voyager-varsovie-pologne

Chapitre 4.  Anna et Krystian. L'évolution de la Pologne, la nostalgie...

-Tomasz Waklaski est un homme sympathique. Je l'ai trouvé très communicatif.

-Il le paraît souvent...Sympathique, je veux dire...

-Vous faisiez de la musique en Pologne. Il m'a dit...

-Qu'il était au conservatoire de Varsovie...Que j'y étais aussi ? Oui. C'est vrai.

-Il a quitté le monde communiste et vous aussi...

-Et ça fait de nous des héros ? Non, Anna. Vous ne savez rien de ce monde-là.

-Mais tout de même...Enfin, c'est vrai, je ne sais pas grand-chose mais vous avez été courageux !

-Courageux ! Croyez-moi Waklaski n'est pas un homme de grand courage ! Quant à moi, j'avais des raisons de partir et je savais que l'Europe aime les Polonais qui sortent du lot. Chopin a vite quitté la Pologne pour la France : il avait seize ans. Avant, on vous avait envoyé Copernic ! Un peu plus tard, nous vous avons offert Marie Curie et vous avez toujours Roman Polanski. Et naturellement, je fais de l'humour. Il y avait certaines choses...J'ai usé de ma bonne réputation. On m'a permis de rester.

-Je ne comprends pas bien.

-Vous n'avez jamais vécu à l'est. Vous ne pouvez pas comprendre. Waklaski s'est bien arrangé du communisme, croyez-moi. Il a été tenté par l'ouest et il a essayé de faire une nouvelle carrière, sans beaucoup de succès. Il a dû vous dire que sa femme était morte mais pas qu'elle était malade et guère mobile...Mais bref. Moi, j'ai fait comme beaucoup. J'ai saisi ma chance. Au début, je ne pouvais sortir de Suisse et c'était dur. Au bout de deux ans, j'ai eu un statut différent et j'ai pu bouger. Je suis parti d'abord à Londres, puis aux USA et finalement, je me suis installé à Paris.

-Vous n'avez jamais regretté ?

-La Pologne ?

-Oui.

-Bien sûr que j'ai regretté au début d'être parti : j'avais encore des liens affectifs, là-bas. Quand le communisme a été démantelé et que le mur est tombé, j'ai eu de l'espoir comme tant d'autres ; Pas l'espoir de rentrer au pays et d'y faire un autre type de carrière, non. Je ne voulais que celle que j'avais et qui était plutôt réussi m'échappe. Non, j'ai eu l'espoir que les Polonais vivent mieux. Il y a eu Solidarnorsc, vous vous souvenez ? Ici, à l'ouest, on pensait que les Polonais tendaient vers le capitalisme et la chute du mur a ravi bien des esprits. C'est sûr, les gens voulaient du changement. En fait, le peuple polonais luttait voulait un socialisme à visage humain, ou un capitalisme social, démocratique et rationnel. Et qu'est-ce qui s'est passé ? Un capitalisme sauvage, irrationnel, que le peuple n'a jamais demandé a instauré cet ultralibéralisme débridé, à notre insu ... La réponse est simple : le FMI, la Commission Européenne et la Nomenklatura ex-communiste. 

-Donc ?

-Donc, c'est fini Anna. Vous voyez, je n'ai même pas envie d'aller y passer mes vacances. Mes parents et plusieurs de mes frères et sœurs sont morts. Une de mes sœurs est en Norvège. Quant à ma vie d'homme là-bas, j'ai tourné la page.

-Mais c’est cela qu’il a dit  de vous : "il a dû tourner la page !"

-Tomasz ? Eh bien, vous voyez !

-Je suis surprise. On reste tous attachés à notre terre d'origine !

-J'y suis attaché : il y a l'enfance, le conservatoire de Varsovie, ce prix gagné à l'âge de dix-huit ans et tant d'autres choses ! Mais retourner dans une Pologne où le capitalisme est pur et dur, ça ne m'intéresse pas ; Vous savez que la publicité qui passe à la télé est trois fois supérieure en temps par rapport à la France? Les laboratoires pharmaceutiques vendent leurs médicaments via la publicité forcée (la télé, la presse, les tramways) alors que la France connaît la loi interdisant cette pratique ! Le droit de travail...n'existe pratiquement pas. Les Intermarché (la plupart concerne le capital français) sont ouverts de 7 heures du matin jusqu'au 22 ou 24 heures parfois et ceci du lundi au dimanche. Le dimanche est un jour considéré comme un autre. La loi incite à cette façon de faire en supprimant une journée passée en famille. Elle était pourtant aimée autrefois en Pologne, cette journée ! Vous savez que c’était un pays à 90% catholique.... Des exemples sont multiples et de quoi frustrer un polonais moyen bombardé par la pub et dont le salaire moyen est de 300 euros. Quant aux politiciens polonais, ils ont oublié la Pologne. Mais bref !

 

8951307-14198113

 

Il lui sourit un peu froidement, signifiant par là qu'il en avait assez dit.

