HOTEL-ROOM-hopper

 

Devenue la gouvernante du grand pianiste Krystian Jerenski, Anna Lehman est en charge de son appartement à Paris. Seule, lentement, elle dérive...

Chapitre 5.

 Il était en voyage pour tout l'été et elle l'eut au téléphone la veille de l'arrivée de sa fille. En fait, il était « invité » dans de nombreux festivals d'été ce qui incluait l'Autriche, l'Allemagne, l'Italie et le France sachant qu'il ne jouerait à Paris qu'en septembre. Il reconnaissait ne pas avoir été très précis sur son itinéraire mais il pouvait être distrait. Il demanda si tout allait bien. Anna, qui était seule depuis quatre jours, s'entendit répondre « oui ».

Isabella arriva seule mais fut rejointe par un petit ami que Krystian n'avait pas mentionné. Elle les installa dans le salon et fut surprise du système choisi. Un couple voulait une chambre, non ? Mais Jerensky fermait la sienne. Il ne l'avait pas ouverte, il est vrai, ni pour le violoniste polonais ni pour les autres mais là, c'était la famille ! Ne sachant pas si cette installation était conforme aux désirs du pianiste, elle l'appela à Vienne. C'était une après-midi. Il parut irrité. Tout de même, Isabella avait vingt ans ! C'est vrai, le petit ami devait loger ailleurs au départ ou elle ailleurs avec le « petit ami ». Que pouvait-il en savoir ? Elle avait mais elle avait dû penser que c'était mieux. Anna regretta son appel. Il avait eu l'air furieux non contre eux mais contre elle !

Isabella et Justin n'étaient pas compliqués. Ils se levaient tard et demandaient une cuisine simple. Ils allaient faire des courses eux-mêmes et n'ennuyaient pas Anna pour un café. En outre, ils sortaient souvent et rentraient très tard. Au bout de cinq jours, ils estimèrent que dormir ailleurs était plus simple. Ils remercièrent Anna, elle en français, lui en anglais et ils s'en furent. Elle demeura seule. Elle les regretta : elle parce que mince et jolie, elle évoquait Jerensky par sa grâce physique et la clarté de son regard, lui car il était d'une drôlerie irrésistible. C'était un jeune homme de bonne famille qui souhaitait s'affranchir des siens. Les résultats étaient surprenants. Maniaque de l'informatique, il l'était aussi du design et de la haute couture. Chez lui, on était banquiers. Les croquis qu'il montra à Anna étaient annonciateurs d'un vrai talent. Il dessinait des robes, des tailleurs et des jupes sans hauts ou des hauts sans jupe. Il créait aussi des décors pour mettre en scène ses vêtements et les montra à Anna. Tout se passait par ordinateur. L'effet était merveilleux. Sur des fonds rouges ou verts et mouvants, des mannequins virtuels présentaient les savants vêtements de Justin : robe courte framboise et verte, boléro ou mini-jupe rouge et veste de cuir ou immense pull beige et short noir ou grand manteau chamois et robe de luxe vieil or et ainsi de suite … Tout cela était gai, créatif et neuf ! Anna fut enthousiaste. Justin sourit. Cette française « domestique » l'amusait. Elle était libre d'esprit. Quant à Isabella, elle était discrète mais fine mouche. Elle chantonnait souvent, toujours des airs à la mode et jamais du classique ! De son père et de sa mère, elle ne parlait pas mais aucun conflit ne semblait apparaître. Elle était un peu fragile mais pas en danger. A Anna, elle dit qu'elle adorait faire des études d’art. Ils furent charmants. Elle les aima bien.

La nuit, ils faisaient l'amour dans le salon et elle les entendait. Ils avaient le droit. Ils étaient jeunes, séduisants, épris ; et ils n'étaient pas si bruyants !

Mais elle était sa fille, c'était chez lui. Elle en était troublée.

