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8 George. Roquebrune. Décembre 2015.

Des années durant, j’ai cru que la mort violente d’ A avait coupé toute relation entre nous et j’en ai horriblement souffert.

J’étais un chanteur à succès dont le charme « à la fois viril et brutal » (je cite je ne sais plus quel brillant journaliste) fascinait les femmes. Je n’avais aucun effort à faire pour qu’elles se mettent à glousser, à se trémousser ou à vociférer dès que je mettais les pieds sur une scène. Les plus jeunes se mettaient devant et se contorsionnaient, persuadées que le jeune mâle que j’étais pourrait heureusement faire la sélection. Une chaque soir, ça allait de soi. Je n’avais qu’à claquer des doigts ; de toute façon, il y en avait toujours une petite bande qui m’attendait dans les coulisses.

Oh, George, tu es si suggestif quand tu chantes I want your sex ! Tu comprends les femmes toi ! Je te veux, on te veut ! Viens, George, déshabille-moi, déshabille-nous, déshabille-toi ! Tu as un beau corps, tu nous le fais assez comprendre quand tu parcours la scène en courant, torse nu sous ta veste de cuir ! Oh, George, on est toutes sûres que tu bandes pour nous ! Hein, tes mouvements de hanche ne trompent pas ! Pas besoin de rembourrer tes caleçons comme tu le faisais tout jeune ! On va te dire un truc : la virilité, ça ne trompe pas…On sait de quoi on parle, quand même ! Rassure-toi, on ne te décevra pas. Jane, Mary, Patricia, Liz, Connie, Amy, Lindsay, Carol, Michèle, Kathryn… Viens mon beau, viens c’est la fête. Tes yeux marron-doré, ta barbe de trois jours, les poils sur ton torse, tes jambes fermes…On sait bien, on sait bien. Miam-miam, toi ! Tu veux nous baiser ? Tu en as le pouvoir ! Dis-nous qui passe en premier, hein, George ? « Sexual Healing », bon, c’est une chanson de Marvin Gaye. Il la chantait d’une façon plus abrasive que toi mais, malgré ton air de garçon poli et qui sait se tenir, on avait compris quand même. D’accord ? Elle te démange quand même cette envie de t’envoyer une femme et de la faire suivre par une autre… Hein, George ? Les paroles de cette chanson étaient claires. Le désir, il faut l’assouvir et tu vois, on était toutes prêtes à t’aider. C’est sûr qu’on aurait aimé être ta « lady » mais là, il ne fallait pas rêver. Tu chantais pourtant que tu l’attendais cette femme et qui sait, parmi tous les mannequins qui t’entouraient, tu finirais par la trouver. If you where my woman…Ah, si tu savais George ! Il y a combien qui, sachant qu’elles ne seraient pas tiennes, buvaient un verre ou deux le soir en pensant à toi, sans penser à toutes celles qui, en secret, jouissaient pour toi, en cachette de leur père, de leur mari ou de leur petit ami. Mon si beau George à la voix d’ange, fais-nous rêver mais n’oublie pas que nous sommes charnelles. Hein, ne nous déçois pas. Chacune d’entre nous sait que tu es bien membré. Tu es un fantasme sexuel, George, alors de ce côté-là, tu n’as pas le droit à l’erreur ! Mais, ne t’inquiète-pas, tu as bonne presse. On sait de quoi tu es capable. Cette blonde, ce soir, cette rousse, demain. Claque des doigts, ma belle Pop-star. On arrive toutes !

J’ai eu droit à ce discours des années durant et je m’y suis plié. Voilà, j’étais couvert de femmes, je n’avais que l’embarras du choix. Je commençais à savoir que ce j’étais ne me conduisait pas vers les femmes mais on était à la fin des années quatre-vingt. Le sida avait fait son apparition et semait le trouble. J’étais incroyablement ambitieux et je gagnais des millions. Mes concerts étaient retransmis partout dans le monde. Dire qui j’étais ? Impossible pour moi. J’étais incapable d’accepter que ma célébrité puisse être affectée par l’aveu de mes préférences sexuelles alors que j’affirmais haïr le mensonge…J’ai donc couché avec pas mal de filles mais très vite, j’ai cessé de dormir avec elles. Le plaisir était mécanique. J’avais souvent de petites amies jolies et charmantes. Je ne tombais pas amoureux et ça les rendait folles. En fait, sans le savoir, j’entretenais leurs espoirs.