Ce fut leur première longue conversation. Il y en eut d'autres. Elle se présentait comme quelqu'un qui ne connaissait rien à la musique classique, ce qui était assez vrai. Se sentant plus libre, elle saisissait les moments où il n'était occupé ni par les pièces qu'il répétait, ni par des coups de fil ou des affaires à régler. Elle l'écoutait parler émerveillée et il lui semblait bien que mis à part son père quand elle était très jeune, personne ne l'avait plus émerveillée. Elle entendait par là, être surprise, émue et sans réponse devant l'éblouissement.

-Comment peut-on devenir un grand pianiste ?

-Un « grand ? Il faut avoir un don, le cultiver.

-On a une vie différente ?

-Moi, j'ai une formation stricte et je suis un peu bizarre. Quand j'ai commencé, j'ai côtoyé quelques grands pianistes. Et il y avait les monstres sacrés. J'ai eu assez de chance pour vivre l'ère de Michelangeli, Arrau, Richter, Rubinstein, etc. J'ai souvent rendu visite à Rubinstein entre 1976 et, trois jours avant qu'il meure à Genève, en décembre 1982. Nous étions des amis très proches. Avec Arrau, j'ai travaillé les concertos et les sonates de Brahms, celles de Beethoven aussi. Richter, je lui ai écrit une lettre pour le remercier en tant que pianiste de la jeune génération pour ce qu'il faisait pour nous et la musique. Il m'a répondu. Nous nous sommes rencontrés avec nos épouses respectives à Paris. Puis nous avons eu l'envie de monter un festival ensemble au Japon. Mais ce projet n'a jamais vu le jour et il est décédé. Gilels, je l'ai rencontré plusieurs fois en Europe de l'Ouest, à Copenhague, à Stockholm, en Finlande à Helsinki en 1976 (c'était notre première rencontre), à Los Angeles, etc. J'ai eu la chance de jouer pour lui, d'écouter ses conseils. Je le respectais beaucoup. Michelangeli était très intéressant pour moi car j'ai voulu être son accordeur. Je pensais que, si je voyageais tout le temps avec lui, il n'aurait plus à annuler ses concerts ! Michelangeli a été formé par une personne nommée Cesare Augusto Tallone, un génie absolu du piano, un fabuleux accordeur, que j'ai aussi eu la chance de rencontrer. Cela a été une très bonne expérience pour moi. Nous parlions du piano comme d'un ami, qui est parfois malade et qu'il faut parfois soigner. Michelangeli m'a fait un très beau compliment à propos de mes Préludes de Debussy que je ne peux pas répéter ici sans rougir. J'étais fasciné par lui. C'est peut-être l'un des pianistes les plus honnêtes que j'aie jamais rencontrés. J'étais passionné. Il m'a fallu des années pour comprendre qu'en fait, j'avais une chance extraordinaire et une vie qui n'était pas commune.

-Elle ne l'est pas, de toute façon.

- Si, Anna, en un sens. J'ai une vie ordinaire car je dors, je mange, je monte dans un train ou un avion. J'ai besoin que mes cheveux soient coupés, mes vêtements propres. Je m'achète des chaussures. Et j'ai des besoins affectifs qui font de moi un homme normal. Mais pour le reste, je n'ai pas la vie des autres. Je vis pour la musique. Je vais et je viens. Maintenant, je donne une quarantaine de concerts par an ; je les donne vraiment. Je ne sais pas annuler. Je suis un maniaque des pianos. Je transporte beaucoup de matériel avec moi. En fait, beaucoup de concertistes de renom dépensent beaucoup moins d'argent que moi ! Mais c'est ma vie. Mes choix. Comme celui d'avoir gardé un studio d'enregistrement en Angleterre...

-Vous avez une vie magnifique et...

-Et la vôtre est stupide ? Mais non !

Il se mit à rire et elle rit aussi. Elle fit des courses pour lui comme elle l'avait fait des jours durant et durant le mois et demi qu'il fût à demeure, elle rendit sa maison belle et parfumée. Elle lui fit une cuisine légère et raffinée, alla lui acheter des livres qu'il souhaitait lire et prit des rendez-vous pour lui. Il reçut de nouveau et elle fit son possible. Des amis parisiens se succédèrent, souvent fermés et snobs.

Et les journées passèrent : elle l'admirait, elle l'aimait. Tout était confus.

Un jour, Liz appela et Krystian étant absent, c'est elle qui répondit. Cela n'avait pas de sens d'être inquiète puisque son épouse avait dû le joindre sur son portable mais elle se sentit prise au piège et comme dépossédée.

Un autre jour, ce fut Isabella et elle éprouva le même sentiment.

