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Chapitre 1: Krystian Jerensky, grand pianiste, découvre Anna, sa nouvelle gouvernante, issue d'un univers tout différent...

-Je vois que vous êtes atypique mais cela ne me dérange pas. 

Il avait regardé avec attention  les attestations qu'elle avait envoyées.  Elle avait eu la garde d'une dame âgée à Neuilly et d'un vieux monsieur en banlieue sud. A priori, elle s'en était bien tirée. Il allait lui proposer un bon salaire et une journée de liberté par semaine. A certains moments, elle aurait beaucoup de responsabilités. A d’autres, non. Sa profession le faisait voyager. Il finit par poser les attestations sur la table et parla sans sourire :

-Ces personnes, elles parlent de bien en vous car vous avez été humaine avec elles, non ?

-Si.

-Elles signalent votre à-propos  et votre vitalité ! Vous ne ressemblez pas à  autres !

-Les autres ? J’ai toujours travaillé seule avec elles.

-Vous convenez à l'emploi que je propose. J'ai trouvé la bonne personne. J’en suis convaincu.

-La musique…je ne suis guère…

-Sans importance pour l’instant.

Elle parut contente tandis qu’elle le regardait terminer son café rapidement avant de lui donner quelques consignes pour sa première journée de travail. Il serait là et les papiers qu'il avait à lui faire signés le seraient à ce moment. Il s'excusa de partir vite mais un autre rendez-vous l’attendait et il sortit du café. Il eut un départ élégant, qui lui plut. Elle fut impressionnée par la prestance de l'homme. Elle ne connaissait pas l'artiste. Toutefois, elle resta sur ses gardes. Il devait beaucoup exiger…

L'entretien, si on peut parler d'un entretien, avait eu lieu un vendredi. Le lundi suivant, Anna Lehman se rendit chez Krystian Jerensky. Elle avait appris, en lisant des articles dans la presse et sur internet, qu'il était un pianiste de renommée internationale, dont les enregistrements anciens n'étaient pas réédités, ce qui lui conférait une aura de légende. Ella avait également appris qu’il était d'origine polonaise, avait vécu en Allemagne et aux Etats-Unis avant de s'installer à Paris. Il se produisait peu depuis quelques années. Il lui arrivait d'animer des masters classes qui étaient très recherchées. On le considérait comme un grand spécialiste de Chopin. Ses prestations, comme ses enregistrements partageaient beaucoup ses auditeurs. Certains lui vouaient une admiration sans bornes tandis que d'autres se montraient circonspects, voire très critiques. Une chose était sûre, ceci dit : il ne laissait pas indifférent !

Anna aurait bien voulu savoir quoi penser de ce qu'elle avait lu mais voilà, elle devait bien regarder la vérité en face. Elle n'avait aucune culture musicale ; La musique classique ne lui était accessible que par quelques airs que tout le monde connaît : la Habanera dans Carmen, par exemple. Pour le reste, elle n'y entendait rien. Elle fut incapable de comprendre les critiques qu'elle lut, dès que celles-ci devinrent techniques. Quant aux quelques enregistrement qu'elle écouta, ils la laissèrent perplexes. Elle trouva que Jerensky était bien plus jeune que maintenant et qu'il était très applaudi. Elle n'était pas assez stupide ou fermée aux arts pour ne pas trouver magnifiques les Polonaises qu'il jouait mais elle se sentit incapable de dire quoi que ce soit sur la façon dont il les interprétait. Si tant de critiques et d'amateurs de Chopin faisaient de lui un prince, ils devaient avoir de bonnes raisons de le faire. Mais ce qu'elle en pensait elle se résumait à un mot : pour l’instant, rien. On verra.

Elle arriva chez son nouvel employeur à huit heures précises. Il portait un jean et un col roulé de très belle tenue. Il aimait les matières nobles, elle le sentait.  Il lui montra les lieux : C’était un superbe appartement ! En fait, plusieurs pièces étaient organisées autour d'un grand salon qu’il lui présenta comme  le côté « social » de sa vie. Il lui montra sa chambre qui donnait sur le jardin privatif de la résidence où il vivait puis celle qu’il lui attribuait.  Elle la trouva jolie et très claire mais en rien comparable à celle du maître des lieux. Celle-ci était d’une austérité presque douloureuse et il lui parut étrange qu’un homme qui fréquentait la musique de Chopin en fut arrivé à une telle extrémité. Le lui dire aurait été malvenu. Il était clair qu’elle n’entendait rien à la musique.

Il lui décrivit sommairement la cuisine et lui fit une liste des commerçants du quartier. Ensuite, il lui expliqua comment elle devrait gérer le grand salon et les pièces qui y étaient attenantes. Il insista sur la propreté, bien sûr, mais surtout sur le silence. Elle ne dit mot mais fut un peu surprise : la pièce à vivre était vaste et très bien mise en valeur. N'y venait-il donc personne ?