En 1991, ça durait toujours, pour le public du moins. Dans les milieux du show biz, on savait à quoi s’en tenir sur mes préférences sexuelles et amoureuses mais, pour le reste, je maintenais l’illusion. Je continuais à être le fantasme sexuel de toutes ces jeunes filles énamourées qui souhaitaient que je les tringle et de leurs mères qui n’en attendaient pas moins. Les temps changeaient cependant et je commençais à avoir un public gay « à qui je plaisais » mais qui attendait que j’abatte mes cartes. Secrètement, oui, c’était clair mais concernant mon image publique, il n’y avait rien à abattre. C’était trop risqué.

Au Brésil, j’ai rencontré A à la fin d’un concert. Il était au premier rang et pendant tout le spectacle, il a, comme les autres, repris les refrains et applaudi à tout rompre. Par contre, il s’est vite singularisé car, au lieu de bouger et de gesticuler sans arrêt, il s’est comme immobilisé et m’a fixé avec de grands yeux d’enfant émerveillé qui attend sa récompense. Ça m’a surpris ça car ce n’était pas courant. Mes « fans » à l’habitude dansaient sans cesse et reprenaient les refrains de mes chansons.

Mon tendre, mon bel A…Toutes mes convictions qui allaient disparaître…

Dans les coulisses, il m’attendait et il a dû insister pour me parler. J’avais assuré cinq rappels et la salle, hystérique, ne se vidait pas. J’étais seul dans ma loge et je me démaquillais quand il a frappé. Il n’était pas seul bien sûr, un de mes gardes du corps l’escortant.

-Je ne reçois personne, c’est clair !

-Il insiste.

-Qu’est-ce qu’il veut ?

-Il veut vous parler…

-Comme c’est original…

-Il était au premier rang et vous ne vous êtes pas quittés des yeux, à ses dires.

-Quoi !

Je l'ai trouvé plutôt insignifiant quand je l'ai vu. Un joli visage, certainement mais combien en avais-je déjà contemplés ?  Ils cherchaient tous la plupart du temps à se donner le beau rôle, les femmes comme les hommes. Je vous admire beaucoup ! Quelle chance ! Si vous saviez à quel point j'attendais ce jour ! Je suis disponible pour vous, hein ? Vous comprenez ?

Je comprenais ?

Et comment ! Allez, déshabille-toi. Demain, je ne saurais même plus comment tu t'appelles et de toute façon...

Mais lui, non.

-Monsieur Daniel, prenez un café demain avec moi. Je vous laisse cette enveloppe. Il y a mes coordonnées dessus. Je vous attendrai. C’est une plage très simple. J’y allais enfant. Le Brésil peut beaucoup vous aider…

-M’aider ?

Je l’ai regardé. La porte de ma loge était ouverte et ma haute silhouette s’y découpait. Il me regardait avec ces mêmes grands yeux enfantins qui m’avaient frappé tout à l’heure. Il avait l’air émerveillé et j’ai été touché par lui. Ses joues rondes gardaient le velouté de l’enfance et même son sourire était jeune, si jeune. Il était mince, pas d’une beauté fracassante mais tout de même. Au cou, il portait une petite croix dorée et à son bras gauche était tatoué un petit cœur percé d’une flèche. Il avait des cheveux épais qu’il avait sans grand résultat coiffé avec du gel mais rien en lui n’était ridicule. Il avait une belle peau unie et halée…

-On a les mêmes yeux. Pas la forme, la couleur : marron et vert. Moi, quand je suis content, il paraît qu’ils sont plus verts. Ma mère et mes amis me disent ça mais c’est peut-être juste une plaisanterie…

-J’ai les yeux marrons. Ils ne changent pas de couleur. Autre chose ?

-A demain !

-Je ne serai pas libre.

-Si !

