tableau abstrait 1

Loin de tous les faux semblants qui entourent Krystian Jerensky, Anna fait le choix de la confiance et l'épouse...

Dans ce cadre idyllique qui se mettait en place, les fantômes du passé n’avaient pas leur place. Elle s’était gardée de parler à Krystian des lettres étranges qu’elle avait ouvertes. Il en aurait ri. Ce n’était rien. Le Polonais rondouillard avait raison. Pour ce qui était de lui, elle commençait à comprendre sa bévue. Pour une raison ou une autre, il en voulait au pianiste. Qu’ils se voient épisodiquement pour faire l’amour, il lui donnerait beaucoup de plaisir physique mais il prendrait barre sur elle. Elle se trahirait ou il parlerait. Dans les deux cas, ce serait dramatique. Il fallait l’arrêter. Elle lui écrivit. Au téléphone, il la contrecarrerait et lui arracherait le maintien de leur rendez-vous. Sur internet, elle craignait d’être entraînée à un dialogue sans fin. Il aurait le dernier mot. Elle fut longue dans sa lettre et selon elle, claire et honnête.

Quinze jours plus tard, il n’avait pas répondu. Elle n’y tenait plus mais n’osait rien tenté. Justin, Isabella et Krystian, désormais remis, étaient là sans cesse. Heureusement, Justin voulait aller en Corse. Elle ne se proposa pas pour les accompagner malgré l’insistance de chacun. Ce serait de toute façon, un bref séjour.

Waklaski, qu’est-ce qu’il manigançait ? Elle l’apprit en tentant de nouveau de le contacter. Elle eut sa compagne au téléphone. Elle ignorait qu’il en eut une. Ils se connaissaient depuis plus de vingt ans. Il avait donc menti…

-       Il est mort.

-       Quoi ?

-       Il a été empoisonné lors d’une soirée…

-       Une soirée ?

-       Un grand dîner…

-       Ce ne  peut être une intoxication alimentaire ?

-       Non, je viens de vous le dire. Vous parlez à Ingrid ! Je partage sa vie depuis longtemps et sais de quoi je parle.

-       Son corps a été autopsié ?

-       Il ne le sera pas.

-       Alors, quelles peuvent être vos certitudes ?

-       Elles sont totales. Vous avez notre adresse, je le sais. Impossible de parler au téléphone.

-       Que voulez-vous que je fasse ?

-     Venir. De toute façon, vous l’avez déjà fait. Allez, je le connaissais bien ! Il vous aura couru après ! C’était un noceur. Il ne voulait pas raccrocher avec les femmes !

-       Je suis désolée.

-       Bien moins que moi. Venez me voir. Les obsèques auront eu lieu. Tous ces Polonais et ces Russes à inviter et réconforter. Une partie de plaisir…

Elle n’alla pas à Genève mais la femme répondit à ses demandes en lui envoyant des coupures de presse. Une centaine de personnes avaient assisté à l’enterrement de Waklaski. Ingrid n’était pas avare en détail sur les hommages rendus à son compagnon par des associations d’exilés tout autant que par des individuels. Il y avait là beaucoup de musiciens. C’est qu’il était estimé d’eux et c’était de bonne guerre car il les avait défendus et protégés. Cela n’aurait qu’attristé Anna si elle n’y avait joint des coupures de presse par dizaines. Des années après leur passage à l’ouest, il en était mort beaucoup des « dissidents » originaires des pays de l’est ou de la mère Russie et ceci des années cinquante à nos jours. L’ennui, avec ces morts, est qu’elles n’avaient pas l’air naturel. Un camion roulait soudain trop vite ou une voiture, une soirée au restaurant finissait par un étrange coma, des chocolats envoyés par la poste provoquaient le pire…Il y avait vraiment de tout mais c’était si banal qu’on n’ouvrait pas d’enquête…

« A l’est, écrivait Ingrid, vous aurez forcément fait des ravages en partant comme ça. Alors, les conjoints, les enfants, les condisciples d’école ou d’université ou tout simplement vos voisins d’antan à qui vous avez involontairement fait du mal, ils se vengent. Les plus gentils iront vous insulter par lettres. Mais les autres sont capables de tout. Je sais, tout un univers a disparu et vous ne me croirez pas. Les témoins directs de cette ère ne sont, la plupart du temps, plus là. Mais ils ont des descendants. Tomasz a échappé à plusieurs tentatives mais pas à celle-là. Ils ont fini par l’avoir »

Elle s’interrogea des jours durant sans que la moindre réponse ne lui apparaisse. Elle décida de se remettre à chercher et le fit avec plus de soin. Chaque soir, elle rangeait ce qu’elle avait défait, de sorte que rien ne paraissait. Elle finit, après des heures et des heures d’acharnement par trouver dans la bibliothèque de Krystian une enveloppe contenant des entrefilets et des fragments de lettres. Ils tombèrent eux-mêmes d’une vieille édition du théâtre de Molière, qu’il avait. Il y avait un texte en russe et en polonais  dont elle réussit, grâce aux logiciels actuels de traitement de texte, à obtenir une traduction. Il s’agissait de ses parents. Ils avaient reçu une sorte de blâme…Ensuite sur un long article en polonais sur une certaine Agnieszka Rasvanska…Elle traduisit également et resta foudroyée. Elle n’était pas morte dans un accident de voiture cinq ans après le passage de son ex-mari à l’ouest. Elle avait survécu à cet affront et s’était remariée. Une belle carrière universitaire et un autre enfant ! Un garçon, cette fois. Un cancer l’avait emportée et ça ne faisait pas si longtemps.

