ZIMERMAN

Chapitre 6. Anna sait le retour de Krystian Jerensky. Elle veut l'interroger sur son passage du rideau de fer et ses implications.

Krystian arrivait. Toutes les critiques ou presque avaient été élogieuses. Il venait de se produire dans quatre ou cinq pays. Il revenait fatigué mais satisfait. Il aimait l'ambiance des festivals, elle le rendait fébrile mais heureux. Quant à son propre travail, il n'en était jamais vraiment content mais il en avait pris son parti. Rechercher sans cesse la perfection rend parfois insensible aux applaudissements…C'était ainsi ! Elle entendit le taxi s’arrêter. Elle entendit ses pas dans l’escalier avant qu’il ne s’arrête sur le palier. La joie fut moins violente que le peur. Elle demeura saisie. Elle était sans défense.

Sa silhouette dans l'entrée lui parut plus élancée, plus fine aussi. Elle rencontra ses yeux bleu-gris.

- Bonjour, Anna.

- Bonjour.

Elle dut se contraindre à sourire :

-J'ai tenu votre maison comme vous me l’avez demandé. Elle est accueillante et vous attend.

- Il y a beaucoup de fleurs : c’est bien !

Il s'approcha d'elle et posa une main sur sa joue.

- Comment étaient vos vacances ?

- Merveilleuses ! Nice, Cannes, Roquebrune, Monaco : vous m’avez gâtée…

Elle pleura brusquement.

- Il y a tant de choses que je ne sais pas !

- De moi ? De vous ?

-De moi, je sais ce que je dois savoir. Mais de vous ! Vous avez passé le rideau de fer, comme car on vous  interdisait de vous produire à Amsterdam !

- Qu’est-ce qui vous prend ?

- Vous vous êtes enfui !

-Je ne vous permets pas !

- Vous  vouliez  être libre mais vous aviez une femme !

- Elle était différente. Une vraie communiste. Elle ne comprenait pas.

- Vos filles ?

-Elles étaient petites et c’était cruel je vous l’accorde ! Elles ont grandi, croyez-moi et je doute qu’elles ne se soient jamais apitoyées sur mon sort ! Elles m’ont condamné. On espionnait les gens comme moi. Tant de gens  auraient été ravis qu’on me retrouve, qu’on me reprenne...C’étaient d’autres lois.

-Vous les avez laissées, trahies.

- Vous ne pouvez pas comprendre. Il suffisait d’être vigilant. Il ne fallait pas regarder derrière soi. Si je l’avais fait, j’aurais été rééduqué ou j’aurais disparu.

- Elles avaient besoin de vous !

- Anna, c’est vrai mais je les ai laissées. Le « Bloc de l’est » s’est effondré dans les années quatre-vingt-dix. Tout a changé. Elles ont eu accès à un mode de vie différent dont, croyez-moi, beaucoup ont été privés. Anya a trente et un ans et Elzbieta, vingt-neuf. Contrairement à ce que vous pensez, elles n’ont pas voulu reprendre contact  avec moi  et ceci malgré mes tentatives. Liz m’y a poussé. Je respecte leurs choix. Quant au fait que leur mère soit morte bizarrement, je ne sais qui vous a dit ça. Ne le croyez pas. Elle aurait eu un accident ? Tout le monde peut en avoir un, c’est vrai…

- Alors…

- Vous devriez me faire bon accueil…

Il entra dans le salon et posa dans un coin son bagage cabine. Il dit avoir d'autres bagages qui viendraient après. Elle ne comprit pas pourquoi.

Il était calme. Il demanda un café.

- Ce ne sera pas trop demander, Anna ?

- Non.

Elle le servit.