BELGAIMAGE-100784456-1100x715

2 Valeria. Roquebrune Cap Martin. Décembre 2015.

La Côte d’Azur en décembre, c’est étrange. On approchait des fêtes et c’est moi qui avais trouvé la maison. Moi, Valeria, l’Italo-américaine qui aimait autant la Riviera que les abords de Roquebrune. J’allais souvent en Italie voir les frères de ma mère et pour ce qui est de la Côte, j’aimais y revenir. J’y avais gardé un amour d’été devenu depuis marié et père de famille. Curieusement, après cette amourette, j’étais devenue très amie et c’est lui, qui étant dans l’immobilier, me proposait des villas sur les hauteurs quand l’envie me prenait de séjourner dans le sud de la France. Le prix qu’il m’en proposait, en des périodes où les touristes n’affluaient pas autant, rendait facile d’y faire venir mon frère et ma sœur ainsi ce qui me restait de famille italienne. J’avais aussi d’autres options, comme celle d’y réunir des amis. Attendu que j’avais vécu en Angleterre, aux USA et en France, sans parler de mes longs passages en Australie et aux Pays-Bas, j’étais sûr de réunir, dans un des belles maisons que Xavier Delacour avait l’habitude de dénicher pour moi, un assemblage cosmopolite de jeunes gens divers qui avaient tous le même point commun, pardon deux : sinon la beauté du moins le charme et surtout le talent. Cette fois, chacun de mes invités avait les deux attributs. Entre le 10 décembre et 5 janvier, viendraient Carolyn une jeune actrice américaine qui tentait sa chance à Broadway, Jonathan le sculpteur australien que j’avais rencontré quelques années auparavant à Sydney, Nicholas le pianiste anglais le plus doué que je n’ai jamais connu, Marjan, la Hollandaise qui tentait de percer comme metteure en scène à Amsterdam et, pour finir sur le plus précieux, deux danseurs du Ballet Royal du Canada : Guillaume Larrieu, le Québécois et Erik Anderson, le Danois. Ça allait être magnifique, j’en étais sûre. Je connaissais très bien Carolyn et Nicholas, avait d’excellents souvenirs avec Marjan et Guillaume et beaucoup moins Erik qui était récent dans la liste de mes « conquêtes amicales ». Je précise que, pour ma part, j’avais créé de la lingerie féminine pour Victoria’s secret et m’étais fait connaître pour mon originalité et mon audace. Toujours à New York, j’étais tenté par Milan où je pourrais travailler pour Dolce et Gabbana… Ça allait se préciser très vite. Être styliste pour une maison de couture aussi réputée, c’était entrer dans la cour des grands.

Je suis arrivée en France le sept décembre et, à l’aéroport de Nice, Xavier est venu me chercher. On a dîné chez lui le soir en compagnie de son épouse, Nathalie et de leurs deux filles. Ça a été une belle soirée, pleine de charmes et de rires. Le lendemain, on est allé à Roquebrune et il m’a montré la villa. Elle était de belles dimensions et sise sur les hauteurs. Entièrement meublée, elle disposait de plus de chambres qu’il ne m’en fallait pour recevoir mes amis. Xavier la louait sans cesse d’avril à octobre tant à des Américains qu’à des Anglais. Tout y était fonctionnel et confortable et surtout tout y était très beau : canapés de cuir blanc, fauteuils design, copies de tableaux de grands maîtres de l’abstrait, mobilier stylé mariant des styles divers, voilages blancs aux fenêtres et belles salles de bain jouxtant quasiment toutes les chambres. J’ai poussé des exclamations de joie ! Tout le monde serait content non seulement à cause de la beauté des lieux mais à cause des vastes proportions de la pièce maîtresse, de la taille de la plupart des chambres et surtout de la présence des communs. Ils étaient aménagés eux-aussi et de quelle manière ! Nicholas pourrait jouer du piano – car il y en avait-un ; Jonathan sculpterait s’il le souhaitait et Marjan travailler ses mises en scène. Quant aux danseurs, ce serait plus délicat pour eux mais ils trouveraient le moyen de s’entraîner…

- Ça te plaît ?

- Mais tu plaisantes. C’est un lieu incroyable.

-Vous aurez du mal à utiliser la piscine de plein –air. Tu invites un Danois et un Canadien. Eux peut-être s’accommoderont de la température de l’eau.

-Non, je ne pense pas !

-Il y a des vélos à disposition, des appareils de musculation et la plus belle des chambres est équipée d’un spa. Tu ne peux imaginer à quel point les locataires épisodiques de ce type de maison sont exigeants. Ils paient beaucoup et veulent de ce fait que rien ne leur manque. Le jardin, vous le verrez, est entretenu et il y a une serre. Ah, bien entendu, il y encore un autre bâtiment- A quoi sert- il ?

