Maison HOPPER

Chapitre 2. Devenue gouvernante de Krystian Jerensky, Anna Lehman évoque ses anciens employeurs. 

En s’installant chez Jerensky, elle pensa qu'elle était un second rôle dans un roman anglais. Sans doute une de ces femmes qui « étaient à demeure » chez un homme riche. Elle n'avait pas lu E.M Foster mais aurait pu être un de ces personnages...Secrète, respectueuse, professionnelle...

Ce fut un début de semaine banal car il ne fut quasiment pas là. Elle fit tout ce qu'il avait demandé : lavage de rideaux, repassage, confection d'un repas frugal, lettres à la poste, envoi d'un colis en Pologne et achats de sucreries dans une épicerie fine. Elle acheta aussi des fleurs pour lui, des magazines en trois langues et du thé dans une autre épicerie fine.

Quand elle eût fini toutes ses courses, elle rentra et ouvrit son petit ordinateur. L'appartement était silencieux et plongé dans une lumière diffuse qui renvoyait à l'hiver. On était en février et Anna se souvint qu'elle n'avait jamais aimé ce mois de l'année.

Elle estima qu'elle en savait trop peu encore sur son distingué employeur et se dit qu'elle devait combler ses lacunes. Elle tomba sur un article en anglais et le trouva bien fait :

«Krystian Jerenvsky est issu d’une riche famille de musiciens. Dans cette famille, la musique était un rite quotidien. Chacun des membres ayant la maîtrise totale d’un instrument, on pouvait aisément jouer de la musique de chambre. Au contact des anciens, les enfants manifestaient une grande volonté d’apprendre et bientôt de riches aptitudes. C’est ce contact immédiat avec la musique qui a rendu si facile l’émergence du talent de monsieur Jerensky. Il a fait ses premiers pas dans le monde de la musique sous la houlette de son père. A l’âge de sept ans, il apprenait déjà le piano avec Andrzej Jasinski, un enseignant de longue haleine, au conservatoire de Katowice. A priori, les leçons reçues de ce brillant enseignant ont porté leurs fruits. Quatorze ans plus tard, Jerensky obtenait son diplôme de conservatoire. Il participa ensuite à de nombreux concours où les prix les plus prestigieux lui furent remis, tant en Pologne qu’en Russie. Interprète éclairé de Prokofiev, ce fut grâce au compositeur polonais qu’il obtint une consécration. En effet, en 1975, il obtint le prix Chopin. C’était la garantie d’une carrière internationale …

Puis elle passa à d'autres articles avant de lire sa discographie.

« Il a étudié au conservatoire de musique de Katowice. Sa carrière fut lancée lorsqu'il remporta, à 18 ans, le premier prix du prestigieux concours Chopin de Varsovie en 1975. Cependant, sa brillante apparition sur la scène musicale ne l'empêcha pas de se retirer ensuite du circuit pianistique pour enrichir son répertoire. Surtout reconnu comme spécialiste de Chopin, c'est également un grand interprète de Brahms. Particulièrement exigeant quant à ses propres enregistrements, il a, à plusieurs reprises, fait retirer de la vente des disques enregistrés (valses de Chopin, sonates et ballades de Brahms) qui avaient pourtant suscité l'enthousiasme de la critique et du public. Jerensky a également joué avec prestige et perfection selon beaucoup les fameux huit impromptus de Franz Schubert.

Il ne donne chaque année qu'une cinquantaine de concerts à travers le monde. Depuis quelques années, il voyage avec son propre piano et s'intéresse de près aux possibilités techniques de l'instrument. Il possède chez lui son propre studio d'enregistrement, ce qui ne le pousse pas pour autant à multiplier les disques (moins d'un tous les deux ans). En tant que chef d'orchestre, il a notamment enregistré les deux concertos de Chopin, en dirigeant l'orchestre depuis le piano à la façon des virtuoses du XIXe siècle. »

Ah ? Mais que faisait-elle là ? Comment un homme aussi prestigieux pouvait-il éprouver un quelconque plaisir à la côtoyer ? Elle n’en revenait pas.

Il rentra vers dix-huit heures et parla brièvement avec elle.

-Vous plaisez-vous ici ?

-Oui, bien sûr.

-Que vous demandez-donc la vieille dame de Neuilly ? C'était une comtesse, c'est bien cela...

-Oui. Elle aimait que je joue aux cartes avec elle. Au bridge, elle était brillante. Je regardais parfois la télévision et nous discutions ensemble. Le plus important pour elle, en dehors du fait que je devais tenir impeccablement son intérieur, était que j'aille lui acheter des livres et des journaux. Elle fonctionnait à l'ancienne: elle aimait que je lui fasse la lecture. 

-Vous aimiez ça ?

-Ah oui, beaucoup ! Il faut dire qu'elle était très cultivée. Lui lire Aragon n'était pas déplaisant ! 

-Et le vieux monsieur ?

-C'était un cousin proche, qu'elle avait recueilli. Il fallait passer beaucoup de temps avec lui car, contrairement à elle qui restait pleine de vie, il était souvent souffrant et triste. Il aimait la musique militaire et les abricots. Et d'autres choses. La guerre marque. Il voulait m'en parler.

-Vraiment ?

-Oui. Il avait beaucoup à dire.

-Vous êtes patiente.

-Je pense.

-Vous faites bien votre travail.

-J'espère.

-N'espérez pas. C'est sûr.

