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En tournée en Europe, le grand pianiste, Krystian Jerenski rassure sa goouvernante, Anna. Mais celle-ci a maille à partir avec Tomasz Waklaski, un musicien polonais qui a connu Krystian dans sa jeunesse, en Pologne et en livre un bien curieux portrait...

Chapitre 5. Krystian  avait quitté l'Autriche pour l'Allemagne et se préparait à aller aux Pays-Bas. Comme s’il saisissait son mal être, il l’appela plus longuement :

-Anna, peu de gens cherchent à me voir à Paris ces derniers-temps car ils me rencontrent là où je me trouve. C’est une longue période d’attente pour vous et je crains que vous ne soyez désœuvrée. Je vous ai demandé beaucoup en vous rendant gardienne d’un appartement vide. Je reviens bientôt et ne bougerai pas de cinq mois. Si vous étouffez, Anna, fermez tout et prenez des vacances. Je vous les offre.

-Je vous attends, monsieur.

-Non, pas ainsi, pas si seule.

-Vous aimez la Bretagne ?

-Non, la Côte d’Azur !

-Allons, partez dix jours. Je paierai tout. J’envoie l’argent.

-Monsieur…

-Pas de discussion.

Elle dut lui rendre compte d’une réservation qu’elle avait faite à Nice, d’un billet de train et de vêtements d’été qu’elle avait achetés. Il lui envoya aussitôt une liste d’amis qu’il avait sur la Côte et s’occuperait de son bien-être.

Elle étouffait d’amour. Il le savait et avait raison de la faire partir. Après quoi, ils se retrouveraient…

Toutefois, l’image de sa première femme et de ses petites filles si jeunes la poursuivaient. Elle fouilla et chercha encore. Qui pourrait l’aider alors que dans l’appartement, elle ne trouvait rien de plus. Il lui fallait de l’aide. Elle lui parvint.  Tomasz Waklasky appela. Il voulait l’inviter à dîner en remerciement de la généreuse hospitalité qu’elle lui avait prodiguée. Elle accepta. Elle le rejoignit dans un restaurant russe très éloigné de son lieu de vie. Il fut cordial :

-Anna, vous embellissez !

-Monsieur Waklasky, vous êtes beau parleur !

-Mais non !

-Seriez-vous du genre à tomber amoureuse du maître de maison ?

Elle rougit :

-Il a une femme.

-Elle n’est plus qu’une amie.

-Il a une fille.

-Un peu paumée mais soutenue par sa mère. Il ne s’en occupe pas beaucoup.

-Tomber amoureuse d’un tel maître de maison est alors stupide ?

-On ne choisit pas…

Elle soupira et il chercha à la consoler du regard :

-Anna, je vous invite dans un excellent restaurant ? Vous ne connaissez pas la cuisine russe. Alors, écoutez-moi ! On va prendre un peu de champagne et je vais vous expliquer comment chacun de ces plats est fait. Votre vie va changer…

-A- t-il trahi ?

-Le champagne, Anna. Le reste, c’est pour plus tard.

Elle resta ébahie devant la science qu’il déployait : aucune recette de viande ou de poisson ne semblait lui échapper pour peu qu’elle fut russe et il en allait de même des soupes et des desserts. Elle se laissa donc guider pour le menu :

-Le bortsch, pour commencer puis les boulettes de viande. Après, je vous dirai…

-Vous êtes Polonais, non ?

-Exact.

-La cuisine est la même ?

-Il y a des différences.

-Alors, pourquoi le restaurant russe ?

-Nous allons parler de Krystian, n’est-ce pas ?

-Oui.

-Alors, voilà, autant manger russe puis qu’on sera au cœur du problème ! Et sinon, on continue au champagne ?

Ils le firent ainsi et devinrent gais. Waklaski en vint lui-même au fait :

-Vous vous êtes mis à douter de lui ?

-Et de vous aussi.

