kandinsky 1

 

Anna Lehman devient l'indispensable assistante de Krystian Jerensky, le grand pianiste. Son ex-épouse américaine, Liz, apprécie.

Chapitre 6. Il ne souhaita pas en dire plus et elle mit tout en œuvre pour qu’il fût heureux. Elle fut une maîtresse de maison affable et discrète qui gérait les dîners et les allers et venues. Elle rit beaucoup avec l’un et avec l’autre et rendit mille et un services. Avec Isabella, elle fut une vraie confidente. L’amant italien lui écrivit de laconiques messages alternant avec de grandes lettres et toujours, elle répondait. Elle le prenait pour un personnage romanesque. Krystian seul était réel. Elle l’aimait et craignait que Waklasky ne vienne tout gâcher. Elle finit par prononcer son nom devant lui.

Ah, lui ! Il est toujours là et toujours en forme. Contrairement à moi qui ai foncé, il a adoré qu’on le plaigne. Il s’est fait aider autant qu’il a pu autant par des associations que par ses compagnes. Il vient ici quand je ne suis pas là. Il sait bien ce qui l’attend. Il est malsain sans être réellement méchant. Il continue depuis des années à tirer de l’argent des uns et des autres et de temps en temps, il joue du violon. C’est un très bon interprète. Dommage qu’il n’aime pas se fatiguer !

C’est vrai ?

-Demandez-lui !

-Il ne dit pas du bien de vous.

-Ni moi de lui.

-Vous évitez de le voir…Il vient quand vous ‘y êtes pas.

-Je l’ai beaucoup reçu. A quoi bon avoir jeté au visage de mon épouse américaine mon ancienne vie, mes illusions de jeune homme ? Les « Exilés » comme lui et moi ont le devoir de se taire. Il est impudique avec le passé.

Elle le servit encore des mois durant. Elle savait qu’il savait qu’elle avait dormi dans sa chambre et porté ses chemises, essayé ses parfums. Même caressé ses sous-vêtements. Elle admirait. Elle avait fait de même pour Colin si gai et actif et pour sa mère. Elle avait admiré aussi l’aisance de ses deux amants. Tous étaient morts ou partis et elle restait là, elle, face à son admiration sans but. Car, au fond, qui en avait été heureux ? Colin, son père, peut-être…

Maintenant, elle le suivait dans ses tournées, avait l’appui de Liz qui la jugeait « de toute confiance » et d’Isabella qui la trouvait « très bien ». Elle aplanissait tout, réglait tout. Elle s’y connaissait en comptabilité, parlait deux langues, connaissait sa vie et son parcours et, en outre, transformait tout sur son passage. Il n’était pas un diner qu’elle n’ait çà et là organisé qui n’eut été un succès. On commençait à la lui jalouser, cette femme ! Une attachée de presse était certainement plus efficace qu’elle mais ne faisait que son travail. Une vraie « gouvernante » aurait mieux paru à toute éventualité mais sans couvrir les deux fonctions. Une interprète anglais-français n’aurait su avoir moins de brio et pour l’italien, il en aurait été de même. Elle savait désormais cuisiner quelques plats russes et polonais, avait refait sa garde-robe et offrait à tous une beauté digne et racée.  Et pour finir, elle devenait adroite pour ce qui est de parler de la carrière de Jerensky. Elle en connaissait non seulement tous les méandres mais aussi tout le répertoire qu’il avait abordé de ses débuts en Pologne à ses derniers concerts. Rachmaninov, Debussy, Chopin, mais aussi Beethoven, Brahms et Grieg. Les Russes, beaucoup et les Allemands. Mozart, qu’il n’avait pas tant négligé que cela et Janacek…Elle devenait en quelque sorte l’ambassadrice qu’on attendait çà et là dans les capitales européennes : celle qui annonce l’arrivée du Maestro. Extérieurement, ils semblaient si soudés qu’on les jugeait amants. Ils ne l’étaient pas encore, le divorce de Krystian empêchant Anna de vraiment s’épancher. Il finit, lui qui ne voulait pas parler du tout de ses deux épouses, par rompre le silence :

-J’ai rencontré Liz quand j’avais trente ans. C’est une femme brillante et une bonne interprète. Elle aime les Etats-Unis et vivre à Paris avec moi lui a coûté. C’est une vraie New-Yorkaises qui a ses marques dans cette ville. Je n’ai rien à lui reprocher. Notre mariage a duré plus de vingt ans, tout de même. C’est le temps qui a fait son œuvre. Un beau jour, on se réveille et on sait qu’on aime plus.  Nous restons en bons termes. Liz a su parler à Isabella et j’ai fait de même. Quatre ou cinq ans de malaise ont peut-être été de trop. Nous aurions dû prendre une décision plus rapide. C’est chose faite.

Elle oublia donc l’homme italien qui continuait de lui écrire sporadiquement et qui peuplait ses nuits solitaires d’étranges débauches, pour devenir la maîtresse de Jerensky. Il ne pouvait guère en aller autrement puisque la séparation officielle entre les époux venait de toucher les esprits. Dès le début, Anna fut aussi comblée physiquement que mal à l’aise. Elle avait été subjuguée par son père au point d’aimer deux hommes fuyants qui ne pouvaient rivaliser avec lui. Elle n’avait pas résolu le problème mais l’avait juste contourné. Après tout, depuis des années, elle était seule et souhaitait l’être. Contrairement aux deux hommes de sa vie, Krystian était de taille à affronter Colin, le père mirifique qui, même mort, continuait de régner. Elle passa donc des nuits et des nuits auprès de l’homme qu’elle aimait à voir surgir dans ses rêves le visage courroucé de son père. Le plus souvent, il lui apparaissait sans détour et elle ne pouvait réellement qualifier de « rêves » ces brusques apparitions. Elle se réveillait en sursaut et se trouvait face à lui. A d’autres moments, elle dormait et Colin se glissait alors dans la fantasmagorie de ses rêves, endossant une apparence tantôt humaine, tantôt animale. Au matin, quand elle défaisait l’écheveau des images brutales qui l’avaient assaillie, elle finissait par le reconnaître.

A Krystian, elle ne disait rien. Toujours très pris par sa carrière, il se reposait désormais sur elle. Peu démonstratif en public, il pouvait l’être en privé où il se révéla un partenaire adroit. Malgré cela, il ne se livrait à aucune effusion sentimentale et ne lui montrait guère de tendresse. Elle mit du temps à comprendre qu’elle n’y était pour rien. Il était ainsi, épris et fidèle mais démonstratif du tout.

Un an passa ainsi et il parla mariage. Elle aurait dû être folle de joie mais son bonheur n’était pas total. Elle avait pourtant, au terme de son affrontement avec son père mort, compris qu’elle triomphait…

Un peu lasse de la vie errante que son futur époux lui faisait mener, elle demanda à regagner Paris. Elle y préparerait l’appartement qui, à son retour, serait lumineux et plein de fleurs. Elle cuisinerait pour lui, à l’avance, irait lui acheter de beaux vêtements sobres puisqu’il se plaignait de ne pouvoir le faire, trierait son courrier et règlerait les factures. Elle avait une procuration. Il trouva l’idée très bonne mais eut un pincement au cœur. Elle lui manquerait. Quand il y pensait ! Il la laissa tout de même retourner en France.