Elle comprit qu'elle était heureuse quand il était là, l'appartement lui faisant l'effet d'une serre. Il s'y développait entre eux une entente harmonieuse ; elle voyait les choses ainsi. Il ne lui serait pas venu à l'esprit qu'elle pouvait provoquer Krystian, tenter d'aller plus loin. En même temps, c'était un homme  tout de même ! Elle avait perdu six kilos depuis qu'elle le connaissait et s'habillait plus gai. Elle s'entretenait plus : cheveux teints et coupés mi- longs, maquillage. Elle gardait l'allure un peu stricte que demandait son emploi mais elle était plus féminine, plus attirante. Toutefois, il lui semblait incongru de tabler sur la séduction physique ; Il lui était très supérieur. Agir ainsi aurait été grotesque. Il devait l'estimer plus encore, l'apprécier plus encore, avoir besoin de ses services et peut-être penser à la faire suivre dans ses voyages ; Elle voyait là le moyen de l'intéresser en lui assurant bien-être et sécurité. Si une belle femme comme Liz avait eu les moyens physiques et intellectuels de lui inspirer de tels sentiments qu'il ait voulu l'épouser, elle ne pouvait briguer le même rôle. Elle serait donc une présence constante, une sorte d'ange-gardien...

Le scénario ne fonctionna pas si bien que cela. Krystian Jerensky resta satisfait de sa présence et de son travail. Il ne lui jamais de remarques négatives et se montra beaucoup plus souriant et bavard. A plusieurs reprises, il vint dans la cuisine voir ce qu'elle préparait et mit le doigt dans une préparation qu'il jugea délicieuse. Ils parlèrent aussi plusieurs fois de la « vraie » cuisine polonaise, celle de son enfance mais il ne lui demanda pas de cuisiner un des mets dont il parlait. Il lui demanda ce qu'elle lisait, aimait voir au cinéma et si elle aimait les comédies musicales. Il parut intéressé par ses réponses. Lui-même lisait régulièrement, s'informait, regardait des films en dvd mais allait peu au spectacle. Il est vrai qu'il était souvent sur la scène. Peut-être être assis dans la salle ne le passionnait-il pas...Toutefois, ces conversations plus rapprochées incitèrent Anna à penser qu'elle gagnait du terrain. En un sens, elle ne se trompait pas. Jerensky lui accordait un intérêt croissant. Ils parlèrent de tout : la musique bien sûr car elle était son univers mais aussi la peinture, la sculpture, les films anciens qu'ils avaient aimés, ceux qui étaient à la mode...

Ce qui n'alla pas, ce furent ses rêves. Le désir physique qu'elle ne pensait ne pas ressentir pour le pianiste s'y exprima de façon de plus en plus claire et de plus en plus crue. Non que ses rêves fussent assez clairs dans le déroulement chronologique qu'ils proposaient mais parce que la charge symbolique qui les accompagnait était souvent dépassée par des images crues et parfaitement claires d'accouplement. Les visages des amants étaient parfaitement reconnaissables...

Finalement, les six semaines qu'elle passa à servir Krystian Jerensky lui parurent longues, surtout vers la fin. Soucieuse de rester fidèle à son idéal de service, elle était embarrassée de désirer clairement celui qui lui parlait. Il avait toujours cette belle retenue qui jointe à sa prestance physique semblait le rendre trop lunaire pour la réalité. Mais à plusieurs reprises, peut-être parce qu'elle parlait un peu trop fort ou riait trop gaiment, il la regarda avec une certaine gêne et fronça les sourcils.

Et puis, elle parla dans ses rêves. Ce fut peut-être incohérent au début mais rapidement, elle fut plus transparente. Ses amours contrariées avec Bertrand puis Benoît apparurent sous une forme certainement succincte mais compréhensible. Et son attachement pour Jerensky dut être dit autant que son désir. Si elle s'était réveillée en silence, elle aurait bien pris soin de dissimuler tout cela ; mais elle eut des réveils brutaux accompagnés de cris. Elle dormait à l'opposé de lui. Il devait ne pas avoir entendu. Elle prit des somnifères. Ils n'empêchèrent pas les rêves et pas non plus les cris. Peu de jours avant son départ, elle fut si agitée qu'il frappa à la porte.

-Anna ? Qu'avez-vous ?

-Ah pardon, un cauchemar...

-Ouvrez la porte, Anna.

Elle fut stupéfaite mais obéit. Elle portait une robe de chambre sur une chemise de nuit légère : on était en juillet. Curieusement, il n'était pas en vêtements de nuit ; Il portait un pantalon sombre et un léger pull à encolure en v. Mais elle vit qu'il était pieds nus. Elle se sentit tremblante.

-Je lisais dans le salon. Je vous ai entendu. Ce n'est pas la première fois.

Son regard était fixe. Il avait l'air un peu agacé.

-Vous lisiez ? Mais il est deux heures du matin et...

-Et ? Je suis chez moi, il me semble.

-Bien sûr. Je suis maladroite.

-Oui, Anna. Vous êtes maladroite, c'est le mot.

Elle se sentit lue par lui et fut glacée.

-Allez dormir et soyez plus calme. Vous me comprenez.

-Je vous comprends.

Il eut un sourire froid. Il restait deux jours avant son départ. Elle le vit à peine. Il fut poli en lui donnant les consignes pour la tenue de la maison en son absence. Il y aurait bien sûr quelques visiteurs mais peu. Sa fille Isabella serait là quelques temps.

Quand il partit, ils se serrèrent la main.