Qu'est-ce qui se passait ? Pourquoi me faisait-il cet effet ? Il était totalement simple et sans orgueil.

-Je ne sors pas sans garde du corps.

-D’accord, sortez avec lui mais changez d’apparence et semez-le !

-Quoi ?

-Ce n’est pas compliqué. On sait faire ça, nous, les Brésiliens. Le Carnaval…

-Je me déguise et vous retrouve. On prend un café et on se baigne. C’est le programme ?

-Oui !

Il a eu un rire délicieux et dans son sourire toute la bonté du monde est venue s’inscrire. Mon cœur s’est comme dilaté mais je me suis borné à ricaner. Pas décontenancé pour le moins du monde, il a hoché la tête.

-A demain, monsieur Daniel.

Un grand naïf ou un mythomane, voilà ce qu’il était. Je n’irais pas bien sûr… J’y suis allé. La veille, il était en noir et là, il était en blanc. La lumière était très vive. J’avais fait comme il disait : sortir par derrière, mouiller mes cheveux, porter une casquette (!) et j’avais délaissé mon « uniforme » sexy habituel. Mon chauffeur et mon garde du corps m’ont convoyé à mi-route puis reçu l’ordre formel de débrouiller seuls, ce qui les a plongés dans un affolement total. Je me suis rué sur un taxi à qui, à grand peine, j’ai réussi à expliquer où je voulais aller. A l’arrêt de bus indiqué, j’ai rejoint A qui a paru suffoqué.

-George, tu as pris un taxi ?

-Il fallait bien !

-Et cette casquette ! Oh et tes lunettes ! Elles sont si petites ! Tu t’es vraiment déguisé ! Ce veston rayé, c’est proprement…

Il est parti d’un fou rire inextinguible.

-Cet Anglais est fou, il est fou !

On s’est d’abord baigné. A avait très peu d’affaires et il était vêtu simplement. Sans être sur ses gardes, il faisait profil bas. Je comprenais que ce n’était pas une plage de riches, loin de là. Les étrangers pouvaient y venir à condition de ne rien avoir de précieux. Lui-même n'avait même pas de montre, juste une chaîne au cou avec un médaillon. Il y avait la Vierge dessus. Ce devait être une blague. On a sauté longuement dans les vagues. La mer était délicieuse. Tout était évident. Quand enfin, on est sorti de l’eau, on s’est épongé. J’avais pensé au maillot de bain mais pas à la serviette. Il en avait deux avec lui et de la crème solaire. Il m’en a appliqué avec soin sur le dos, le torse, les jambes et le visage. Ses doigts m’effleuraient sans s’appesantir et quand on se regardait, il avait cette même timidité enfantine que je lui avais vue. Il y a des années que je n’avais vu quelqu’un comme lui, peut-être à cause de l’environnement sophistiqué dans lequel j’évoluais. Il était totalement naturel. On est resté assez longtemps sur la plage en se parlant sans hâte puis il a dit :

-Tu as une peau d’anglais et si tu restes encore, ton public ne te reconnaîtra pas ce soir ! Viens, on va se doucher et manger.

Il y avait enfin des douches rustiques en haut de la plage. Le restaurant était simple mais succulent. Il a commandé du poisson.

-Tu fais quoi au Brésil ?

-Je suis designer.

-Oh designer, c’est bien !

-Et couturier ?

-Aussi !

-Tu sais faire des compliments, monsieur l’Anglais…Un couturier au Brésil, ce n’est pas un designer. Bon, je suis à mon compte…

-Des robes pour femmes ?

-Non, des tenues de sport pour les hommes.

-Ah oui ?

-Ris, ne t’empêche pas de rire.

-Je ne voulais pas te blesser.

-Ah mais ça ne me choque pas ! Le sport, c’est ma nouvelle donne. Les robes chics, j’ai fait et les sous-vêtements aussi ! Pour femme et pour homme ! Je peux te créer des modèles originaux, si tu veux !

-De sous-vêtements masculins ?

-Je t’assure ! C’est du sur-commande et je fais respecter mes tarifs mais ce sera très bien.

-Tu dois prendre les mesures ? Le haut et le bas ?

