DELACROIX

 

Chapitre 1. Krystian Jerensky, pianiste considéré à l'imposante carrière, recherche une gouvernante pour son appartement parisien. Le voilà face à Anna Lehman, une femme au parcours atypique mais séduisant...

Krystian Jerensky avait donné sa vie à la musique et il arrivait à un âge où, loin de se défaire de la passion qui avait embrasé sa vie, il souhaitait au contraire se consacrer plus encore à elle. Il avait longtemps été marié, une première fois à l’est, quand il y vivait encore et une autre fois à l’ouest. La première union s’était dissoute de façon irrévocable et il n’était pas rare qu’il y pensât et en souffrit. Le second mariage, lui, était toujours viable mais l’épouse, lassée de son amour exclusif pour la musique, avait pris ses distances. Ils étaient cependant en bons termes et se voyaient régulièrement. Elle vivait à New York. Il était à Paris. Ils avaient une fille qui était grande. Elle aimait Paris mais terminait ses études aux Etats-Unis.

Le mode de vie qu’il avait depuis longtemps adopté lui avait fait engager toutes sortes d’employées de maison. Il en fallait aux cuisines car les Jerensky, un temps, avaient beaucoup reçu et il en fallait d’autres pour les courses, la lingerie, la tenue générale de l’appartement et bien sûr le suivi de leur fille. Elle demandait beaucoup d’attention. Personne ne restait à demeure. Krystian, des années durant, avait refusé que le moindre « domestique » passe la nuit chez eux. Il trouvait cela saugrenu. Maintenant qu’il avait pris de l’âge et vivait seul, il lui pesait que les deux employées qui lui restaient se retirent à dix-huit heures. Il avait besoin d’une personne à demeure qui lui permettrait de vivre sereinement. Il se déchargerait sur elle de tout tracas matériel et il se livrerait aux délices de son art. Sa carrière de pianiste avait été brillante et il continuait, même s’il s’était fait plus rare, de fréquenter les plus grandes scènes internationales. On guettait ses apparitions, on les commentait et se les remémorait avec émotion. Il avait encore de bonnes années devant lui car il n’avait que cinquante-sept ans. Cette femme qui régnerait sur son appartement tandis qu’il travaillerait seul, des heures durant, il la lui fallait. Elle le protègerait. Il fit passer des annonces et attendit. Les réponses affluèrent.

Les lettres reçues le captivèrent. Toutes ces femmes faisaient de leur mieux, les plus jeunes comme les plus âgées. Krystian, cependant, était resté marqué par les exigences de sa femme. Il ne voulait pas que la celle qui devait prendre soin de son intérieur fût jeune car, même parfaite, elle attirerait son attention. En cela, il obéissait à Liz qui, sachant que son mari était loin d’être coureur, se méfiait tout de même.  Une gouvernante en fin de carrière serait sans doute parfaite pour la bonne marche de la maison mais pourrait être ennuyeuse. Bref, il cherchait une femme entre deux âges munie de solides références.

Après bien des rencontres infructueuses, il tomba sur la réponse tardive d’une ultime candidate. Elle s'appelait Anna Lehman et, si elle était entrée dans la profession sur le tard, attestant d'un unique certificat plein de louanges.  La présentation qu’elle dressait d’elle-même était brève mais intrigante. Elle n’en faisait pas trop. Il lui donna rendez-vous dans un café, en bas de chez lui et hocha vite la tête pour montrer qu'il était partant. Elle lui convenait : quarante-sept ans, brune, plutôt mince, pas vraiment jolie mais plaisante et paisible. Il voulait justement quelqu'un de paisible. Elle en fut surprise. En général, chez un « monsieur seul », il fallait de l'énergie, de la volonté dans le travail, bref de la netteté. C'est ainsi qu'elle voyait les choses.

Dans le café où il la rencontra, elle le trouva un peu distant et rêveur. En fait, il avait l'air de quelqu'un qui est là par obligation mais a la tête ailleurs. Ce genre d'employeur, pensa Anna, risque de ne pas être très terre à terre et peut poser problème. Il vous demandera de faire une chose, oubliera sa demande puis vous en fera le reproche d'un air mécontent. Ceci dit, elle pouvait se tromper. Il devait avoir la cinquantaine bien entamé. Un visage qui avait quelque chose de slave, des sourcils très arqués, des yeux bleus attentifs et belle bouche sensuelle. Ses cheveux grisonnants évoquaient un bon coiffeur. Il avait naturellement de l'allure et portait un manteau bleu foncé sur un pantalon gris et un pull à col roulé noir. Ses vêtements étaient couteux sans ostentation. Il parlait peu.

Il dit :

-Je suis pianiste, vous l'avez lu et habite dans une impasse privée. Mon appartement est un peu loin des autres et insonorisé autant qu’il peut l’être. Il le faut. Un pianiste est un homme qui travaille de façon « bruyante » et je travaille beaucoup. Je ménage donc les nerfs des autres propriétaires, qui, sans cela, feraient des dépressions. Le bouche à oreille fonctionne : ils savent que je suis célèbre et me font des sourires ! Mais croyez-moi, s’ils n’en pouvaient plus, de mon « piano », ma célébrité serait oubliée. Je suis donc prudent ! Pour en revenir à vous, voilà : vous devez gérer ma maison et cela ira des repas aux fenêtres ouvertes ou fermées en passant par les courses, les cendriers oubliés, les factures à régler. Le matériel, je n'ai pas le temps ou plutôt pas envie...En outre, je vous demande d'être une vraie présence et cela, je serai impératif !  J'aime les gens gais. »

Elle répondit :

-Je peux tenter de donner le meilleur de moi-même.

Il répondit :

-Je vous en prie ! Donnez-le !

Il hocha la tête et elle en fut tout à la fois surprise et décontenancée. Se pouvait-il qu'il considérât que l'affaire était déjà conclue ? Elle tenta une parade :

-Vous voulez une personne bien formée et qui ait de l'expérience. Vous avez lu que j’en ai peu. J'ai travaillé avec mes parents, au départ. Ils s’occupaient d’une agence de voyage et j’ai été guide.  Puis, j’ai été réceptionniste dans un hôtel en Angleterre et j'ai aussi été aide- à domicile en France. J’ai également  enseigné quelque temps avant de travailler dans une librairie…Au final, j’ai fait une formation et suis devenue gouvernante. Je ne peux produire qu’un certificat. Je m’occupais d’une comtesse de quatre-vingt-dix ans, avenue Foch ; Elle avait gardé toutes ses qualités intellectuelles et savais évoquer sa vie comme personne : elle la transformait en roman ! Elle vivait avec un vieux cousin, un monsieur très vieil France, bien plus mélancolique qu’elle.

-Vous y étiez mal ?

-Pas du tout, au contraire. J’étais bien rémunérée et considérée. Ils ont regretté mon départ ! J’aimais cuisiner pour eux, leur faire la lecture, leur raconter des expositions que j’avais vues…

-Alors pourquoi être partie ?

-Pour être au service d’un artiste.

Il ne put s’empêcher de sourire.

-Comment savez-vous que ce sera différent ?

-Vous êtes un virtuose du piano.

-Vous connaissez ma carrière ?

-Non.

-Alors, dites-m'en plus !

-Parce que même si, au quotidien, un artiste peut paraître banal, il ne l'est pas dans ce qu'il crée. C'est toujours un grandissement...

Cette fois, il eut un léger rire.