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6 Carolyn. Roquebrune. Décembre 2015.

Il était décidé qu’on décorerait la maison et l’annexe dès le 24 au matin et on s’y est tous mis. Aucune pièce ne devait échapper à notre attention. On a formé des équipes, commencé à mettre des guirlandes partout. Pour la plupart d’entre elles, elles venaient du commerce mais l’imagination étant au pouvoir, beaucoup avaient été fabriquées sur place avec des matériaux divers. Il en allait de même des couronnes de fleurs et de feuillages que nous avons placées sur les portes. Le débat sur le sapin artificiel ou le vrai sapin a connu des moments haletants et les jeux de rôle ont repris. Au bout du compte, c’est un vrai et imposant sapin qui a trôné dans le salon. Le décorer a été l’affaire de tous. Aussi affairé que nous tous, George se montrait bavard et gai, à croire que guirlandes dorées ou argentées, figurines d’ange ou de Père-Noël, boules multicolores et cheveux d’ange n’avaient aucun secret pour lui. Le grand sapin de la salle centrale s’est révélé une vraie merveille, chacun y ayant mis du sien. On l’a somptueusement orné de boules, de nœuds de satin, de guirlandes ainsi que de petits rennes et d’anges minuscules. On y a fait courir des guirlandes électriques de façon à ce qu’il enchante notre soirée. Tandis qu’une partie d’entre nous parachevaient la mise en beauté du grand sapin, d’autres en décoraient un à l’extérieur et ceci, avec le même enthousiasme et la même créativité. George a participé aux « ateliers » avec un bonheur non feint. Je crois qu’il adorait comme ça, si joyeux et décidés à honorer une tradition. On était là pour être ensemble, les difficultés rencontrées par chacun restant au vestiaire. Cela aussi, il l’aimait. Il devinait bien que tout n’était pas parfait dans nos vies. Jonathan ne perçait pas comme il l’aurait voulu et en souffrait. Nicholas était un virtuose du piano mais pas un grand nom et sa carrière marquait le pas. Marjan espérait faire un coup d’éclat avec son film mais évitait de penser à son avenir au cas où on n’aimerait pas son premier long métrage. Valeria allait tenter de s’implanter chez Dolce et Gabbana. Ambitieuse, elle connaissait les risques des métiers de la mode. On lui sourirait beaucoup avant de la mettre à l’épreuve et la barre serait très haute. Qui sait si elle réussirait ? Quant à moi, j’étais une actrice bien formée et talentueuse mais comme mes amis, je me heurtais à une concurrence féroce. Sur cette terre, il ne manquait pas de musiciens formés dans une école de haut niveau, de stylistes issus d’un grand centre de formation ou d’artistes en tous genres…Seuls Erik et Guillaume étaient au-dessus du lot, le Québécois parce qu’il était adoré au Ballet Royal du Canada où il brillait littéralement et le jeune Danois car il le complétait merveilleusement. A la base, c’était Guillaume qui avait toutes les cartes en main. C’était un enfant de la balle : mère cantatrice, père chef d’orchestre. Sur le fond cependant, c’était à Erik que le succès allait échoir. Il suffisait de s’interroger un peu sur lui pour le savoir. C’était une question de temps…

Deux jours auparavant, l’épouse de Jonathan nous avait rejoints. Subissant les affres du décalage horaire, elle dormait encore. C’était une belle blonde longiligne qui parlait avec autorité. Elle venait en France pour la première fois et resterait dix jours. Le petit garçon du couple, Tom, était resté chez ses grands-parents maternels. Quand elle a eu retrouvé ses esprits, elle nous a abreuvés de photos : Tom était une belle petite pousse australienne. Joanna, la compagne de Nicholas est également arrivée. Elle n’a pas semblé si à l’aise que Cary mais devant l’enthousiasme de son amant, elle a décidé de s’accommoder de nous.

Face à toute cette légitimité, il fallait bien des regrets. Personnellement, je n’en avais pas, n’ayant pas de « petit ami » pour l’heure. Marjan était amoureuse d’un homme qui proposait de divorcer pour elle mais ne pouvait être présent. Elle devait en être déçue. Quant à Valeria, elle s’intéressait beaucoup à Michele, qui était en charge de l’entretien de la maison et des extérieurs. Allant souvent à sa rencontre, elle l’abordait dans son italien mâtiné d’accent américain alors qu’il utilisait lui la langue de Dante revue et corrigée à Naples, sa ville d’origine. Tout cela nous paraissait plutôt bon enfant et nous en riions. L’envie nous aurait bien pris de questionner George. A son âge, il devait avoir une liaison bien installée avec un compagnon attentionné. A vrai dire, les tabloïds anglais le lâchaient peu sur ce sujet, depuis des années, à croire que ses liaisons officielles et ses multiples frasques étaient bien plus son fonds de commerce que son œuvre et sa carrière ! Avoir des renseignements sur lui par ce biais n’était pas compliqué mais nous, on préférait qu’il nous parle et il ne le faisait pas.

