george-michael-1743

3 George. Paris. Décembre 2015.

Je suis méconnaissable. C’est bien. J’ai élu domicile dans un hôtel moyen de gamme. Voilà qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps, d’autant que le beau jeune homme qui tentait de garder les yeux ouverts à la réception a regardé mon passeport d’un œil endormi avant de m’adresser un sourire de commande...

En prenant ma douche ce matin, je me suis fait horreur. Tout s’effondre en moi, physiquement aussi. Pourquoi ai-je désormais l’air épuisé et le teint blafard ? On a tant dit que j’étais beau…

Je suis parti sans rien dire : ils ne comprendront pas et surtout, ils se déchaîneront. Je ne peux pas rester à Paris. Déjà là, j’ai l’impression de devoir me déguiser. En fin de compte, je m’estime heureux que « mes excès » me permettent un incognito relatif. Je viens à peine d’arriver…Ils sauront…Ils trouveront comment me joindre. Jeter son cellulaire à la corbeille, ça ne sert à rien puisque de toute façon, j’en achèterai un autre. Je laisse les messages sans réponse. Ils appellent et ils crient. Bientôt, la mémoire de mon portable sera saturée. Je guette cet instant magique…

Je ne peux pas rester ici, dans cette ville fantastique où errent trop de fantômes…Je ne peux en fait que retrouver les jours anciens, les retraverser et tout est souffrance…Pourtant, au départ, les dieux étaient de mon côté…

La musique, dès le départ. Rien d’autre. Je n’avais, à sept ou huit ans, aucune idée de la forme que cela prendrait mais un désir tenace m’animait er m’enfiévrait.

Dans ma famille, on ne jouait d’aucun instrument. J’étais petit. Mes idées étaient confuses. Le saxophone me plaisait car la sonorité en est belle, si sombre par instants et étincelante par d’autres. Il y avait aussi le piano et la guitare. Je vivais dans une banlieue assez pauvre de Londres où les gens travaillaient sans cesse. Pour ne pas perdre tout espoir ils se raccrochaient à un rêve de réussite sociale, que celui-ci fut magnifique ou modeste. Quelquefois, on me laissait entendre qu’un tel déménageait pour un quartier plus représentatif et « allait s’en sortir ». J’étais content. On pouvait suggérer le contraire et alors j'étais triste. Des impayés nombreux, la chute, la misère. On restait dans un « là » qui était inconfortable. Il y avait tant d’hommes et de femmes qui trimaient pour si peu que les laisser pour compte étaient regardés avec un mélange de pitié et de dédain. Je n’ai pas tant de souvenirs de ceux qui tombaient. J’étais avec les autres, ceux qui sortaient la tête de l’eau…Allez savoir pourquoi, alors que je suis si abattu, cette image me fait rire ! Je pense à des canards !

Mon père était un immigré chypriote qui, péniblement, s’était initié à la restauration « anglaise ». Il voulait dire par là qu’il servait à ses clients une cuisine grecque goûteuse mais adaptée. Enfant, j’avais des relations difficiles avec lui. Il parlait anglais avec un fort accent, s’en voulait de ne pas le perdre et travaillait comme un forcené. Il avait beaucoup d’abattage mais, par bien des aspects, il m’effrayait. Il rentrait tard et avait toujours l’air fatigué, ce qui le rendait difficile d’abord. On ne pouvait pas se parler sans se quereller. Je portais le même prénom que lui et je me souviens que très jeune, j’en restais mal à l’aise comme si je me trouvais dans l’obligation d’être comme lui. Je ne le voulais pas… De ce point de vue-là, je n’ai rien lâché et la Pop star que je suis devenue a tenté de se détacher de cet être ventripotent. En vain ! Je tiens de lui et ai hérité d’une sorte de démesure grecque qui fait de moi un homme excessif, C’est vrai, je ne l’ai pas encouragé à beaucoup me côtoyer. Il a compris très vite, en bon méditerranéen qu’il était. Cependant, il s’est montré bien plus habile qu’attendu. Il a bien compris qu’il ne fallait s’attendre à de petits enfants avec moi mais il a fait preuve d’une grande droiture et d’une grande loyauté. Il a, au fil du temps, accepté qui j’étais.

