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 Chapite 9. Natacha, divorcée d'Eric, mène une vie terne qui lui convient, en attendant l'éveil...

Elle a finalement peu de problèmes pour obtenir le divorce car ce même homme qui la voulait si donnée à d’autres est tout d’un irrité qu’elle soit montré si facile. Les liens se défont sans grand conflit et pour ce qui est de la répartition des biens, Éric, qui a de l’argent mais ne lui voue pas un culte, se montre plutôt complaisant. Ne manquant de rien, elle quitte Marseille pour Paris, se loge dans le dix-huitième et trouve assez rapidement un emploi de documentaliste, dans un centre scientifique. Portant des vêtements quelconques, souvent de couleurs sombres, Natacha n’est pas attirante. Les hommes la croisent sans la voir et sont à mille lieues d’imaginer ses frasques passées. Elle aime être ainsi, dans une ambiance d’hommes au travail et de temps en temps, devant le distributeur de café, elle parle avec l’un ou l’autre ; elle se réjouit qu’ils la prennent pour une vieille fille. Aucun d’eux n’est vulgaire avec elle, aucun ne s’implique. C’est logique, puisque, selon elle, elle n’offre rien d’attirant. Elle n’est ni l’oreille amicale qui entendrait les confidences des hommes en difficultés professionnelles, ni la femme droite qui saurait convaincre un homme esseulé qu’elle acquiert une valeur en s’intéressant à lui. Elle ne veut pas passer pour une sainte nitouche qui, si l’on insistait bien, finirait par montrer d’elle un aspect charnel jusque-là refoulé et elle ne demande pas qu’on la plaigne. Elle fait très bien son travail, se montre polie, avenante même, et a du savoir. Elle se veut « non sexuée ». Voilà une absence d’implication qui  est une garantie pour elle. Ainsi, elle restera au calme. Elle se veut loin des tensions de l’enfance, des contradictions de son adolescence et de sa vie de jeune femme toujours pleine de faux sens et d’ambiguïté et elle s’étonne elle-même qu’après avoir si facilement obtenu de se séparer d’Éric, elle n’ait pas eu longtemps à espérer une paix intérieure qui soudain la rassérène. Et même si cette paix n’est liée à rien, elle la préfère à tout, en ce moment de sa vie où, ombre grise, elle va de rayonnages de bibliothèques à son ordinateur, toujours avisée et prête à servir tout un chacun…Elle sait, intérieurement, qu’un jour, elle verra dans un miroir, le reflet de son visage et le trouvera avenant. Non comme un visage féminin peut l’être à la une d’un magazine mais plus joli que prévu malgré l’absence de fards, et surtout plus équilibré…

Elle vient d’adopter un chaton, qu’elle conduira bientôt chez le vétérinaire et, le soir, dîne seule et regarde des films. Elle ne trouve pas que le temps s’étire. Elle est très bien. Du reste, ses camarades de travail, l’ayant prise en sympathie, se sont cotisés pour son anniversaire. Ils lui ont offert un panier pour un chat qu’elle n’avait pas…Du coup, ça lui a donné des idées ! Le chaton est noir et blanc, comme la garniture du panier. C’est parfait ainsi. Elle ne cesse d’en rire ! 

Elle met du temps à constater qu'elle ne s'inscrit plus sans cesse dans une compétition avec elle-même où chaque succès est contrebalancé par une dévalorisation. Elle attribue cela à Frantz, le petit chat facétieux qui, sans la regarder de façon humaine, lui voue de l'affection. Elle prend conscience du passage du temps, de ceux qu'elle a perdu concrétement car ils sont morts ou géographiquement parce qu'ils sont loin. 

Elle admet qu'elle n'est pas née "pour capter ce qu'elle peut" : un corps masculin, puis un autre, un mari pourvoyeur et voyeur, du plaisir physique...Elle ne se trouve plus ni raison de s'entraver, comme jadis, ni raison d'obéir à tout prix. 

Dans son petit appartement, elle se dit que bientôt elle s'achètera des vêtements jolis mais sobres, des palettes de maquillage et qu'elle ira chez le coiffeur. Sa ligne téléphonique est sur liste rouge et elle reçoit peu d'appel. Souvent, elle éteint son portable.

Un jour, elle se prend elle-même en photo et se découvre souriante, tandis que Frantz virevolte autour d'elle. Elle est contente.

 

Ecrit de France-ELLE

2010

Reprise 2018