les PARENTS d'ANNa

 

Chapitre 3. Colin et Anna Lehman, les parents d'Anna. 

Colin Lehman était anglais et c'était à lui qu'elle devait de parler couramment cette langue. Petite fille, elle avait été subjuguée par ce père qui lui parlait le plus souvent possible dans sa langue maternelle. Il lui faisait confiance, elle le sentait et acquérir l'anglais ne lui parut pas difficile. Elle le parlait naturellement, avec un accent britannique et en connaissait manifestement tous les détours. Par contre, sur la littérature de ce pays, elle en savait peu. Elle s'était en fait conformée à la volonté de son père. Il avait, en France dans les années quatre-vingt, ouvert une agence de voyage qui était une vraie entreprise d'autodidacte. Il n'avait jamais fait fortune mais il s'était fait respecter dans le milieu. On ne le prenait pas pour un grand commerçant mais on lui fichait la paix. Pendant des années, il organisa des voyages à thème dans le Royaume-Uni et convertit de nombreux vacanciers qui sans lui n'en auraient jamais eu l'idée, aux beautés de l'Ecosse hors saison, du Pays de Galle tel qu'on ne le voit pas, de Londres sans les grands magasins ou de la Cornouailles quand on loge des de belles maisons paysannes. C'était cela, sa force : trouver des raisons différentes d'aller se promener. Il aimait qu'on rit dans les pubs le soir après des visites éreintantes, qu'on organisât un bal costumé impromptu après la visite d'un musée de cire, où qu'on se mit à chanter en anglais des airs à le mode, même quand on ne savait pas parler. Il ne pouvait être en concurrence avec les grands tours opérateurs qui, dès cette époque, attirait une vaste clientèle grâce à une publicité coûteuse et tapageuse. Mais il se débrouillait bien et son agence faisait l'objet d'un fort bouche à l'oreille : il ne manquait pas de clients. Quant à son épouse, elle organisait pour l'Italie ce qu'il mettait en place pour les îles anglo-saxonnes. Elle était moins flamboyante que lui mais tout aussi efficace ; et là aussi, les clients ne boudaient pas leur plaisir. Avec ce grand monsieur mince souvent vêtu de gris, Anna acquit donc la maitrise de l'anglais. Avec sa mère, elle eut celle de l'italien. Là encore, elle n'en tirait pas gloire. Petite, on l'avait beaucoup promenée. Elle avait eu beaucoup d'occasions d'entendre l'une et l'autre langue et de s'entraîner à les parler.

Les années passant, elle aima de plus en plus le caractère fort et original de son père et l'obstination qu'il avait à faire découvrir son pays. Elle fut aussi admirative de sa mère. Comment cette petite femme brune et jolie avait-elle pu tomber amoureuse d'un homme si opposé à elle par le physique et le caractère ? Il était plutôt lettré, elle préférait les couleurs et les saveurs de l'Italie, pas les livres. Il était bavard mais sur des sujets précis ; elle aurait bavardé toute la journée. Admiratif des sœurs Brontë, il aurait volontiers passé sans aucun problème un mois de novembre entier dans leur région d'origine tandis qu'elle aurait cru y mourir d'ennui et ainsi de suite. Si de trop grandes différences de modes de vie et d'orientation peuvent finir par séparer un couple, il semblait au contraire qu'il eût renforcé le leur. Colin était pragmatique. Sa vie semblait emplie de maximes : une journée se structure. Manger ne peut être un plaisir. Il est naturel qu'une enfant (surtout la sienne) fût polyglotte. Il était important de s'assumer seul et vite et de ne pas avoir de comptes à rendre. Il ne faut pas dépendre. Il faut rencontrer dans la vie des situations très variées....Elle, qui était plutôt ronde et gourmande, était spécialiste de l'improvisation. Elle avait oublié les courses, on mangerait ceci. Elle avait fait des réservations pour une pièce de théâtre et lui annonçait qu'à vingt heures, il sortait. Elle voulait passer une semaine à Florence chez une cousine mais avait oublié de lui dire qu'elle souhaitait emmener Anna. Elle ne se rendait pas compte dans un train qu'elle chantonnait fort et ainsi de suite.

Au fond, leurs différences n'avaient pas d'importance. Ils s'aimaient beaucoup. Sur les photos, Anna cherchait toujours à être entre eux. Elle était protégée. C’était bien.

Malgré tous leurs voyages, ils ne la firent jamais négliger ses études. Ils avaient des collaborateurs et il leur arrivait de partir en alternance. Ce fut ainsi jusqu'au bac. C'était de bonnes années.

Elle travailla pour eux plus tard quand elle eût connu quelques revers et en fut ravie. Monter dans un bus, prendre le micro et faire des commentaires l’amusaient ; En outre, elle était pleine d'allant et sympathique avec les voyageurs. Avec eux, elle avait toujours le mot pour rire...

Colin et Laura, ses parents.

Elle fut très ébranlée par leur mort. Il eut d'abord un accident de voiture stupide mais très grave, dont il ne se releva pas. Elle s’en souvenait, ils s’étaient une fois n’est pas coutume, disputés à cause d’une nouvelle coupe de cheveux qu’elle avait adoptée. Elle était coiffée à la garçonne et son père désapprouvait totalement. Elle aurait voulu lui dire à son retour que c’était une expérience comme une autre et dès que ses cheveux auraient repoussé, elle n’y toucherait plus jamais, refusant l’influence d’un petit ami de passage mais il était mort. Elle s’en voulait toujours…

Un an après, toujours pas remise de sa brutale disparition, Laura était emportée par un cancer foudroyant. Elle n'avait jamais eu de problème de santé...Avec la disparition de sa mère, elle avait du mal aussi. Avec qui passer son temps à parler de Colin, maintenant ?

Sans eux, c'était dur. Elle avait à peine trente ans à la mort de ses parents. Ce n’était pas si récent mais sa blessure lui faisait encore mal...

Tandis qu'elle nettoyait le studio de Pavillon sous-bois, elle pensait à eux.  Ils étaient enterrés en Angleterre, à Brighton où Colin avait grandi. Elle était triste d’évoquer encore une fois le joli cimetière et leur tombe commune...Elle était également affectée de quitter ce décor plutôt laid où elle avait vécu des années durant. En le quittant de plus en plus souvent pour s’occuper de la vieille dame chic et du vieux monsieur argenté, elle s’était rendu compte qu’elle s’y était enlisée. En même temps, elle avait de ce lieu des souvenirs étranges et mitigés. Eux, morts, elle seule. Tant de choses mortes, elle seule. Elle avait recueilli un chat noir qui n'était plus là. Elle avait regardé des films, était restée là à ne rien faire. Tout était laid dedans et dehors. Mais ouf, c’était fini.