Il l'entraîna vers le fond de l'appartement et lui montra une pièce à part où trônait, inattendu pour elle et d'une souveraine beauté, un piano à queue. Que les choses soient claires : il lui importait peu qu'elle demeurât longtemps dans le grand salon ou dans les pièces qui l'entouraient. Il n'était pas offusqué qu’elle eût envie de s’installer sur le bacon qui prolongeait la pièce principale mais pour ce qui était de son « atelier » et de son bureau, ils étaient privés. Il n'était pas normal qu'elle s'y immisçât sans autorisation. Il lui dirait alors ce qu'il y avait à y faire.

Il n'y avait dans la façon dont parlait Jerensky aucune hauteur ni aucune agressivité et de fait, elle fut tout de suite d’accord. Un univers nouveau s’ouvrait. Tant qu’il utiliserait son appartement parisien comme lieu de travail, elle serait toujours proche de lui. Même ne le voyant pas, elle l'entendrait...Cette intimité brusque qu'elle supposa avec lui la troubla. Elle entendrait aller et venir, se mettre au piano, jouer...

Dans la journée, à ce qu'elle comprit, il y aurait peu de silence. Elle se dit, pour se consoler, que les nuits seraient calmes !

Lors de cette première découverte, elle fut très attentive. Elle sourit peu mais son visage était ouvert. Le pianiste dut estimer qu'il en avait assez dit : il la laissa seule et sortit.

Pas déstabilisée pour un sou, elle commença à mettre tout en ordre. Dans la cuisine, elle ouvrit tous les placards et tous les tiroirs ; Elle fit la liste de ce qui manquait. L'ancienne gouvernante avait laissé un gros dossier qu'elle consulta ; Il y était question de la façon dont Jerensky aimait qu'on cuisine (pas de crème fraiche ni de « vrai » beurre et de l'huile d'olive en quantité modérée) et des plats qu'il aimait. Quand elle en vit la liste, Anna se mit à rire. Cet homme, il fallait l'inviter dans des associations où on paie pour perdre du poids ! Il n'aimait que les grillades et les légumes à ce qu'il prétendait ! Peu de fromages et des desserts occasionnellement. Des fruits bien sûr et certaines eaux gazeuses ou naturelles. Quant au vin, il était connaisseur et en buvait à l'occasion, toujours de très bons crus et le plus souvent du rouge. Bref, un homme sage. Encore fallait-il savoir que tout devait être parfait, de la cuisson de la viande (il l'aimait tendre) au craquant des légumes verts (il y tenait pour leur valeur nutritive) en passant par la légèreté des sauces et le choix des fruits. En outre, il adorait que tout fût bien présenté. Il fallait un beau plateau ou une jolie nappe...Un verre en cristal pour le vin et si possible de beaux agencements de couleur... Un fou de la nutrition ? Certainement pas, il aurait été plus drastique et n'aurait pas manqué  de lui faire acheter certains produits dans certaines boutiques, ce dont il semblait se moquer. Un homme aux bonnes habitudes alimentaires ? Certainement. Un esthète estimant que les plaisirs de la bouche font bon ménage avec un choix de couleurs ravissantes ? Assurément.

Anna quitta l'appartement pour faire des courses correspondant aux menus de la semaine et revint pour mettre en train le premier déjeuner et le premier dîner. Elle prépara une salade composée, des rougets grillés et des pommes de terre à l'eau pour le midi et fit une salade de fruits légère, avec un pamplemousse et un kiwi. Elle cherche un peu d'extrait de vanille qu'elle ajouta à la préparation. Pour le soir, elle posa différentes tranches de viande froide sur une assiette, nettoya une salade et fit cuire des haricots blancs. Enfin, elle posa des fruits variés dans une coupe. Elle mit une bouteille de blanc au frais et réserva le vin rouge. Elle devrait l'ouvrir plus tard pour que son arôme se dégage. Quand elle eut fait cela, elle fit l'inventaire des plateaux et en trouva un, à fond vert, qu'elle trouva joli. Elle se décida pour une petite table près d'une double fenêtre dans le grand salon, y mit une nappe blanche et dressa le couvert. Il n'avait pas donné de consigne sur son retour mais l'ayant à peine engagée et sachant qu'elle ne dormirait à demeure qu'à partir du lendemain, elle savait bien qu'il reviendrait sans tarder. En attendant qu'il revienne, elle fouilla les commodes et les placards du couloir central et du grand salon. Puis elle rédigea un texte bref, informant son employeur de tout ce qu'elle comptait faire dans la semaine. Comme pour la cuisine, elle le lui soumettrait...Comme elle avait acheté un grand bouquet de roses, elle les disposa dans un vase à l'entrée. Trois heures durant, elle vaqua. Il arriva vers treize heures et elle le servit de suite. Elle avait ramassé ses cheveux en arrière et bien que se trouvant peu jolie, elle avait revêtu une jolie robe bleue à fleurs blanches, qui lui allait bien et portait des sandales à lanière.

