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Chapitre 3. Anna, devenue la gouvernante du pianiste Krystian Jerensky, accueille Liz, la femme de celui-ci...

Liz parut vers vingt-deux heures. Sa distinction était naturelle.

Anna lui parla directement en anglais, ce qui la surprit avant de la faire rire. Anna garda les yeux ouverts, la nuit, ne pouvant trouver le sommeil.

Liz, les Autrichiens, les Français, les Allemands, le Polonais, les Anglais...Comment pouvait-il connaître tant de monde ?

De Liz, elle ne savait que penser. Elle était gracieuse et distinguée du lever du jour au coucher du soleil. Jamais elle n'était vulgaire. Son éducation avait dû être soignée et, pensa Anna, tournée vers la séduction. Toute femme ne savait pas porter un pantalon trop ample et un chandail banal avec autant de classe. Le commun des femmes ne connaissait pas cette façon de se coiffer et de se maquiller puisque Liz, elle, avait les moyens financiers d'être coiffée et maquillée  en institut de beauté ou chez de grands coiffeurs. Elle pouvait aussi se faire manucurer, masser. Et puis, Elle avait ses entrées dans des clubs chics, pour y faire des étirements. Quand elle était en voyage, elle s'occupait elle-même de sa beauté. Elle faisait des exercices de musculation le matin dans la chambre ou le salon, rejoignait des « copines » pour courir dans une forêt (laquelle?) et se faisait des masques l'après-midi en buvant du thé vert. Elle mangeait de tout mais peu et buvait rarement. De temps en temps, Anna la voyait avec une coupe de glace ou du nougat. Elle semblait ravie, en pantalon de lin et corsage beige, sur un des grands canapés de cuir blanc du salon.

Tout aurait été simple avec une poupée. Le problème était que Liz n'en était pas une. Sa façon d'être  comportait certainement de la de fatuité mais c’était une intellectuelle. Elle avait fait de solides études musicales, aimait l’opéra et lisait beaucoup.

Avec Anna, elle était réservée mais courtoise. Aucune animosité dans ses yeux bleus, une gentillesse prudente et peu d'exigences. Si elle recevait des invités impromptus – et cela pouvait se faire – elle n'hésitait à faire elle-même du café ou proposer des biscuits et des fruits. En somme, il était difficile de la trouver désagréable mais Anna, qui avait deux mois durant vécu dans la proximité sinon l'intimité de Jerensky, ne l'aimait pas.

Au téléphone, elle se montrait bavarde, n'ayant pas encore compris qu'Anna écoutait ses conversations. Avec ses interlocuteurs, elle évoquait souvent son mari et elle n'en parlait pas en mal. Bien au contraire. Elle était respectueuse. Elle parlait de l'homme intime pas du musicien. Elle ne le voyait pas face au public. N'allait-elle pas à ses concerts ? Ne s'intéressait-elle pas à son extraordinaire talent ? Difficile à dire. Elle parlait de lui avec chaleur, évoquant des sorties ou des dîners communs, des vacances ou des achats. Aucun des amis qui lui rendit visite les quinze jours qu'elle resta dans l'appartement ne parut jamais mettre en cause ses liens avec Krystian. Liz connaissait vraiment beaucoup d'Américains à Paris et un certain nombre d'entre eux lui rendaient vite ; elle voyait les autres en dehors.

Concernant, les amis de Liz, Anna eut deux surprises malencontreuses. Une femme plus âgée qu'elle vint un jour la voir et elles parlèrent longuement des dernières grandes expositions organisées par les plus prestigieux des musées parisiens. Liz était plus critique que son amie Jennifer, trouvant des défauts aux manifestations auxquelles on l'avait conviée. On demanda son avis à Anna, estimant qu’elle n’en aurait aucun. Or, elle aimait la peinture et la sculpture. Elle fut précise et surprit. L’épouse de Krystian se montra bienveillante mais l’autre monta le ton. Une gouvernante cultivée ?

Un même imbroglio eut lieu à propos d’une pièce d’Harold Pinter, qui se jouait à l’atelier. C'était la même question sur une pièce qui se jouait à l'Atelier. Anna la connaissait pour l’avoir lue en anglais avec son père. La franchise avec laquelle elle s’exprima surprit cette fois les deux femmes. Si cette « Anna » était bilingue et cultivée, pourquoi se cantonnait-elle à un tel emploi, même bien rémunéré ? Il y avait une sorte de contradiction qui méritait qu’on tracasse un peu cette « petite ».

A la fin du séjour de Liz, Anna comprit que Krystian Jerensky avait dû répondre à quelques questions posées par sa femme. Celle-ci lui dit non sans hauteur :

-Vous parlez anglais et italien et vous avez exercé des métiers très divers. Vous pourriez avoir un tout autre emploi et un tout autre statut et vous le savez très bien ! Au lieu de cela, vous vous contentez d’une chambre dans un bel appartement parisien. Est-ce uniquement pour vous occuper d’un artiste ? Vous n’iriez pas lui tourner autour, tout de même ?

-Non, madame.

-Vous me faites plaisir !

Elle se sentit mortifiée.

Tout le temps que Liz fut là, Anna écouta des pièces jouées par Krystian Jerensky sur le net. Elle profitait des sorties de l'épouse américaine. Chopin. Brahms. Schubert. Debussy. Elle choisissait des pièces courtes qu'elle écoutait de nouveau. Chaque jour les mêmes. Elle se sentait éperdue, émerveille. Bernstein, Karajan, Michelangeli, Martha Argerich, Richter. Les grands ces années- là et lui parmi les grands.

Elle devina un jour que Liz avait entendu de la musique sortir de sa chambre et qu'elle en avait reconnu l'interprète. Là, elle se sentit confiante. Elle venait d'un monde plus simple que le sien, avait travaillé dans des contextes différents. Qu'elle se sentit un peu démunie de travailler pour quelqu'un d'aussi brillant pouvait se comprendre. Lui reprocher d'écouter des enregistrements du pianiste pour lequel elle travaillait était stupide.

Les derniers jours, Liz fut à la fois charmante et très absente. Elle remercia Anna dans un français approximatif pour la façon dont elle rendait gai un appartement un peu solennel et pour son merveilleux sens de la cuisine. Comme son époux, elle repartit en taxi.

Anna fut heureuse de penser que de nouveau elle pourrait entendre la voix de Jerensky au téléphone puisque pendant le séjour de Liz, c'est à elle qu'il avait parlé.