RICHTER_3

 Krystian se dévoile. C'est à cause de Richter, pianiste unique, qu'il a pris goût à la liberté et s'est exilé...

Il dit :

- Encore le Festival d'automne et puis le calme.

Il eut un sourire tendre et ajouta :

-Vous verrez, ce sera bien !

Elle se sentit en confiance. Elle répéta :

-Ce sera bien. J’étais contente dans le sud ! Vos amis m’ont bien entourée. Les vacances dont je ne rêvais plus sont enfin arrivées.

Elle ne parla pas de l’homme rencontré des jours durant. Il lui sourit. Elle fit un dîner sobre pour lui et il se retira vite dans son espace privé. Elle l’entendit jouer, comme pour se délasser un prélude de Debussy. C’était « La Fille aux cheveux de lin ». A force de l’attendre, elle avait mis la musique de son côté.  Elle en écoutait sans cesse.

Elle se calma beaucoup et prit possession de tout. De lui comme de l’appartement. Les invités revenaient, nombreux et elle savait tout faire. Un soir, il y eut un Russe très volubile qui lui parut très beau. Il lui rappelait l’amant italien qu’elle avait eu à Roquebrune. Il avait trouvé miraculeux qu’elle communique si bien avec lui dans la langue de Dante ! D’un ton enflammé, il lança :

Richter avait sur moi un pouvoir magnétique, comme sur beaucoup d'autres dont toi, Krystian ! Je  n'aurais manqué un de ses concerts sous aucun prétexte. Je crois qu'il communiquait mieux que quiconque cette idée d'une sincérité absolue, d'une dévotion totale à son art.

Que signifie « une dévotion totale à son art » ?

La réponse fusa, toute claire : elle émanait de Krystian.

-Quand j'y repense, voilà ce qui m'a attiré ­ et continue d'ailleurs de m'attirer ­ le plus chez lui. Aujourd'hui je réalise que l'élément le plus fort de son charisme aura été ce sentiment que tout ce qu'il jouait s'imposait de façon définitive, comme la seule option possible à un moment donné. Cela venait je pense du fait qu'il s'était créé son propre monde intérieur, et qu'il ne servait à rien d'essayer de le convaincre de quoi que ce soit qui n'y ait pas déjà sa place. Parfois, on insistait, mais il répondait toujours "tu as peut-être raison, mais je ne ressens pas les choses comme cela. Voici ce que je ressens, et c'est ainsi que je joue.»

On débattit ainsi de bien d’autres interprètes mais toujours revenait ce nom de « Richter ». Quand la soirée fut terminée (elle avait été très gaie), elle faillit interroger « Monsieur » sur ce fameux compositeur. Il était fatigué et elle le laissa tranquille.

Le lendemain, comme elle constatait que la liste des dîners s’était autant allongée que celle des  pensionnaires à venir, elle le sonda :

Votre fille vient deux semaines ?

Elle a des peines de cœur et besoin de son père. Je serai là pour elle.

Les Langman restent quatre jours…

Des Genevois magnifiques !

Les Truman ?

Des Anglais.

Votre épouse ?

Demande le divorce. Viendra plus tard. Pas de commentaires.

On reprend sur Richter ?

Anna ! Anna ! Heureusement que je vous ai rencontrée ! Vous savez poser les questions dans le bon ordre, me faites vivre dans un appartement divinement rangé, faites une cuisine incroyable, servez à mes invités des vins merveilleux et êtes à même de leur parler en anglais et en italien. C’est tout de même la langue de l’opéra…En outre, vous êtes cultivée et vous devenez jolie !

Donc, qui est-ce, ce pianiste qui vous a tant marqué à l’est ?

Ah, vous vous souvenez que Michelangeli m’a influencé quand j’ai eu passé le Rideau de fer ! Avant, ça a été Richter ! Celui qui pour qui nous aurions tout donné et donnerions tout même aujourd’hui…

Mais encore…

Il était Ukrainien. Il est né à l’ouest de Kiev le 20 mars 1915 et très tôt, il a montré de très grandes initiatives pour les arts plastiques et pour la musique. Dès l'âge de 8 ans, il se partage entre la peinture, la pratique du piano et de la composition. A 15 ans, Sviatoslav Richter devient accompagnateur à l'Opéra d'Odessa, avant de passer chef assistant trois ans plus tard. Le chant, voilà tout ce qui compte alors pour ce colosse aux mains puissantes desquelles sortiront néanmoins des raffinements d'une subtilité incomparable, passion qui conduira Sviatoslav à épouser la soprano Nina Dorliac qu'il accompagnera longtemps au piano. C’est une passion sans limite.

Alors que c’est un pianiste exceptionnel ?

Oui mais l’amour lui fait perdre du temps. Du coup, ce n'est qu'en 1934, à dix-neuf  ans, que Richter fait ses débuts en tant que pianiste, et en 1939 à l'âge de vingt-quatre ans  qu'il suit l'enseignement de Neuhaus, une sommité,  au conservatoire de Moscou. A l’époque, bon nombre de ses condisciples font déjà carrière mais lui, il étudie !