-A jouer de la musique, à peindre, à chanter, à faire des soirées ! On y danse, on s’y amuse…

-La maison n’est pas assez grande ?

-On dirait bien que non ! Maintenant

-Il y a un gardien des lieux ?

Il n’a pas exactement cette fonction. Il s’occupe de toute panne pouvant survenir dans la maison et de tout problème extérieur. La villa est sécurisée. Le mur d’enceinte est dissuasif. Michele, l’homme de peine, n’est pas toujours là, sauf en été où j’ai affaire à des clients presque maniaques dans leurs exigences.

-Pas de danger, donc ?

-T’ai-je déjà loué une maison qui en présente ?

-Non.

-Vous venez en décembre. Il n’y pas tellement de touristes. Plus vous vous approcherez des Fêtes, plus vous verrez des gens circuler. Ils sont du coin ou viennent des villes voisines. Ces gens-là ne posent en général pas de problème. En été, c’est un peu différent. On est près de Monaco. Il y a des voleurs, de plus ou moins grande envergure mais ceux qui ont les moyens de posséder une belle propriété ici ont aussi ceux d’écarter tout danger.

-En tout cas, c’est un très beau lieu.

-Oui mais si j’ai un conseil à te donner, reviens en août ou en septembre. Vous disposez d’un chemin privé, assez escarpé il est vrai, qui vous permet de rejoindre une petite crique de toute beauté. C’est quasiment une dépendance de la propriété. Ceux qui ne louent pas « La Villa jaune » ne s’y rendent pas.

-Il peut y avoir de belles journées même en hiver…

-Si vous n’attendez pas de la Côte d’azur qu’elle remplisse uniquement son rôle de bel écrin estival pour vacanciers aisés en quête de soleil et du bleu de la Méditerranée, vous y trouverez votre compte !

-Je suis déjà venue en basse saison !

-Oui, mais pas en aussi bonne compagnie, à ce qu’il me semble !

J’avais trente-deux ans. Xavier restait, dans mon imaginaire, le type d’homme qui ne fait pas de mal à une femme. Il avait eu une brève liaison avec moi et c’est lui qui Y avait mis fin. Physiquement et intellectuellement, je ne correspondais pas à la femme qu’il voulait rencontrer mais il avait pour lui deux grandes qualités : le tact et l’humour. Cette jeune fille de vingt-trois ans qu’il n’était pas pour lui une amoureuse, il lui proposait une amitié sincère. Puisqu’on habitait sur des continents différents et avions des partenaires différents, on pouvait beaucoup partager ! Eh bien, on l’a fait. Il avait eu la primeur de mes émotions anglaises, australiennes, hollandaises et américaines tant pour ma laborieuses ascension professionnelle que pour mes tumultueuses amours. Il m’avait parlé de ses rencontres avortées puis de l’amour qu’il avait éprouvé pour sa future femme. Il m’avait parlé de la naissance de ses deux enfants. Enfin, il m’avait raconté ses errances dans le monde des promoteurs immobiliers. Il s’en tirait bien. De mon côté, je l’avais pris comme confident de mes échecs amoureux. Voilà bien quelqu’un qui aurait pu souligner mon caractère entier et emporté et ma façon d’intimider les hommes ; il ne l’avait pas fait. Il ne jugeait pas. Il m’avait dit une fois qu’une fois que j’aurais résolu ce problème d’intimidation et cessé de vouloir prendre barre sur mon partenaire, tout irait beaucoup mieux. Il ne s’embarrassait pas de psychologie, Xavier. Pour lui, il fallait juste que je cesse d’être cette Italo-américaine qui se la jouait et récitait en secret les pamphlets féministes des années soixante-dix que sa timide de mère n’avait jamais fait sien. Il était sûr que si j’allais à Milan, je changerais…Et attendant, je devais miser sur ces vacances inattendues pour lentement mais sûrement opérer un changement…

-Un Canadien, un Danois, les deux dansant à Toronto et puis un Anglais, un Australien et une Hollandaise ?

-Voilà.

-Dis-moi, c’est une chance ! Seulement deux femmes pour tous ces mâles ?

-Guillaume est fiancé et sa promise viendra quelques jours.

-Et l’Anglais ?

-Il a une amie mais je ne sais si elle viendra.

-L’Australien ?

-Il a une compagne et il lui est fidèle. Elle ne pourra venir et lui, de toute façon, ne restera pas forcément tout le temps du séjour.

-Il reste le Danois.

-Je ne sais pas où il en est, lui…Théoriquement, il a un compagnon.