Jerensky fut content qu'elle eût bien cuisiné pour lui et surtout qu'elle lui rendit des comptes. Le budget des courses était établi mais elle attendait son accord. Il mentionna quatre personnes à dîner le vendredi soir et modifia le menu sans lui faire de reproche. Il ne l'aurait pu puisqu'il ne lui avait rien dit. Il fut également satisfait qu'elle ne fût pas restée sans rien faire et qu'elle pût lui expliquer quel était son planning de nettoyage et de rangement pour la semaine. Elle demandait aussi si elle pouvait lire ou faire des compositions florales, pendant son temps libre. Elle se proposait d'apporter quelques magazines et des livres « simples » (c'était son expression) ; Quant aux fleurs, elle se proposait d'utiliser celles qu’elles achèteraient pour la maison ; en cas de désaccord, elle se les procurerait elle-même. Krystian ne trouva pas ses demandes déraisonnables et fut d'accord pour des achats de fleurs supplémentaires.

Elle lui servit un café serré, comme il avait dit l'aimer, à une table basse, dans le grand salon et ajouta une assiette de macarons multicolores. C'était là une entorse au « règlement » mis en place par Jerensky mais curieusement, il se trouva ridicule de froncer les sourcils et de formuler une remarque acerbe. Il ne termina pas sa phrase et se pinça les lèvres puis quand il eut mangé un macaron à la pistache, il sourit légèrement. Le reste de la journée, il se partagea entre son bureau et son piano. Tandis qu'elle faisait tourner une machine et faisait le tour du linge à repasser dont la pile se révélait impressionnante, elle l'entendit soudain. Il jouait un air fluide et léger dont elle ne connaissait pas l'auteur mais, qui, elle n'était pas assez stupide pour ne pas le deviner, exigeait une technique sûre et beaucoup de travail...Enfin, oui, ça coulait de source. Tout en repassant, Anna écouta Krystian Jerensky et se sentit confuse. Il aurait certainement été amusé pour ne pas dire offusqué des qualificatifs qu'elle venait d'appliquer à son jeu ; il jouait ce premier jour, elle le sut plus tard quand connaître la carrière de son brillant employeur devint pour elle essentiel, une sonate de Beethoven. C'était le numéro 8 en C mineur Opus 13. Sa maîtrise y était exceptionnelle. L'entendre ainsi était, elle le comprit, un privilège et à lui qui, dans ce corps à corps avec le génie allemand, était merveilleux de respect et d'inventivité, elle n'avait que de pauvres mots à opposer. Que pouvait-elle lui dire sur son art ? Rien. Elle ne savait pas aborder ces sujets là et de toute façon, elle n'avait pas de culture musicale. Elle écouta jouer Beethoven, s'arrêter, reprendre, s'arrêter de nouveau puis faire silence un moment. Il joua ensuite autre chose. Chopin : Les ballades deux et trois. Il faisait des pauses puis reprenait et elle ne comprenait pas pourquoi on pouvait s'arrêter de jouer et reprendre plusieurs fois ce qui, dès le départ, était parfait. Il devait certainement savoir, lui, que quelque chose n'allait pas, mais quoi ? Elle, tandis qu'elle repassait « tout ce qui était blanc » d'abord, demeurait interdite. La Beauté, pensait-elle, faisait un tel effet ! Que dire, en effet, face à ce déferlement de sons, à cette stratégie qu'il mettait à jour ou organisait, elle ne savait le dire, à cette puissance qui côtoyait la douceur, à cet incroyable élan vital qui prenait forme et faisait sens...Et il jouait. Il y avait parfois beaucoup de joie et soudain des moments de tristesse mais pas une tristesse forte, non. Elle était diffuse. Quand il rejouait, l'intensité se déplaçait légèrement. Il ne sortait pas vraiment la même chose. Il devait chercher comment ça avait dû être vu par le compositeur et comment il pouvait aller davantage dans son sens ; C'est à peu près ce qu'elle pouvait dire d'un virtuose dans son genre. Il semblait mettre beaucoup de temps à être content de lui. Il était perfectionniste, elle l'avait lu. Et obstiné. Peut-être qu'à ce niveau, le stade des bravos et des « c'est splendide vraiment ! » était dépassé depuis longtemps ? En tout cas, lui, ça ne devait pas lui suffire. C'était un traqueur de beauté...

Elle ne l'entendit plus jouer mais il vint lui demander un autre café. Elle avait terminé le repassage, qui était très conséquent, et allait étendre le linge d'une seconde machine, quand il entra dans la cuisine. Elle en fut gênée. Il demanda pourquoi.

-Ce n'est pas à vous, dit-elle, de vous déplacer ! Vous auriez dû....

-Sonner ?

-Eh bien, peut-être que c'était mieux !

-J’ai toujours rêvé qu’on ait fait ça dans mon enfance. Ma mère aurait sonné  pour appeler les domestiques… Et j'ai revu ça dans des films ensuite. Non. Je préfère venir.

-Bien, je vous sers au salon ?

-S'il vous plait.

Il avait un accent quand il parlait, un accent slave. Il n'était pas très fort mais il restait quelques traces de sa Pologne natale. Il avait prononcé une phrase longue et elle le remarqua davantage. Ce devait être les « r » qu'il ne prononçait pas à la française ; entre autre...