Pour la musique, tout jeune, j’ai dû passer par lui, malgré mon appréhension. Il fallait qu’il nous aide à démarrer, les parents d’Andrew ne pouvant subvenir à tout.  Contrairement à ces derniers qui ont tout de suite été persuadés qu’ils misaient sur le bon cheval, mon père a été certain qu’il mettait de l’argent sur un piètre coureur, incapable de gagner une course. Il a cédé en rechignant. Puis, il a découvert avec stupéfaction que j’étais excellent tant en endurance pour le saut d’obstacle. Un pur-sang ! Il n’en est pas revenu…Si ce n’est que je ne me préparais pas en tant qu’athlète pour les jeux olympiques mais pour chanter à Wembley. Je l’ai convaincu peu à peu et lui ai offert une Rolls Royce. Il a aimé.

Ma mère, elle, ne doutait pas. Elle sentait que j’avais du talent. Je l’aimais, elle, Lesley. Encore jeune, elle avait de bonnes joues rouges et des yeux bruns pétillants. Elle me serrait fort contre elle quand j’étais bébé et n’a jamais cessé de le faire jusqu’à sa mort comme s’il ne lui suffisait pas de me donner de l’amour. Je me souviens très bien de son étonnement quand j’ai parlé de la musique. Sur de petits cahiers, je recopiais des chansons mais aussi des partitions. Elle est la première à avoir compris que j’étais attiré par le solfège. Oui, je connaissais les notes de musique et leur pouvoir. Elle en a été très surprise et comme flattée. Mon premier instrument de musique a été une guitare sèche. Un certain monsieur Lindsay me donnait des cours aussi peu porteurs que son austérité et son incompétence l’y autorisaient. Je me suis plaint et ma mère a trouvé mieux. J’avais un peu grandi et elle m’a inscrit à l’école de musique du coin où j'ai très vite progressé. Très vite, on a vanté mon oreille musicale et ma facilité à apprendre à jouer d'un instrument. J'ai voulu m'attaquer au piano et je l'ai fait avec la même rigueur. En

Patricia et Helen, mes deux sœurs, se débrouillaient bien mieux que moi à l’école et avaient meilleure presse. Elles étaient assez distantes avec moi, estimant que je j’étais le préféré de ma mère et le point d’interrogation de mon père. Il les adorait pour sa part et elles ne tenaient, pour aucune d’entre elles, à ce que la situation s’inversât. Ma mère, elle, avait une pudeur instinctive. Elle tentait, par tous les moyens, de favoriser mes désirs et la musique ne lui apparaissait comme nullement abstraite.

Je l’aimais, Dieu que je l’aimais, ma mère, ma maman, Lesley ! Elle était si bonne, si profonde et si en phase avec moi. Les psaumes et leur beauté s’ouvrait quand je contemplais son beau visage. Les verts paradis, les sources bienfaisantes, les ciels cléments…

Jusqu’à l’âge de treize ans, j’ai été un collégien insignifiant. J’étudiais dans un établissement public d’une banlieue londonienne peu flatteuse sur lequel personne n’avait rien à dire. Quand j’ai eu décidé mon copain Andrew à former un groupe pop avec moi, mon avenir s’est dessiné et j’ai su que je ne serais pas obscur. Il y avait longtemps déjà que j’avais tronqué la guitare sèche contre une guitare électrique et envoyé aux oubliettes mon premier enseignant. J’avais appris le piano aussi et obtenu de mes parents qu’ils en louent un. J’écrivais déjà des chansons et j’étais partout : paroles, musique, arrangement, orchestration. Andrew ne faisait que rire. Il voyait les bons côtés de la vie. J’avais besoin de son équilibre comme de sa légèreté. On s’installait soit dans sa chambre, chez ses parents, soit dans le garage, chez les miens et on répétait. J’avais une belle voix et j’avais déjà compris que je devrais la travailler. Andrew, lui, avait un incroyable sens du costume et de la mise en scène. Il inventait les costumes qu’on porterait quand on serait célèbre, les brushings qui nous mettraient en valeur et les accessoires qui nous rendraient irrésistibles. On vivait les années Thatcher et tout le monde courbait l’échine. On serait là, tous les deux, à la sortie de cette ère et on nous adorerait d’être si vifs et si gais. En ce sens, il voyait juste dans le temps même où nos deux familles attendaient péniblement que notre désir de fonder un groupe musical à succès nous apparaisse enfin comme une des illusions de notre adolescence. Ils se trompaient ! Comme ils se trompaient ! A dix-huit ans, on n’avait ni l’un ni l’autre abandonné l’espoir de se faire connaître. On se produisait à droite et à gauche dans de petites salles de banlieue. On se disait que quelqu’un nous repérerait forcément et qu’on ferait une maquette puis un disque. Il ne pouvait en aller autrement. On avait raison de ne pas douter. Il est venu à la fin d’un de nos spectacles pour lycéennes survoltées, l’homme qui portait notre destin. La maquette a bel et bien existé et on a enregistré un petit single, chez Sony tout de même…