Ils prirent un petit déjeuner ensemble quand ils partirent et elle trouva cela très sympathique. Des biscuits, des thés divers, de la marmelade et des pancakes ; Des fruits aussi…

Elle était sûre d'aller bien. Ils avaient été gentils avec elle. Pourtant, peu après leur départ, elle traversa alors une période d'incohérences. Pour un oui, pour un non, elle allait dans la chambre du pianiste vérifier que tout allait bien. Elle entrait ensuite dans son atelier. Elle avait un devoir de mémoire, oui, de mémoire. Il fallait que tout fût en ordre. Pourtant, elle changea. Elle voulut en savoir plus. Sur lui et sur eux.

D'abord respectueuse, elle se prit à fouiller discrètement. Il avait bien fermé à clé les tiroirs d'un beau secrétaire mais pas ceux des tables de chevet ni les portes des armoires. Elle y trouva des lettres anciennes, certaines en polonais et d'autres en anglais ; Elle dut se contenter de celles-ci mais n'apprit pas grand-chose. Elles venaient d'amis qui remerciaient pour une invitation. Elles dataient de l'arrivée de Jerensky en Angleterre après la période de probation en Suisse. Il avait vingt-sept ans ou vingt-huit ans.

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Elle se mit à chercher autre chose : elle fouilla ses poches, chercha sur les rayonnages de sa bibliothèque. Elle y dénicha un album photo où elle trouva des photos de lui jeune, entouré de sa famille ; Son père, sa mère, ses frères et sœurs. Oui, ils se ressemblaient et, d’âges divers, ils étaient plutôt beaux et avenants. Elle vit des photos de lui au piano, si jeune ! Des photos d'orchestres, divers musiciens. Elle reconnut en un homme rond et souriant un certain Alexander Obewansky qui figurait en photo près de son lit. Il lui avait enseigné le piano, tout jeune, à Katowice, il y avait maintenant si longtemps...

Elle emporta l'album dans sa chambre, les lettres aussi et chercha tout ce qu'elle pouvait trouver sur les amis parisiens de Jerensky. II n'y avait pas grand-chose à découvrir, malheureusement.

Elle se mit à peu dormir.

Elle chercha dans un petit meuble les alcools qu'il réservait à ses invités et se servit de larges verres. Enfin, se sentant mieux, elle enleva ses vêtements de gouvernante, se promena en sous-vêtements dans l'appartement, puis nue. Elle parlait seule et chantonnait...

Elle finit par s'installer dans son lit. Son ordinateur devant elle, elle chercha. Avait-on parlé de lui avant sa fuite, oui, mais en termes officiels. Sur sa famille, elle ne trouva rien. Elle le regretta. Comment était sa mère, son père, ses frères et sœurs ? Aucune image. On avait abondamment parlé de sa fuite à l'est ? Non, il ne semblait pas tant que cela. Elle trouva quelques sources mais peut-être n'était-elle pas au bon endroit ? C'était tout de même surprenant. Savait-on beaucoup de choses sur sa carrière ? Oui, là, il n'y avait pas de doute. Et ses mariages ? On avait bien dû en parler ? Son épouse polonaise, ses deux filles et la nouvelle femme, l'Américaine, la mère de cette Isabella faussement rebelle ? Il devait y avoir des traces. Forcément, il en existait. Elle finit par dénicher un article sur une certaine Liz Ross qui avait, en seconde noce, épousé un pianiste de renom. Il y avait des photos mais seulement d'elle. C'était dommage. Elle s'intéressait à la France du dix-huitième siècle, celle qui précédait la Révolution d'un point de vue historique et esthétique. Elle avait participé à des expositions sur ce thème à Paris.  Mais sur sa vie personnelle, rien. Elle chercha encore et trouva un article dans un magazine américain. Il traitait de son premier mari. Un directeur de chaîne hôtelière, Elle ne pouvait le croire: Liz Ross s'était mariée à un homme qui gérait de grands hôtels. Elle était devenue Liz Williams. C'était invraisemblable ! Comment imaginer qu'une femme comme elle, qui venait d'un milieu favorisé et avait été l'épouse d'un homme très aisé ait pu ensuite rencontrer un grand artiste ! Ces choses-là ne s'inventent pas. Cherchant encore, elle constata que rien ne la conduisait à Krystian ; Apparemment, si le premier mariage de Liz avait pu être un événement mondain, le second ne l'était pas.

