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4 Nicholas. Roquebrune. Décembre 2015

J’étais avec Jonathan sur la plage quand on l’a vu. En guise de plage, c’était plutôt une crique et de la villa, l’accès en était difficile. Il fallait emprunter un escalier escarpé aux marches parfois étroites ou abîmées. En général, on y allait tous ensemble et à la queue leu-leu ou par deux ou trois, plutôt le matin ou en début d’après-midi. Décembre à Roquebrune était théoriquement « un mois froid ». Nous trouvions les températures clémentes et même s’il faisait gris, nous sortions beaucoup. En contrebas de la villa, nous disposions d’un espace qui nous était propre et nous nous y délassions, trempant parfois nos pieds dans les eaux tout de même froides d’une Méditerranée hivernale…C’était un endroit magnifique pour chanter et danser, parler de tout et de rien ou se faire la cour. Je venais de signer pour une série de concerts un peu partout en Angleterre et j’en étais très heureux comme peut l’être un virtuose de vingt-huit ans qui sent enfin la chance lui sourire. Jonathan, lui, cherchait toujours à percer et je ne doutais pas qu’il y parviendrait. Chacune de ses statues graciles m’émouvait. Je les avais vues pour la première fois à Sydney, deux ans auparavant et mon cœur avait chaviré. Une petite fille aux longues jambes fines jouxtait un homme entre deux âges et tous deux avançaient sur les étranges chemins de la vie. Une femme, sur la pointe des pieds, tendaient ses mains vers le ciel tandis qu’un jeune homme, bien planté sur ses deux jambes, croisait les bras sur sa poitrine, davantage en signe d’attente que de colère. C’était un univers de l’espérance où tous étaient purs…

Pour l’heure, nous étions là à bavarder, assis sur le sable frais, en tenue de sport. On riait de tout et de rien quand un événement insolite s’est produit…C’est Jonathan qui l’a vu le premier, l’homme en noir qui se tenait très droit.

-Il y a un type là-bas…

-Oui, c’est vrai. Comment a- t-il pu venir jusqu’ici ? Il y a autre accès que la villa ? Ce n’est pas privé ?

-Je pensais que si mais j’ai sans doute tort.

-Mince alors ! En tout cas, ce doit être rudement escarpé. Déjà que nous, pour arriver ici, ça n’a pas été simple…

-Il est très bien vêtu. C’est bizarre. Un cadre supérieur qui prendrait un chemin de traverse…Il lui manque l’attaché-case. Franchement, comment a-t’il fait ?

L’homme ne cherchait particulièrement à venir vers nous et il ne nous regardait pas, alors que l’espace était restreint. Sa pause hiératique était glaçante et nous nous sommes regardés l’un l’autre, Jonathan et moi, sans savoir que penser. Nicholas a pris la parole :

-Valeria n’a pas parlé d’un homme en souffrance qui tournerait autour de la villa ?

-C’est un mauvais rêve qu’elle a fait. Elle nous l’a dit ensuite.

- Pourtant, on dirait qu’elle ne s’est pas trompée…Regarde !

Quand il a commencé, en manteau trois quarts bleu-foncé et costume gris à s’avancer vers la mer, nous sommes restés interloqués. Il a laissé ses lunettes de vue sur le sable ainsi que ce qui nous est apparu ensuite comme un téléphone portable de petite dimension et un porte-chéquier. Il est entré dans l’eau d’un bon pas et n’a pas dévié sa route. La marée était basse et même si l’eau était froide, il avait assez peu de chance d’être rapidement en danger. Toutefois, il était lourdement vêtu et n’avait pas retiré ses chaussures. Le premier effet de surprise passé, Jonathan s’est mis en tête de le secourir. Il s’est partiellement dévêtu et est entré dans l’eau. J’ai fait de même. C’était au-delà de tout principe de réalité, cet homme qui allait droit devant lui dans la lumière bleutée d’une matinée de décembre, confondant la sérénité d’un chemin de terre à l’engloutissement qui le menaçait. Avant même que Jonathan ne l’ait rejoint, il commençait, après un sursaut qu’il l’avait fait nager frénétiquement, à se laisser aller sans plus se débattre. Qu’est-ce qu’il lui arrivait ? Il allait vers les eaux profondes. Mon ami sculpteur avait beau avoir réagi vite, il avait négligé un paramètre : l’homme dont il s’était approché, se défendait. Il ne suffisait pas de le rattraper, de le faire s’arrimer à soi et de le ramener sur la plage puisqu’il ne voulait pas être aidé. Il se battait. J’ai alors rencontré une incroyable réalité : pour le sauver, car il s’agissait bien de cela, il allait falloir prendre barre sur lui. J’ai rejoint Jonathan et nous avons dû nous y mettre à deux pour avoir raison de lui. Je n’aurais jamais imaginé que ce grand homme aux lourds vêtements imbibés d’eau puisse déployer une telle énergie et faire preuve d’une telle ruse pour nous tenir tête et continuer de s’enfoncer dans l’eau. Il nous a fallu pas mal de temps pour le ramener vers rivage, là où nous avions pied et là encore, il s’est débattu de façon Invraisemblable. Épuisés mais soulagés, on s’est retrouvés haletants sur le sable où l’on s’est retrouvés allongés tous les trois, le temps de se reprendre. Nous regardions le ciel tous les deux et cherchions à nous reprendre mais lui, qui gisait entre nous deux, tournait la tête de droite et de gauche et ne cessait de geindre. Il avait peut-être mal. Je l’ai aidé à retirer son manteau mais n’ai vu rien qui pose problème sauf la contusion à la joue que j’avais été obligé de lui faire. Péniblement, il s’est calmé. Quand sa respiration a au repris un rythme normal, on s’est risqué à le faire tenir sur ses pieds. Il n’a opposé pas de résistance. Jonathan avait récupéré sur la plage, son téléphone et ce qui se révélait être un portefeuille plus qu’un porte-chéquier. Il les a gardés avec lui. On a commencé la longue ascension de l’escalier en le guidant pas à pas. J’avais pris son manteau. Après sa violence primaire, il était devenu paisible. La situation, cependant, demeurait irréelle : sur cette plage française, ainsi, deux jeunes étrangers en vacances s’était sérieusement battus avec un candidat à la noyade absolument déterminé. A un moment, je m’étais même demandé si l’un de nous d’eux n’allait pas y rester ! Il n’y avait vraiment rien à comprendre.

