin car Natacha lui plait. Il en est amoureux. Il le dit.

Elle ne sait pas trop. Elle hésite. Six autres mois passent. Ils deviennent amants.

Eric a un corps un peu lourd, au large torse et aux jambes solides. Il n’est pas corpulent car il nage et fait du tennis ; il est aussi plus gourmet que gourmand. Nu, il ne séduit pas vraiment Natacha, sans qu’elle sache mal pourquoi. Il lui fait l’amour avec conviction sans jamais se départir de sa délicatesse. Elle est étonnée qu’il puisse durer aussi longtemps en elle car elle l’aurait pensé plus rapide. Il la trouve belle, accueillante car juste assez étroite et quand il la pénètre, il lui embrasse les seins avec conviction. Il a la jouissance ample et longue. Il crie avant de se blottir contre elle et elle en est émue.

Elle-même n’a pas réellement de plaisir alors qu’elle avait des orgasmes rapides. Mais elle ne voit là aucun signe négatif. En somme, tout va bien.

Maintenant Natacha est invitée chez les Filigatelli, dans un quartier huppé de Marseille. Tout le monde est chaleureux et personne ne semble remarquer qu’elle n’est pas du même monde. Elle a beaucoup de charme.

Un an jour pour jour après le premier verre bu ensemble, il la demande en mariage.

Elle est contente ou le croit.

Le mariage aura lieu en décembre avec une grande fête dans une propriété d’amis de la famille près de Cassis.

Oui, elle est heureuse…

-Vraiment, dit Anne-Marie, tu as tiré le gros lot ! C’est un sacré retournement !

-Bravo, écrit François, un gars de la haute ! Et ben…

Elle sait ce qu’aurait dit Pierrot.

-Un Marseillais ? T’as raison : la Grande bleue…

La fête est belle. Seule Anne-Marie, tout en gris perle et François, en costume noir représentent son côté à elle  avec quelques collègues de travail et un libraire qu’elle aime bien ; Le côté d’Éric est sur représenté et Natacha se replie vite sur les amis habituels, ceux qui ont partagé leurs promenades en mer et les diners aux chandelles. Les autres sont franchement impressionnants avec leurs fils qui étudient aux USA, leur compétition de golf et leur choix de port de plaisance pour leur dernier bateau.

De bout en bout, Éric est adorable, tantôt rieur, tantôt terriblement ému. Quand la fête est enfin finie, il lui dit avec douceur.

-Tu vois, tu es mariée !

-Oui

-Cela fait quoi ?

Elle le regarde avec attention :

-Je change de nom :  je deviens Natacha Filigatelli.