-Qui sait…

-Ce sont des amis. Il ne faut pas tout mélanger…Et de toute façon, tu oublies l’Américaine…

Hommages-et-fleurs-a-la-maison-de-George-Michael_width1024

 

Xavier s’est mis à rire. Il était sûr que tout irait bien. Pour ne pas me mettre en peine, il avait dit à l’homme de peine de faire des courses. Tous mes invités arrivant dans les quarante-heures à venir, l’inspection des achats m’a déçue. Qu’à cela ne tienne, Xavier m’a aidé à « dévaliser » un supermarché et des épiceries fines. Après quoi, il m’a mise en boite :

-Qui fera la cuisine pour tout ce monde-là ?

-Moi. Une femme de ménage est prévue mais pas une cuisinière.

-Tu vas crouler sous le travail et ce sera pesant !

Non, car c’est moi qui invite…

-C’est très généreux mais tu vas t’épuiser ! Allons, laisse-moi t’aider.

-Comment cela ?

-Je connais quelqu’un qui fera l’affaire. Elle se fait payer mais vous êtes nombreux. Elle travaille souvent pour la villa et crois-moi, ils ont leurs exigences. Dîners raffinés et à thème. Produits frais. Spécialités locales. Pour un peu, elle pourrait imprimer les menus en provençal et porter un costume traditionnel !

-A ce point ? D’accord, c’est une bonne idée mais…

-Elle se présentera demain : Elisabeth Bellini.

-Ça sent l’Italie…

-Non, la Provence. Attention, elle est susceptible…

Tout était de bon augure. Il me restait à passer ma première nuit dans la grande villa. Je l’ai fait. Au début, j’ai été contente, ai regardé un DVD dans l’immense salon et bu un verre de vin blanc fruité avant d’aller dormir. Passer dans le monde des rêves m’a permis cinq heures de repos total et de bonheur car, à la fois lisses et déroutantes, des images merveilleuses de montagnes enneigées, de lacs exotiques, de plages tropicales tout de même court-circuités par les étranges créatures ailées ou cornues qui s’y promenaient. Belles ou difformes, elles enrayaient l’évidente beauté de ces paysages rêvés en la complexifiant quand elles ne la faisaient pas disparaitre. Malgré tout, c’était émerveillant, c’est pourquoi j’ai regretté que, soudain, l’angoisse me laisse si seule dans l’obscurité.

Quelqu’un, pas loin de la villa, hurlait à la mort et je ne savais qui c’était. Ça m’a tétanisée et je n’ai plus dormi. Ce n’était pas un Français, j’en avais l’intuition. Il venait d’ailleurs. Il s’était sauvé, coupant les ponts. Au cœur de la nuit, il ouvrait les yeux sur l’horreur et s’apprêtait à quitter ce monde.

A plusieurs reprises, j’ai crié. Au matin, m’étant tout de même rendormie, j’ai eu un appel de Carolyn et de Marjan. Elles s’étaient retrouvées à Paris et faisaient route ensemble depuis que leur avion s’était posé à Nice. Oubliant mon inquiétude, j’ai contacté une sorte de brunch-déjeuner-dîner, tenant compte des voyages plus ou moins longs qu’elles avaient dû faire et de l’envie qu’elles auraient de se poser et d’être au calme. A peine arrivées, elles ont couru partout : tout leur plaisait. On a picoré, bu modérément et fait le tour du propriétaire. On devisait devant la cuisinière est arrivée pour se présenter. Elle avait la cinquantaine, était très ronde mais ne manquait pas d’aplomb. En outre, contrairement à tant de femmes que le surpoids pénalise, elle m’est apparue comme alerte et harmonieuse. Elle a voulu me montrer ses références mais la parole de Xavier me suffisait. Elle était rassurante et, sans en avoir la moindre conscience, m’a aidée à m’apaiser.

L’homme qui voulait mourir continuait, je le savais, de gémir et de haleter tout près de la villa. Il me faisait peur. Je voulais que les garçons viennent. Ils me rassureraient.

Le lendemain, Nicholas est arrivé de Londres et Jonathan de Paris où il s’était autorisé une halte pour se remettre de son très long vol en provenance d’Australie. On a fait une courte ballade dans Roquebrune avant de retourner à la villa pour parler de tout et de rien. En dernier lieu, Guillaume et Erik nous ont rejoints.

On était huit dans la belle villa. Les vacances commençaient et on en était heureux. Qu’un homme, à l’extérieur, continue de hurler et d’appeler au secours, j’étais seule à le savoir et, ne disposant d’aucun élément pour infirmer ma position, je n’en ai parlé à personne. Cet appel déchirant ne pouvait cependant me laisser indifférente. Il faudrait, de toute façon, que je sorte du silence.