Au sommet de l’escalier, l’étrange miraculé du suicide a enfin paru retrouver ses esprits et nous a regardés comme si nous étions enfin des interlocuteurs et non comme des empêcheurs de tourner en rond. Quittant sa dureté, il est devenu un homme simple et sociable.

-Je suis vraiment navré. Je ne savais plus où j’en étais et je vous ai causé bien du souci ! Vous êtes jeunes et je vous ai donné…

-Du fil à retordre. C’est sûr, monsieur !

-Comment vous appelez-vous ?

-Nicholas.

-Et vous ?

-Jonathan.

-Vous êtes anglais et vous australien, c’est ça ?

-Oui, monsieur. Vous êtes sagace pour les accents ! 

-Quel est votre nom ?

-Je m’appelle George. Que faites-vous dans la vie, jeune Anglais ?

-Je suis pianiste de concert.

-Oh, c’est magnifique !

-Et vous, Jonathan ?

-Je suis sculpteur. Je vis à Sydney.

Il avait l’air de vouloir deviser comme ça gaiement, complètement oublieux de son attitude violente quand nous nous efforcions de le sortir de l’eau. Il a poursuivi et nous a stupéfiés :

-A vrai dire, je ne suis pas arrivé par le même chemin et je ne sais trop où est mon véhicule ! Mais je vais le retrouver et rejoindre mon auberge…Elle est quasiment déserte. C’est parfait pour moi.

-Vous voulez rejoindre votre hôtel ?

J’étais partagé entre l’inquiétude et l’amusement. Cet homme avait-il conscience de ce qu’il disait ? Il est resté imperturbable quoique gêné.

-Oui mais j’aimerais que vous m’escortiez. C’est que je n’ai pas recouvré tous mes esprits…

Jonathan a enchaîné :

-Et on doit vous y conduire dans cet accoutrement, les vêtements collés à la peau et les cheveux dégoulinants alors que vous êtes dans la même tenue avec une plaie au visage ? Excusez-moi, monsieur, mais je crois qu’il faut opter pour une autre solution. Nous louons une grande villa pour les vacances ; elle est très proche. Venez- vous remettre et vous changer…

Il est devenu confus.

-Vous feriez ça, m’emmener sur votre lieu de vacances ?

-C’est une proposition solide. Acceptez-la.

Il a eu un sourire amusé qui a enfin détendu son visage tourmenté puis il a adopté une expression humble.

-C’est très généreux à vous d’autant que vous m’avez empêché d’attenter à mes jours…

On l’a guidé vers la maison. La vaste cuisine était vide de tous ses occupants mais quelqu’un jouait du piano dans l’un des salons, Guillaume ou Erik sans doute, et on entendu des pas à l’étage.

J’ai servi un grand bol de café à « George » tandis que Jonathan s’éclipsait pour se changer. J’ai tranché de belles tranches de pain français que j’ai posées sur une assiette devant lui puis j’ai sorti du beurre de frigo et attrapé des pots de confiture sur la desserte.

-Elles sont maison. Et le pain est génial ! C’est la France !

Il s’est à manger avec un tel appétit que j’en ai été suffoqué. Pour quelqu’un qui voulait mettre fin à ses jours quelques instants plus tôt, il faisait preuve d’une belle voracité. Jonathan est revenu avec Carolyn sur ses talons.

-Les garçons, ce n’est pas du jeu. Depuis quand laisse-t-on des vêtements trempés dans la salle de bain de la chambre jaune ? Lequel d’entre vous a pris une douche tout habillé ?