Ainsi, ils mentaient tous. Vaklasky avait pleuré  sa femme sauf s’il l’avait délibérément rejetée. Krystian  était passé à l’ouest sachant qu’il pouvait s’épargner des scrupules vis-à-vis de sa famille puisque sa jolie épouse ne voulait plus de lui…Alors qu’il semblait bien que c’était faux. L’article stipulait bien qu’elle avait demandé une sorte de divorce par contumace, son mari demeurant totalement muet…Quant à ses filles, une autre coupure de presse l’informait qu’elles s’en tiraient bien. L’une avait fait des études d’économie et avait terminé sa formation par un diplôme aux Etats-Unis. L’autre était vétérinaire. Elles étaient toutes les deux très jolies et lui ressemblaient de très loin. Rasvanka, le nouvel époux, était banquier. Ce nouveau monde que constituait l’effondrement du communisme et la recherche d’une nouvelle ère lui avait manifestement très bien convenu et lui convenait toujours puisqu’il était vivant…

De retour de Corse, Krystian tint à parler avec elle des préparatifs du mariage. Ce serait à paris, à la mairie de leur arrondissement. La fête se déroulerait dans cet appartement et non, elle n’aurait rien le droit de faire.

Concernant le beau duplex qu’il avait à Londres, il lui précisa qu’il le vendait. Quant à son petit appartement new-yorkais, il le donnait à Isabella. La passation était en cours. Il ne restait que Paris. Londres, il devrait s’y rendre pour procéder à la vente du très beau mobilier qui le meublait ainsi que de plusieurs toiles de maîtres. Pour ce qui est de New York, Liz prenait les choses en main : c’est elle qui vendrait. Il se préoccupait beaucoup des pianos laissés en Angleterre : c’était de fabuleux instruments…Le mieux est qu’il achète un autre bien à Paris. Il les y mettrait en dépôt. Il faudrait chercher à acheter et à Paris, tout était cher…

Elle le félicita de son à propos non sans le sonder. Passer d’une ville à une autre, il l’avait fait des années durant. Sa décision était prise. Elle le sentit sans remord.

A la veille du mariage, il lui dit :

-       Waklaski est mort, tu le sais.

-       Oui. Je l’ai appris mais n’ai pas de détails.

-       Il a été assassiné.

-       Krystian !

-       C’est vrai. Sa compagne a fait des siennes et une enquête est ouverte. C’est très glauque. Anna, promets-moi de pas m’en parler. De ton côté, interroge-toi le moins possible. C’était un drôle de type qui faisait des affaires louches. La police aboutira à une mafia russe quelconque. Laisse-cela.

-       Je te le promets.

-       Ma première femme n’est jamais morte en Pologne dans un accident de la route. On a pu te dire cela mais c’est faux. Anna, j’ai été évasif mais pas menteur, tu comprends ?

-       Je comprends.

-       Elle est morte il y a peu de temps et j’en ai été désolé.

-       Je comprends.

-       Promets-moi de laisser le passé là où il est : le tien et le mien.

-       Je te le promets.

Ils choisirent les plats qui seraient servi aux repas, la disposition des tables, le personnel à engager et les fleuristes à contacter. Elle porterait un tailleur blanc.

Il écarta Schubert, trop mélancolique et Janacek, trop contemporain. Mozart : il y aurait toujours quelque chose à faire avec Mozart. Elle l’écouta jouer des heures durant avant qu’il se mette d’accord.

Au moment d’établir la liste des invités, elle peina à trouver quatre ou cinq personnes. Il lui resta une employée d’agence de voyage avec laquelle elle était restée en contact et deux employées de maison qu’elle avait connues chez la vieille dame et l’élégant vieux monsieur. Elle en chercha d’autres mais ils devaient avoir changé d’adresse et de numéro de téléphone car elle ne put les contacter. Il y aurait donc trois personnes de son côté et trente-cinq du sien. Elle n’en fut pas offusquée. Tout se passerait bien.

Ils dormirent la veille du mariage l’un à côté de l’autre, sans se toucher. Au matin, elle était fiévreuse mais se fit belle.

Ce serait une belle journée. Elle ne put s’empêcher de penser aux livres ouverts d’où glissaient des photos et de vieilles lettres, aux messages vulgaires qu’on lui expédiait, à cette femme blonde qu’il avait laissée et à ses deux belles jeunes femmes qui s’étaient formées loin de lui à la vie. Elle pensa aussi au Polonais rond et rusé. Il avait encore beaucoup à lui dire. Rien n’était simple…

Elle refusa cependant d’aller plus avant, ferma sa mémoire et décida d’être fidèle à ce pianiste voulait d’elle : la fidélité à ce qu’il était. Un homme marqué et droit lui faisait confiance. Elle ne décevrait pas.

Il avait encore Schubert la veille. On jouerait Mozart pour lui.

Elle lissa ses cheveux et alla le rejoindre. Il la trouvait jolie. Bientôt, ils iraient à la mairie.

 

2008 : première version

2017 : nouvelle version.