-Et puis ?

-Richter se forme à Moscou avec cet incomparable enseignant et c'est un fait, quand Richter commence à tourner en 1942, il est fin prêt, c’est le moins qu’on puisse dire. C'est avec vingt-cinq programmes différents, témoignant d'une passion proprement sans limite pour la musique, qui le voit travailler son instrument jusqu'à douze heures par jour, et même parfois après un récital. Ce qui ne l'empêchera pas par la suite de ne pas toucher au piano pendant plusieurs mois, quand il le jugera nécessaire.

-Le communisme le traite bien ! De quoi vous plaignez-vous ?

-Vous allez vite. Son père est interné puis exécuté pour avoir enseigné le piano au consulat allemand d'Odessa.  Sa mère est expulsée en Roumanie. Il fait alors la connaissance de Prokofiev dont il donne les premières auditions des sonates n°6 op. 82 en 1942 et n°9 en 1947. Il remplacera même Prokofiev malade (et frappé d'ukase) pour diriger la création de sa Symphonie concertante pour violoncelle op. 25 avec Mstislav Rostropovitch. Sviatoslav commence à décrocher des concerts dans toute l'URSS et à donner la preuve de son génie surtout dans les pays satellites (Chine, incluse) comme en témoignent des disques live gravés à l'époque, Richter refusant jusqu'à la fin, le principe de l'enregistrement de studio.

Il peut sortir d’URSS ?

Sviatoslav+Richter+Young+Slava

-Pas facile. Sa réputation dépasse pourtant les frontières. Ce n'est pourtant qu'en 1960 qu'il finit par décrocher une autorisation de sortie du territoire pour jouer en Finlande et aux Etats-Unis. Là, il surprend tout le monde. On ne joue pas comme lui ! Il n’est pas académique mais il a cette ferveur artistique qui se moque de la perfection technique pour risquer une vision. Alors, il fonce. Qu’il joue Debussy, Scriabine, Prokofiev et Chostakovitch ne surprend pas tant que cela mais Bartok ou Hindemith, ça dérange. Il bouscule tout ! Il jouera Chopin et Ravel encore et encore et Wagner, dans l’intimité. Et je ne parle pas des autres. Quel être brusque et étrange pour certains aspects de sa vie et si fin et profond pour d’autres ! Il n’est pas un pianiste de ma génération en URSS ou dans les pays satellites qui ne l’aient admiré ! Bien sûr et pour vous répondre, il a honoré de sa présence plusieurs pays d’Europe. Mais ce n’est pas ce qui me frappe le plus.

-Alors, qu’est-ce que c’est ?

Déjà incroyablement célèbre, Richter continue à mettre sa liberté personnelle en avant : il modifie le programme de ses concerts au dernier moment et décline des invitations promettant de belles perspectives. Au contraire, il accepte souvent des projets complètement fous. À l’âge de 70 ans, il voyage ainsi en train de Moscou à Vladivostok, effectuant des concerts en chemin dans de petites bourgades. Il aime jouer comme ça, pour des gens de rien du tout  et à un moment  il est en Sibérie !

-Et pour finir ?

-Dans une de ses dernières interviews, Richter parle de son nouveau programme de concert : « Je joue dorénavant dans le noir pour me distancier de toutes les pensées intruses et permettre au public de se concentrer sur la musique, et pas sur l’interprète ».

Et il ajouta :

-C’est à cause de quelqu’un comme lui que je suis sorti ! Je devais partir ! D’autres n’en éprouvaient pas le besoin mais chaque voie est unique.

Il ne souhaita pas en dire plus et elle mit tout en œuvre pour qu’il fût heureux. Elle fut une maîtresse de maison affable et discrète qui gérait les dîners et les allers et venues. Elle rit beaucoup avec l’un et avec l’autre et rendit mille et un services. Avec Isabella, elle fut une vraie confidente. L’amant italien lui écrivit de laconiques messages alternant avec de grandes lettres et toujours, elle répondait. Elle le prenait pour un personnage romanesque. Krystian seul était réel. Elle l’aimait et craignait que Waklasky ne vienne tout gâcher. Elle finit par prononcer son nom devant lui.

Ah, lui ! Il est toujours là et toujours en forme. Contrairement à moi qui ai foncé, il a adoré qu’on le plaigne. Il s’est fait aider autant qu’il a pu autant par des associations que par ses compagnes. Il vient ici quand je ne suis pas là. Il sait bien ce qui l’attend. Il est malsain sans être réellement méchant. Il continue depuis des années à tirer de l’argent des uns et des autres et de temps en temps, il joue du violon. C’est un très bon interprète. Dommage qu’il n’aime pas se fatiguer !

C’est vrai ?

Demandez-lui !

-Il ne dit pas du bien de vous.

-Ni moi de lui.

-Vous évitez de le voir…Il vient quand vous ‘y êtes pas.

-Je l’ai beaucoup reçu. A quoi bon avoir jeté au visage de mon épouse américaine mon ancienne vie, mes illusions de jeune homme ? Les « Exilés » comme lui et moi ont le devoir de se taire. Il est impudique avec le passé.