Ensuite, ça a été la folie, le raz de marée, les concerts, les enregistrements, les télés et les centaines de milliers de disques vendus. On nous adorait, les filles surtout. Elles hurlaient et jetaient sur scène des fleurs, des messages d’amour, des sous-vêtements. Andrew en profitait le plus qu’il pouvait, racolant toutes sortes de nanas sans le moindre état d’âme. Moi, je faisais semblant d’être comme lui mais il n’était pas dupe. J’avais peur de ces mêmes filles qui se contorsionnaient devant moi quand je chantais ces airs à la mode qui me rendaient irrésistibles et qui, en dépit de leur facilité, étaient soigneusement écrits. Je bondissais et me déhanchais en mini short jaune sans qu’elle mette le moins du monde en cause ma virilité…Elles me tournaient autour à m’en donner la nausée mais évidemment, je ne montrais rien de ce que je ressentais vraiment. Les unes après les autres, celles sur lesquelles j’avais jeté mon dévolu rejoignaient ma couche ou étaient supposés le faire…Un temps, ce rôle de jeune sultan m’a amusé puis il m’a pesé…

Andrew et moi, on a été d’accord pour cesser de former un groupe alors même qu’on était au sommet ! Du jour au lendemain, on a annoncé une série de concerts d’adieux. Je crois qu’Andrew a pris ça pour un coup de marketing. Voilà, on se mettait en pré-retraite à vingt-quatre ans et quelques mois plus tard, on renaitrait de nos cendres avec, qui sait, un coéquipier fraîchement rencontré. Il avait tort. « Wham », c’était lui et moi, le souci étant que je faisais tout ou presque. Les mélodies, les paroles, les arrangements, les orchestrations, autant ne pas se leurrer, c’était toujours moi. Lui, il avait de bonnes idées pour des clips, des apparitions télé, de nouveaux concerts à négocier. Pour les premières de couvertures où on portait des tenues invraisemblables, il n’avait pas son pareil. Ça ne suffisait plus. Je voulais une carrière en solo. Il a eu l’intelligence de le comprendre et jamais il ne m’en a voulu. « Wham », c’était fini pour nous mais au  téléphone, des années durant, il m’a chanté « Club Tropicana » chaque fois qu’on s’appelait. Il le faisait sans nostalgie, en vrai pote d’adolescence. Seulement, le mienne comme la sienne était finie et seul, je traçais une route pleine de disques d’or et de record à l’audimat…

J’avais commencé à changer d’apparence. Ma voix s’était modifiée et bien sûr mon répertoire. Pour l’ambiguïté, je n’ai rien fait. J’ai continué de donner le change parce que le travestissement en Angleterre, pour peu qu’on observe certaines règles, ne choque pas tant que cela et la beauté physique non plus, même si, à certains signes discrets, on voit qu’elle n’est pas strictement hétérosexuelle.

Des années et des années de carrière…Je vends toujours mais moins qu’au moment où j’étais « glamour » ... Je n’ai jamais été sans angoisse, j’étais très introspectif mais très jeune, je n’en souffrais pas, pas plus que je n’étais gêné de des « uniformes » divers dans lequel je chantais et de tous les sous-entendus qui s’y accrochaient. Ce doit être ça vieillir, perdre cette facilité à livrer une image légère, se mettre à la contrôler absolument avant de la sentir vous échapper, se rendre compte qu’on a mis trop longtemps à ne plus mentir.