Mince et vêtu de noir, il était impressionnant. Peut-être les cheveux plus gris que brun, peut-être le demi-sourire. Il semblait tout à la fois chez lui et en visite. Elle fut troublée et mal à l'aise, lui dit bonsoir. Elle prit un bain dans la jolie salle de bain attenante à sa chambre et resta longtemps dans l'eau mousseuse. Ce qu'elle voulait, c'était ne penser à rien, à rien. Elle s'allongea sur son lit et ferma les yeux. Il avait commencé à jouer du piano mais c'était des airs différents. Il était spécialiste de Chopin et de Brahms, elle l'avait lu. Ce devait être l'un ou l'autre. Ou encore un autre. Comment savoir ? Elle sortit de sa chambre, vêtue d'une robe d'intérieur grise et s'assit sur un des canapés de cuir blanc. Elle écouta. La musique correspondait bien, quand on l'écoutait lui, le grand pianiste, à une citation pompeuse qu'elle avait lue naguère. Elle était « l'art d'accommoder les sons et les silences mélodiquement quant à leur hauteur, harmoniquement quant à leurs superpositions et rythmiquement quant à leur placement dans le temps ».  Quand elle avait lu cela quelque part, elle n'avait pas trouvé grande signification à ce qu'elle lisait. Mais au moins, il rendait simple cette définition inabordable ! Ce qu'elle sentait aussi, c'était que la musique était un mode de communication certainement complexe mais réel et aussi qu'elle était évanescente. Dès qu'on en avait plus la perception, elle s'échappait et il fallait une nouvelle écoute pour en reconstituer l'unité et la durée. Elle ne s'était jamais posé certaines questions avant de travailler pour un homme tel que Krystian Jerensky et maintenant, il lui semblait qu'un univers nouveau s'ouvrait à elle ; elle en fut d'abord très heureuse.

Un mois durant, elle l'entendit jouer longuement, le matin le plus souvent et en fin de journée. Elle se prit à rester immobile pour l'écouter. Elle s'arrêtait au milieu du salon, une minute ou deux et ne bougeait plus .La musique entrait en elle et l'emplissait. Les nocturnes, les Polonaises, les préludes. Elle ne savait lesquels mais commençait à en savoir les noms puisque recevant des amis ou d'autres musiciens qu'il connaissait, il parlait des œuvres qu'il interprétait. Il lui arrivait aussi de s'interrompre de cuisiner, de ranger ou de repasser pour l'écouter et elle se plut à composer de grands bouquets de fleurs en imaginant que cette musique divine qu'il jouait, l'inspirait.

Elle s'habitua à lui. Il transportait avec lui un univers dont elle commença à connaître les contours ; c'était un interprète mais aussi un créateur. Anna avait supporté patiemment la vieille dame de Neuilly jusqu'à ce que celle-ci ne lui apparaisse non comme une héroïne mais comme une aristocrate déchue.  En somme, elle avait eu de l'affection pour elle mais aucune admiration. Le vieux monsieur lui avait semblé plus estimable. Il avait eu quatre filles qu'il adorait et une femme dont il était tristement veuf. Il avait du cœur, cela, elle l'appréciait et il avait été prévenant avec elle, se rattrapant par des attentions touchantes quand il s'était trop longtemps comporté comme un petit garçon capricieux ; Mais là encore, elle n'avait pas eu de peine particulière quand elle était partie.

Avec Jerensky, Anna rencontra donc enfin deux sentiments qu'elle brûlait d'éprouver : l'admiration et le respect.

Il était brillant, organisé, d'une élégance innée et d'un évident charisme. Seul, il semblait concentré et non taciturne. En société, il avait une conversation riche dénotant une grande érudition et un sens de l'humour qui faisait mouche.

Il reçut plusieurs fois des amis variés et elle fit des prouesses culinaires. A chaque fois, il la félicita pour son sens de l'organisation, le soin qu'elle mettait à rendre sa maison propre et gaie et sa discrétion méritoire. Il vivait pour la musique et reconnaissait qu'il fallait pouvoir le supporter. Elle en était capable et cela la rendait estimable.

Anna se sentait transportée. C'était une nouvelle vie. La musique que jouait Jerensky entraînait vers de nobles sentiments et tout le monde sait que la noblesse des sentiments est l'opposé de la laideur. En l’écoutant de près ou de loin Anna revoyait enfin avec bonheur les visages de Colin et Laura. Elle pensait à sa vie avec eux et aux années où elle avait promené des touristes. Elle évoquait aussi et sans aucune gêne toutes les professions qu’elle avait pu embrasser. Jerensky jouait Chopin comme s’il y allait de sa vie et elle se réconciliait avec elle-même : voilà tout.

Organiser l'espace de vie d'un être aussi talentueux que ce pianiste devint vite primordial pour Anna. Elle crut vraiment que tout resterait ainsi et qu'elle vaquerait auprès d'un être qui lui communiquait une paix inattendue.

La musique pourtant charriait des sentiments variés et quand il jouait, elle n'était pas assez sotte pour ne pas les voir défiler. Elle fut sensible à tout ce qui était de l'ordre de la paix, de la beauté et de la douceur et admit la tristesse « noble ». Elle ne vit pas que la douleur et la frustration passaient aussi par la musique et qu'elle pouvait être atteinte par ce qu'elle refusait de savoir. Elle ne vit pas non plus  que Jerensky n'était pas un dieu.

Elle n'était pas prête pour cela.