La seconde étape de la journée a été la cuisine. Madame Bellini nous avait été présentée comme une cuisinière émérite et elle l’était à tel point que, face à la cuisine variée et goûteuse qu’elle nous avait servie, il avait fallu nous restreindre pour ne pas voir arriver les kilos. Nous tenions à la laisser libre pour les fêtes de Noël, ce qui supposait que nous nous mettions aux fourneaux. Nous l’avons fait par équipes. George s’est inscrit à la préparation de la dinde avec Erik et Cary et moi tandis que les autres formaient des brigades pour l’apéritif et ses amuse-gueules, les entrées, les fromages (France oblige !) et les desserts…Heureusement, on pouvait aussi faire la cuisine dans l’annexe, sinon, je crois que nous y serions encore. Je dois dire que ça a été quelque chose ! On a cuisiné en riant où l’excès, chacun étant interrompu par un coup de fil qui lui revenait, les proches commençant à se manifester. Dans la cuisine, George s’était révélé un expert en matière de dinde, ce qui avait de quoi surprendre puisque jusqu’alors, il s’était surtout montré bon convive. Sur la garniture et le temps de cuisson, il a été catégorique et a mené les choses à bien jusqu’à ce qu’un incident ne lui fasse perdre sa belle prestance. Son s’est mis à vibrer.  Dès qu’il a eu décroché, son visage s’est fermé. Il est sorti dans la cour, contemplant le grand sapin décoré qui brillait de ses mille feux.  Nous l’avons vu de la fenêtre de la cuisine aller et venir. Il était clair qu’il affrontait une conversation houleuse qui durait encore et encore. Quand il a eu raccroché, il a vacillé comme s’il allait s’évanouir puis est tombé sur ses deux genoux. Il était impensable que Cary aille le chercher car elle le connaissait à peine. Je ne me voyais vraiment pas le faire, me souvenant de ce que les garçons nous avaient dit de sa force physique et de ses réactions intempestives. Restait Erik. Nous l’avons regardé et il a acquiescé. Nous l’avons vu s’approcher à pas feutrés de cet homme blessé puis lui parler. C’était étrange. Que pouvait-il lui dire ? Il prenait son temps en tout cas et lentement mais sûrement, l’autre a redressé la tête. Les paroles ont continué de fuser et il s’est mis debout. Très brièvement, ils se sont étreints. Plus qu’une accolade masculine traditionnelle mais moins qu’une vraie étreinte. Difficile de savoir ce que c’était, en tout cas pas un enlacement. Quand Erik s’est écarté de lui, il l’a fait avec beaucoup de grâce et nous avons vu en lui le danseur classique inspiré qu’il devait être. Nous en sommes restées impressionnées. Quand il nous a rejoints, George D. était cadavérique, bien loin du séduisant quinquagénaire avec lequel nous parlions depuis plusieurs jours et il paraissait incapable de se reprendre vraiment. Erik est allé lui chercher un verre d’eau et s’est assis à côté de lui. En très peu de temps, sa voix s’est modifiée, elle est redevenue ferme et quant à son visage, il a peu à peu retrouvé ses contours normaux. On en est resté stupéfaits car celui qui peut réussir une telle prouesse exerce sur lui-même un très grand contrôle. Quand la dinde a été enfournée, il nous a aidés à faire la vaisselle et à tout ranger. Seules les garnitures cuisaient sur la gazinière. Nous avons décrété vouloir rester dans la cuisine pour en surveiller la lente cuisson mais Erik a fait un signe de tête négatif et nous les avons laissés tous les deux finir le travail. Aussi inattendue que brève, cette scène d’effondrement nous a minées l’une et l’autre. Au fond, il valait mieux que reste face à cet homme friable ce jeune homme blond qui était bien plus fort qu’il n’y paraissait. 

Me retrouvant face à Valeria et à Marjan, je leur ai conté les faits. Cary avait, à juste titre, retrouvé son Jonathan d’époux. La scène, incompréhensible pour elle, l’avait laissé pantoise. Erik, lui, continuait de faire face.

-Tu as compris ce qu’il y a eu ?

-Il se cache et crée le désaccord…

-Ou il cherche du secours mais ne le trouve pas.

-Heureusement, il est avec nous !

On est tout de même allé jeter un œil à la cuisine. George et Erik goûtaient tous deux la garniture aux marrons et ils plaisantaient. Étrange.

Tu vois comme ils sont avec toi, ces jeunes artistes dont tu ignorais l’existence ! Je suis ton Ange, je savais que ça se passerait bien. Tu tenais bon et voilà que tu lâches ton numéro de portable à Paul ! George, enfin, il va te harceler ! Jeter ton téléphone ne va pas suffire. Ils « s’inquiètent » pour toi et on sait déjà à quoi ça peut mener. Tu les connais depuis si longtemps. Sois ferme. Tu dis que tu prends tes distances mais tu les laisses te harceler au téléphone. Ça n’a pas de sens. Suis mon conseil : va dans un cybercafé et laisse-leur un message tous les deux jours. Respire, je suis ton Ange. Le garçon blond, il a su te parler. Je savais qu’il t’apaiserait. Vous avez des choses à vous dire. Ne laisse pas les autres t’atteindre. Promets-moi, George. Regarde devant toi. Vois comme ils t’entourent, comme il a su te parler. Patience…

Patience ?

Je veille sur toi alors je sais.

Tu es mon Ange.

Oui.

Tu es le dernier, n’est-ce pas et tu auras été le seul !

Tu as eu d’autres amours…

Oui mais ce garçon, ce danseur…Réponds, je t’en supplie !

Ne t’agite pas ainsi. Aie confiance. Tu te souviens ? Jesus to a Child…

 "Quand vous trouvez l’amour 

Quand vous savez qu’il existe 
Alors l’être aimé qui vous manque 
Viendra à vous lors de ces froides, froides nuits 
Quand vous avez été aimé 
Quand vous savez qu’un tel bonheur existe 
Alors l’être aimé que vous avez embrassé 
Vous réconfortera quand il n’y aura plus d’espoir. "

Tu verras…