La vie passait. Il y a des moments où je ne pouvais plus rien faire, d’autres où j’étais malade et d’autres enfin où je retrouvais cette merveilleuse créativité des premiers temps, comme si rien ne m’était arrivé. J’étais toujours contacté. Je signais toujours des contrats. Je vivais plus ou moins bien…

Il y a six mois, j’ai commencé à rêver du trou noir dans lequel nécessairement je tomberais parce que revenaient dans ma vie les incontournables enfermements de la dépression et que j’y ajoutais mes vieux amis : les comprimés, les pilules, les poudres et les verres d’alcool. Il n’y avait rien à fuir, bien sûr, mais plus grand-chose à affronter non plus. J’avais connu le star système, les joies et les peines d’un succès planétaire ; j’avais menti sur mon identité sexuelle avant de m’éveiller enfin à ce que j’étais et de le revendiquer. J’avais connu la chute dans les sondages et le silence des médias puis tout d’un coup leur réveil et ma renaissance. Et puis j’avais connu l’amour et la perte. Il y a temps où comprend que tout est irrémédiable. On peut continuer de faire le singe, bien sûr et puis quoi ?

Paul a essayé de me faire parler mais j’ai esquivé, ce qui n’était pas simple. Beaucoup de mes vrais amis étaient morts et j’en avais de nouveau, auxquels je n’ai rien dit. Mes sœurs étaient devenues lointaines malgré l’apparente bonhomie des relations qu’elles avaient avec moi. Mon père s’était remarié depuis longtemps déjà et Lesley était défunte. La danseuse morte.

Fin novembre, l’étouffement est venu. J’ai traîné quelques jours seul et j’ai beaucoup bu. Je ne sortais pas. Je laissais des mots à la femme de ménage pour qu’elle sorte Carey, ma chienne Labrador mais j’évitais de la croiser.

Mi- décembre, je suis parti à Heathrow en laissant derrière moi mon ordinateur et des dossiers bien en ordre. J’ai payé mon aller pour la France en liquide. British Airways. Je n’avais qu’un sac de voyage. L’hôtesse de l’air, quand je lui présenté ma carte d’embarquement à l’entrée de l’appareil, m’a souri d’un air entendu. Elle m’avait reconnu. Quand même…

Je n’ai laissé aucun message à Paul. Pourquoi m’étais-je mis à le détester ? J’ai agi de même avec mes deux sœurs. Il ne faudrait pas que je les laisse trop longtemps dans l’incertitude lui comme elles…

Quand l’avion a décollé, j’étais enveloppé dans un désarroi si profond que rien ne semblait pouvoir l’endiguer. Et puis, j’ai entendu la voix de A. J’en ai été totalement bouleversé. Cela faisait si longtemps ! Elle était douce, cette voix et attentive. Un Brésilien qui parlait anglais avec un léger accent…

Je sais, tu ne vas pas bien. Tu es dans un cercle aussi : tout ce que tu avales, tout ce qu’on te vend…George : tu as raison de t’en aller. Tu vois, tu es si prisonnier de toi-même que quand bien même je continuais à te parler, tu ne m’entendais pas. Maintenant, ton âme s’ouvre. Va dans le sud, ne reste pas à Paris. Comment je sais cela ? Tu te le demandes ? J’étais ton ange et je le reste. Je sais. Ils ne te laisseront pas seuls, tu verras…

Intérieurement, je l’ai tancé. Que me disait-il là ? Il était mort depuis si longtemps…

J’ai toujours veillé sur toi.

C’est faux.

C’est vrai. Tu penses que tu vas à Paris car tu es à bout et que c’est là que tu as su pour moi…Tu feras ce qui est à faire. Tu peux avoir ce courage, j’en suis sûr. Mais non, écoute, c’est non. Tu ne dois pas céder à la tentation de venir me rejoindre. Ce n’est pas le moment. C’est trop tôt, George. Pas comme ça. Va dans le sud. Laisse-toi guider. Je suis ton ange…

Ce que j’avais à dire, je l’ai dit. Ne me fais le coup de mes chansons, de ma musique et de mon œuvre…Qu’est-ce qu’il reste ?

L’amour qu’on a pour ton œuvre. Tu es fatigué alors tu te rends plus compte que tu es aimé pour ce que tu as su leur dire, pour ce que tu as déposé dans leurs âmes. Ils t’aiment et ces jeunes gens que tu vas rencontrer, ils vont t’aimer aussi. Courage, George. Ton ange va suivre cela de près. Tu ne tomberas pas.

N’est-ce pas déjà fait ?

Ah, tu dis ça car je ne te parlais pas si souvent…Non, non, ce n’est pas fait. Il y a tant de bruits, de gens autour de toi mais tu es debout, Georges, tu sais ça ?

Non.

Si. Ils te le diront.

J’ai ravalé mes larmes.