Non, elle devait chercher ailleurs. Il était impossible qu'un homme qui vive dans plusieurs pays et qui possède plusieurs maisons n'y ait pas laissé de traces de sa vie passée. Tout le monde veut laisser des traces de soi-même !

Anna se souvint avec émotion de Colin collant çà et là dans les logements qu'ils occupaient ou même les chambres d'hôtel, des photos de ses parents, de ses oncles et tantes et de ses cousins et cousines sans oublier les siennes. Quel méli-mélo cela faisait ! Il semblait tant tenir à son enfance, à l'Angleterre. De son mariage, il gardait de petites photos dans un album et une encadrée. Il y était aussi splendide que son épouse ! C'était sa vision. Laura était plus sélective ; Il lui arrivait de mettre sous-verre certaines photos d'elle. Celles de sa famille et de ses amis, elle les gardait dans des albums. Elle avait sous cadre quelques photos de son mariage mais le reste semblait lui appartenir. C'était même des années après son union une adolescente qui aimait fabriquer des albums avec de belles feuilles de papier épais achetées çà et là chez les papetiers et y mettre en valeur les photos qu'elle en jugeait digne. Anna ne se souvenait pas d'une photo de mariage encadrée par sa mère, mais sa mémoire pouvait lui avoir fait défaut. En fait, quand elle y réfléchissait, ses parents avaient adoré être mariés mais n'avaient jamais mis en évidence beaucoup de photos de leur union. Anna ne savait dire si c'était bien ou mal. Elle respectait le choix des siens.

Quant à elle, elle avait adoré photographier l'un puis l'autre de ses deux « compagnons » et elle gardait beaucoup de photos version papier. Elle en avait d'autres sur son ordinateur, bien d'autres. Elle n'avait rien déchiré ni jeté. Pourquoi ? Elle avait ces deux hommes, les avait chéris. Rien à rejeter ! Il y avait bien sûr ce qu'ils avaient gardé d'elle et là, elle ne pouvait rien faire. Qui sait Bertrand n'avait pas conservé les traces de leur travail commun en Italie et en Angleterre ? Comme elle, il devait être ravi ! Tant de bons moments ! Quant à Benoît, elle pensait qu'il avait lui-aussi un jardin secret et de belles photos placées çà et là dans des carnets, des albums, les derniers étant sur internet...En tout cas, cela avait bien une signification : tout le monde garde des images !

Krystian Jerensky était semblable aux autres. Il avait emporté avec lui son ordinateur portable qui devait en contenir beaucoup mais les photos de sa vie à l'est ne devaient pas y figurer...Elle se leva et décida de recommencer la fouille. Les placards muraux, à y bien regarder, plus obscurs qu'il n'y paraissait ; il y avait beaucoup de livres sur les étagères de l'atelier et toujours ce fameux secrétaire dans la partie « bureau ». Elle fouilla. Elle fouilla longtemps. Elle trouva.

Les photos de la première femme se trouvaient dans une boite. Il y avait le mariage, les petites filles. Il était bien plus jeune ! L'épousée avait de beaux traits  et des yeux clairs. Liz l'évoquait. La blondeur aussi. Les petites filles ans étaient minuscules : de beaux bébés aux yeux clairs et aux bras potelés… Peu de photos mais une ambiance. Il y avait eu un rideau de fer. Vraiment, ça se voyait...

Anna fit les calculs. Il était né en 1955 et avait quitté l'est en 1978. Il avait vingt- six ans ou vingt-sept ans. Ces fillettes ne pouvaient être les siennes ! Quelle était cette histoire ? Comment un homme peut-il abandonner des enfants aussi jeunes ! Et cette femme qui devait être si jolie ! Et comme ça, du jour au lendemain ? Il aurait fait cela ?

Il les aurait laissées derrière lui, sachant qu’elle, son épouse, serait châtiée à sa place ? Si c’était le cas, c’était un monstre. Et ces discours sur la Pologne…

Mais peut-être avait-il menti ? Ce ne pouvait être vrai…Après-tout ...Elle mit à sac la bibliothèque. Il n'y avait à trouver sauf de la grande littérature, des périodiques consacrés à la musique et des albums de photos faits par de grands photographes.