-Et de moi ? Moi, en Pologne, j’avais ouvert ma bouche, ce qui s’est avéré être une bonne idée à long terme. J’étouffais et je voulais quitter cet univers mais entre vouloir et pouvoir…Je suis devenu muet comme une carpe et très docile. A priori, on m’a cru. On m’a envoyé à l’ouest pour une série de concerts. Ma femme était malade mais elle m’a dit de foncer. Je l’ai fait. Le Rideau de fer…Ne pas se retourner… J’ai pensé qu’avec la santé fragile qu’elle avait, on se contenterait simplement de forcer sur les traitements. On a dû la harceler, la pauvre. Je me suis efforcé des années durant de penser qu’en des temps meilleurs, je la retrouverai. On ne retrouve personne. Elle est morte. Je n’en suis pas fier, croyez-moi. La seule fidélité que je peux avoir à son égard est de rester seul et je le fais. C’est au moins cela.

-Et lui ?

homme angoissé

 

-Oh lui, il était jeune et ne voulait pas savoir grand-chose. Il était si brillant ! Il s’est marié très vite à cette jeune fille dont le père était quelqu’un au parti. Jerensky, à cette époque-là, il aurait livré ses parents, ses amis, ses professeurs, ses condisciples s’il les avait jugé anticommunistes. C’était une machine de guerre et elle pareille ! Ils ont très vite deux fillettes. On les admirait.

-Mais, il est passé à l’Ouest, lui-aussi.

-Ce voyage qu’on lui a fait faire en URSS, ça l’a retourné. Je ne sais pas, il a changé d’avis. Il n’a rien dit à personne, jamais. Ensuite, il y a cette programmation en Europe et ces concerts annulés à Amsterdam. Il n’avait aucune conscience politique, il ne pensait qu’à la musique et à son intérêt. Il voyait s’ouvrir un univers différent et il n’a pas réfléchi. Il a foncé.

-Sa femme ?

-Elle l’a publiquement désavoué et un temps s’en est très bien tiré.

-C’est-à-dire ?

-Elle faisait une thèse pour enseigner à l’université. C’est ce qu’elle a fait. Je veux dire, devenir universitaire…

-Vous parlez au passé.

-Elle est morte cinq ans après sa fuite. Un « accident » de la route.

-Ses filles ?

-Recueillies par une de ses sœurs.

-Vivantes ?

-Sans doute…Pour le reste, tout le monde en a pris pour son  grade, malgré tout.  Même ses parents et ses frères et sœurs, mais en fin de compte, ils s’en sont bien sortis. Le temps les a aidés.

-Vous le condamnez ?

-Pour ces petites filles, oui.

-Ne l’a- t-il pas fait pour la liberté ?

-Vous voulez dire, s’enfuir ? Ah oui, comme moi !

-Si c’est ainsi, je ne peux plus que vous admirer vous et pas lui…

-Ecoutez comme il joue et cela va revenir. Vous voudrez toujours savoir ce qu'il était vraiment en Pologne avant sa fuite à l'ouest mais vous ne trouverez que des coupures de presse ; La personne qu'il était vraiment, vous ne la saisirez pas. Il n'en parlera jamais vraiment et de toute façon, il n'est plus la même personne. Ce qu’il lui reste de cette période, de sa première femme et de ses deux filles, c’est à travers ses interprétations de Chopin, de Prokofiev ou de Debussy que vous le devinerez.

-J’ai vu des photos d’elles : il les garde.

-Vous voyez ?

-Votre femme, en avez-vous une photo ?

-Là, sur moi ? Ah bien sûr, tenez !

Anna contempla le long visage sensible d’une femme morte depuis longtemps et se mit à pleurer.

Le Polonais lui tendit un mouchoir mais n’ajouta rien. Elle se reprit et ils continuèrent de dîner. Elle lui proposa au sortir de ce restaurant exquis d’aller chez le pianiste. Il acquiesça. La nuit était très avancée et ils s’installèrent dans le grand salon. Elle avait l’esprit embrumé par l’alcool et ne comprit pas tout de suite qu’il ne la regardait plus de la même façon. Quand elle interpréta enfin ses regards pour ce qu’ils étaient, elle se leva et tenta maladroitement de remettre en ordre quelques pull-overs de Krystian. Ils n’auraient pas dû se trouver là mais dans sa chambre. Il le comprit et se dirigea lourdement vers celle-ci. La porte en était ouverte et il vit qu'elle y avait transporté une partie de ses propres effets. Il était évident qu'elle y dormait. Quant à l'atelier, il était transformé. Beaucoup de livres n’occupaient les rayonnages de la bibliothèque et certains cartons étaient ouverts et posés au sol. Il en sortait des photos et des coupures de presse. Waklaski, tout ivre qu’il était, gardait sa lucidité :

-Dites-moi, je ne suis pas sûr qu'il apprécie votre déclaration d'amour !