Son regard s’est arrêté sur moi :

-Mais toi-aussi, tu es trempé !

Et puis, elle l’a regardé, lui. Il s’est levé alors et avec une noblesse et une dignité incroyable et lui, qui nous était apparu comme un Anglais d’âge mur plutôt laid et défait, s’est mis à étinceler :

-Veuillez les excuser, mademoiselle ou madame.  C’est moi qui les ai contraints à être dans cet état…Ils m’ont sauvé la vie et ils m’ont conduit ici.

Elle est restée saisie totalement.

-Sauvé la vie ?

-Oui, j’étais très agité…J’ai tenté de me noyer…

Tandis qu’elle restait sidérée, je me suis éclipsé pour aller me laver et me changer aussi. On s’est ensuite occupé de lui. Il était grand et seuls les vêtements de Guillaume pouvaient lui convenir. Quand il est revenu vers nous vêtu d’un jean, d’un grand pull bleu-marine et de bottines, on s’est trouvé face à une autre personne. Il était dépressif, c’est clair mais il avait désormais belle allure. Carolyn a soigné sa coupure à la joue. Elle était bégnine. C’était émouvant de la voir, elle, toute blonde et jolie, poser sur la joue de notre illustre invité un coton imbibé de désinfectant.

-J’avais des lunettes….

-On les a retrouvées dans la poche de votre manteau : voici l’étui, monsieur.

-Nicholas, vous pouvez m’appeler George.

-D’accord, George. Vos vêtements sont dans la machine à laver, sauf ce qui risquerait d'en souffrir. Nous les avons confiés à l'intendante de cette maison. Elle en prendra le plus grand soin. Sinon, voici votre portefeuille avec vos cartes de crédit et tout le reste.

La voix de Carolyn s’est élevée :

-Je pense ne pas me tromper…Vous avez eu une grande carrière, n’est-ce pas ? Est-ce que vous êtes George Daniel ?

-Oui, je le suis. Vous avez raison de parler au passé. J’étais une Pop star. Je devais plaire et faire courir les foules. Je devrais couvrir chaque année beaucoup de grandes capitales européennes. C’était ainsi, les tournées et ça a duré vingt ans environ. C’était fascinant et oppressant. Mais comment une jeune femme comme peut-elle m’avoir identifié, surtout dans l’accoutrement où j’étais ?

La télé anglaise diffusait avant-hier une émission sur vous…

-Ah, une rétrospective, j’imagine...

-Oui. C’est votre visage que j’y ai vu. Je vous reconnais.

-Quelle chaîne anglaise ?

-Channel 5.

-Oh, je vois !  Que des compliments sur moi, bien sûr ?

-Non, ce serait mentir mais vos chansons sont au-delà de tout…

Il l’a regardée avec déférence. Il se tenait très droit et il était digne.

-Messieurs, mademoiselle, je vais regagner mon auberge.

Aucun de nous n’était d’accord. Il n’a pas lâché tant que les deux danseurs n’aient envahi la cuisine. Plus personne ne jouait du piano. C’était donc eux. Guillaume a parlé d’abord :

-Qu’est-ce qui se passe ?

-Monsieur Daniel est notre invité ce jour.

-Ah c’est bien.

Il n’a pas fait le lien avec les vêtements qu’on lui avait chipés et n’a pas fait le rapprochement entre ce « monsieur Daniel » ici présent et la star George Daniel.  Erik ne l’a pas fait non plus. Il a adressé à notre invité anglais un sourire juvénile avant d’avancer une remarque : 

-On parle plusieurs langues ici mais le dénominateur commun est l’anglais et vous êtes anglais, n’est-ce pas ?

-Oui.

-Un bon point pour vous, alors.

Afin de les rendre moins lunaires l’un et l’autre, j’ai précisé que nous étions en présence d’un invité de marque…Guillaume a compris de qui il pouvait s’agir mais Erik, rêveur et distrait comme il était, pas du tout.  Il s’est éclipsé sans avoir le moins du monde conscience du problème que nous posait cet homme de par sa renommée et son état de santé…

George est resté toute la journée, dorloté par Jonathan et moi-même puis il a insisté pour retrouver son hôtel. Il semblait très sûr de lui et nous avons cédé. Le lendemain cependant, bourrelés d’inquiétude, nous sommes passés le prendre à l’y prendre. Laisser quelqu’un comme ça tout seul, après ce qui venait de se passer nous paraissait aberrant. On devait être encore trop jeunes pour être insensibles et on était aussi très spontanés. Il aurait changé de plage ou de tactique.

Tu vois, tu vois bien. Tu n’avais rien à faire à Paris. Pourquoi marcher encore et encore dans ces lieux qui ont vu ta tristesse. C’est bien à Paris que tu as compris que j’allais mourir ? Ici ils ne t’attendaient pas et tu les surprends beaucoup. Mais Ils sont jeunes, ils sont créatifs et ne crois pas qu’ils n’aient rien vécu. Reste avec eux. Je suis ton ange.