Elle trouva un petit livre qui lui était consacré et dont elle gardait un exemplaire. Interrogé, il disait : « Pour moi, c'est la crédibilité. L'artiste est la première victime de la musique qu'il joue. Il doit être touché de façon authentique par elle pour être crédible. Tout le savoir-faire, la technique, l'étude du style, du piano choisi, etc., tout cela vient après. Ce qui prime, c'est la passion qui nous anime lorsqu'on joue et le fait d'être crédible. Après, on recherche à accéder à un niveau de plus en plus élevé. Comme je le disais, au départ vous jouerez l'œuvre, puis plus tard la musique, et plus tard encore vous jouerez la raison pour laquelle la musique a été composée. Cela correspond au niveau le plus élevé auquel un artiste peut aspirer. »

Elle lut aussi : « Oui, je recherche des œuvres à travers lesquelles je peux imaginer, visualiser cette émotion pour y plonger, et pour lesquelles je suis capable de mourir. Comme la Sonate "funèbre" de Chopin. Autrement, la vie n'a pas de sens. »

Une vie qui n'aurait pas de sens sans la musique ? Allons bon ! Si c'était le cas, quel était le sens de la sienne ?

Le silence se referma sur Anna et le poids de la solitude.

Elle n'avait pas compris, en fait. Jerensky lui avait devoir être itinérant des mois durant. Il attendait d’elle qu’elle garde sa maison vidée de lui comme elle l’aurait fait d’un sanctuaire. C’était très étrange et surtout déroutant.  Même difficile à vivre, la vieille dame de Neuilly était là. Et le vieux monsieur épris de musique militaire, aussi. Leurs histoires étaient banales, très françaises.

Krystian était différent. Bien des pans de sa vie passée  lui restaient obscurs. Elle voulait en savoir plus mais il la laissait seule près de trois mois. Elle obéit.  Elle continua de garder l’appartement propre et d'aérer. Elle continua aussi d’attendre que lui arrivent des réponses décisives. Jamais, elle n’aurait osé fouiller dans ses affaires. Elle le respectait tant !

Toutefois, comme personne ne heurtait sa solitude, elle fit ce qu’elle voulait. Elle tint la maison mais se cantonna dans sa chambre et aéra peu. En outre, elle nota les appels et consulta le répondeur mais ne rappela personne. Avec le pianiste, qui appelait parfois, elle était lointaine. Il ne parut pas le remarquer.

Peu à peu,  l'apparence de l'appartement se modifia. Il semblait à Anna qu’elle évoluait dans un décor de théâtre. Elle couvrit les meubles de grandes housses blanches. Il lui devint évident qu’elle décidait de tout. Il avait abandonné le navire, ce capitaine qui préférait la musique à la mer. Ces lieux où il avait vécus lui appartenaient. Elle le décrétait.

Le second mois, elle  finit par transgresser une loi simple, celle qui consiste à vénérer la chambre du maître en veillant à que sa porte soit bien close. Elle se mit à dormir dans la chambre de Jerensky. Elle fut d’abord très chaste avant de découvrir qu’il était dans ses rêves un amant très proche ! Alors, elle se caressa dans le secret des nuits et ce fut bon. Ses pensées étaient désordonnées. Il lui semblait que le plaisir sexuel qui l'avait désertée la retrouvait avec une folle vigueur. Elle avait de longs geignements. Et puis, elle se dit qu'il la rejoindrait un jour ou l'autre. Rêver éveillé a du bon et savoir que le plaisir ne déserte pas est bon, aussi.

Dans l’immeuble, on ne remarquait rien. Au contraire, elle embellissait. Elle écoutait Chopin, Brahms et Debussy joué par lui. Encore et encore. Elle se coiffait joliment, se maquillait et  s'habillait bien. Elle riait.

Il était loin mais le sut. Il savait ce qu’elle faisait. Elle démontait le grand artiste. Il avait trahi là-bas et fait condamner bien des êtres qui l’entouraient et l’aimaient. Il avait décidé de ne plus y penser. Il n’était pas coupable.

Elle se remit à chercher aveuglément, pensant tout de même à tout remettre en ordre chaque jour. La bibliothèque du salon fut passée au peigne fin. Elle finit par y découvrir des écrits en russe et en polonais. Que signifiaient-ils ?