La remarque ne manquait pas de finesse.

-J'ai besoin de savoir qui il est !

-Ah oui ? Croyez-vous qu'il sera flatté ?

Son visage se ferma. Elle était prête à éclater en sanglots.

Krystian fascine. Il a une façon d'être qui est plus qu'intrigante et il répond peu aux questions. Il est bien plus qu'un musicien. Il n'est pas, en tout cas, un exécutant. Sa différence ne crée pas l'indifférence. Je comprends que vous l'admiriez. Je peux comprendre que vous l'aimiez mais vous ne pouvez le faire avec cette déloyauté...

-Déloyauté ?

-Je voulais savoir...

-Oui, on veut tous savoir surtout si la personne est fascinante ! Vous vous demandez pourquoi il va et vient ici : il fait une carrière et bien plus que cela. Il a travaillé avec les plus grands. Il est d'un acharnement exceptionnel ! Vous n'imaginez pas ! Quant à sa vie privée, attention ! Nous, les hommes, on ne se fait pas de cadeaux. Sur l’américaine et leur fille, relativisez ce que j’ai dit. Et sur le reste aussi.

Elle resta silencieuse et il reprit la parole :

-Savoir, ce n'est pas chercher ainsi, ce n'est pas usurper un rôle...

-Vous dites ça car je dors dans son lit ?

-Et avec une de ses chemises sur le corps ? Non, je ne dis pas ça pour ça. Je trouve ça non légitime mais troublant et sincère : vous l'aimez avec maladresse. Soyez plus mesurée !

Elle se mit à pleurer.

-Alors, « usurper » ?

-Allons, Anna, vous n'êtes ni une voleuse, ni une bohémienne, ni une alcoolique. Et vous n'êtes pas un bon détective !

Elle esquissa un sourire.

-Il ne vous renverra pas à la condition expresse que vous ne touchiez pas au passé. C’était il y a longtemps. J’ai trahi. Il a trahi. Je ne sais pas s’il reste « la liberté », en tout cas, il reste la musique…

-Il ne me renverra pas...

-Non. Mais il est légitime qu'il retrouve une maison en ordre et une « gouvernante » qui tienne son rôle.

-L'amour n'est pas dans mon rôle...

-Je ne suis pas là pour le dire. Je suis là pour arrêter une dérive. Il va falloir mettre un peu d'ordre  dans vos pensées et votre mode de vie, non ?

-Je pense.

- Ah oui ?

-Il m’a offert des vacances dans le sud !

-Magnifique, ça. Quand partez-vous ?

-Dans quelques heures, je mets tout au point et après-demain, je suis sur la Côte. Je m’offre un beau voyage !

-Et un amant.

Elle sursauta.

-Quoi ?

-Ce peut-être moi. Je suis partant. Pas dans sa chambre quand même mais ailleurs. Seulement, j’ai bu et je suis vieux et puis vous allez encore vous poser des questions.

-Sinon, j’attends la Côte d’Azur ?

-Ah, vous pouvez mais c’est dommage. Vous n’êtes pas mal, vous savez !

Il s’approcha d’elle et il passa sa main sous sa jupe. Elle frémit.

-Il y des années que je fais plus l’amour !

-Quelle petite fille !

Il l’avait ramenée dans le salon et tenta de la séduire sans qu’elle le prît au sérieux. De lui-même, il s’arrêta.

-Je reviendrai et serai plus en forme.

-Lui-aussi revient !

-Oh, en ce cas, passez de bonnes vacances. Arrêtez-vous quand il faut et avec qui il faut ! Vous ne le faites pas depuis longtemps !

Elle fut ravie de tout ce qu’elle fit. Le soleil, les villes d’allure italienne, une nonchalance sans fin et la découpure d’un homme entre deux âges, juste assez charnel.

Cela faisait si longtemps…