-Ah, tu t’amuses bien, hein ? Non, pas la peine. J’ai l’habitude. Si tu veux des chemises ou un costume, je peux te les faire aussi. J’ai une clientèle d’habitués. Je sais ce qui t’irait…

Il avait des yeux malicieux. Sa peau était lisse, belle, sa voix me troublait. Il m’envoûtait. Il avait toujours vécu à Rio. Ses études, il les devait à une bourse que lui avait attribué une de ses associations où les riches aident les pauvres et se congratulent de l'avoir fait. Il avait tenté sa chance et ses modèles et avait eu l’heur de plaire. Les femmes voulaient ses robes vaporeuses qu’il créait pour elles et les hommes ses costumes impeccables…Quant aux sous-vêtements qu’il créait, ils étaient très gais et taillés dans des imprimés très éloignés des standards anglais mais ils étaient très bien faits. On a repris un taxi et il m’a montré son atelier. J’ai été saisi. Un couturier sans renom certes mais un couturier. Il avait le sens de la coupe, connaissait les tissus et savait marier les couleurs. Son atelier n’était pas très grand mais il devait y régner une atmosphère agitée quand tout le monde y faisait son maximum. A employait cinq personnes. Sur les cintres, il y avait en effet des vêtements de sport mais aussi des robes de jour, des robes du soir et des costumes pour toutes les occasions. J’ai regardé le tout avec attention : chaque pièce était de très belle facture.

 

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-Tu fais beaucoup de sur-mesure ?

-Maintenant oui parce que j’ai trouvé un public qui veut des vêtements uniques. Personne d’autre ne les porte, tu vois ? Mais après, je réplique des modèles. Il y en a que ça ne dérange pas.

-Comment tu t’es fait connaître ?

-Ah oui, j’ai participé à des concours pour présenter mes modèles et j’ai gagné des prix ! Un seul n’était pas nul. De l’argent venait avec…

Il a éclaté de rire avant que je ne le fasse moi-même.

-Tu vois la différence avec toi ? Toi, tu t’es mis à chanter et tout de suite…

-Non, au départ je chantais dans le métro…

-Oh, allez, tu as faire ça deux semaines ! Tu as tellement de succès ! Jamais je n’aurais raté ton concert et tu sais je voulais absolument être au premier rang !

-Tu parles bien anglais.

-On peut l’apprendre au Brésil…

-Avec les touristes ?

Il a rougi et baissé la tête. J’avais dit ça comme ça mais il donnait à mes paroles un tour plus pernicieux. Je le prenais donc pour un chasseur de jeunes ou moins jeunes Anglais ou Américains en quête de sensation gay payante…

-Je viens de dire quelque chose de stupide ?

Il avait du mal à articuler.

-Il y a des Américains ici…C’est vrai…Tu sais « Monsieur l’Anglais », quelquefois…

-Non, non, tu ne dois avoir l’air de l’excuser. J’ai été grossier. Je suis navré.

Comment faisait-il ? Il avait les joues si pleines et cette voix qu’il avait, cette façon dont il parlait anglais…Était-ce cela ou cette façon de rire pour contrer la fatalité ? Qu’est-ce je pouvais en savoir sinon qu’il me retournait complètement et faisait tomber mes défenses…

Il me restait trois jours à passer au Brésil. Je lui ai commandé un costume gris-clair avec gilet assorti. Il a pris mes mesures cette fois et m’a fait choisir le tissu. J’étais éberlué de sa science et de son humilité.

-On se revoit demain et on fait les premiers essayages !

-Non, demain, si tu savais…

-Des fois, je dors ici. Là, je vais le faire et je vais travailler tard...Je sais que tu viendras.

Ses grands yeux enfantins m’entraient dans le cœur. Je suis revenu. La tension sexuelle qui n’était pas parue le premier jour était présente. Je me suis déshabillé derrière un paravent certes mais je sentais son regard. Et quand il a vérifié la coupe du pantalon et de la veste, j’ai senti son désir mais pas seulement…Il avait le goût de ce que j’étais, ce qui allait bien au-delà de la simple captation et ce que je voulais de lui, c’était tout ce qu’il avait pu être, du collégien d’un quartier modeste au jeune couturier qui s’en tirait bravement.

-Pas mal non ? Il y a juste une couture à l’épaule…Là…attends…

-Franchement, c’est superbe. Je signe un contrat avec toi !

-Ah ?

-Mais c’est aussi bien que le styliste londonien…

-Que tu paies très cher !

La pitié, non ! La compassion, non ! L’indifférence, impossible ! La douceur…

-Je n’ai aucune intention blessante.

-Je sais.

-Tu sais ?

-Oui. D’ailleurs, est-il question du même contrat ?

-Non.

Il avait posé ses lèvres sur les miennes et tout en moi était bouleversé. Arrête, George arrête, oh, tu tombes amoureux ! Pas comme ça. Embrasse n’importe lequel dans un coin mais pas quelqu’un comme lui ! George, réveille-toi ! Dis-toi que dans ce pays-là, ils tombent tous malades ; ils attrapent tous ce truc monstrueux. Non, non…En plus il a beau se défendre d’avoir racolé, allez, il a bien dû le faire, il n’a pas tant d’argent ! Arrête ça : tu en as eu de bien plus beaux…

Quand il a cessé de m’embrasser, c’est moi qui l’ai enlacé.

-Tu reviendras demain !

-Oui.

-Ce sera la livraison !

-Oui, A.

Tout a commencé là. Pour la perfection de l’amour qu’il m’a porté et que je lui ai porté, il n’y a jamais rien eu à dire. Tout est intact dans ma mémoire comme notre amour pouvait se lire et se relire. A…

Pour ce qui de cette maladie que les journaux présentaient comme un fléau du monde moderne, il l’a attrapée peu de temps après notre rencontre. On se téléphonait tout le temps et on se voyait à intervalles réguliers. Je l’ai fait venir plusieurs fois à Londres et suis retourné à Rio. J’avais déjà gagné plus d’argent qu’il ne m’en fallait dans cette vie et assez d’aplomb pour décaler des dates de concert ou les annuler. Les yeux d’enfant de A restaient constellés d’étoiles. Son corps était ferme et doux et le mien prenait la teneur virile dont il avait besoin pour que notre alliance soit forte. Mon A…

En six mois, sa santé a basculé. HIV positif. Il ne m’a rien dit. Au téléphone, il était bizarre, lointain. On se voyait depuis un et demi et là, il se dérobait. Il a fait mine de rompre :

-Une Pop star anglaise et un petit couturier brésilien ?

-Designer.

-Oui mais Brésilien…

-Tu ferais fortune ici. Laisse-moi t’aider…

-Non. Il faut que j’aie les pieds sur terre. Tu es célèbre et moi qu’est-ce que je suis ? Rien. T’afficherais-tu avec moi ? Non. Tu as raison. Je ne te vaux pas. Que je m’installe en Angleterre ? Tu plaisantes. Ils me traiteront d’immigré ! Ils se moqueront de moi : il n’en veut qu’à son argent. C’est un gigolo !

-C’est ridicule. Tu es venu plusieurs fois me voir à Londres et on a été heureux, si heureux ! A, pourquoi me parler après toute cette tendresse, tout cet amour…Tu ne peux pas ! J’ai tant d’images de toi…

-Je peux.

-Mais tu me laisserais sans nouvelles ? Imagines-tu cela ?

-Oui.

-Tu as mal pris que je veuille t’aider financièrement. C’est de ma faute, j’ai été insistant. Mais il y cet amour qui nous lie…

-Non. Tu te fais des illusions.

-Mais comment cela ? On ne peut pas se quitter.

-On peut. Moi, je te quitte.

Quand j’ai compris, c’était trop tard. Une amie de sa mère m’expliquait au téléphone dans un anglais laborieux qu’il venait de succomber à une hémorragie cérébrale. Sida. J’ai pris l’avion tout de suite. Je pleurais dès que je reprenais conscience et le reste du temps, tombais dans un sommeil léthargique. A Rio, on l’enterrait. Il vivait toujours avec sa mère, petite femme digne que le chagrin ravageait. Ses deux sœurs, issues d’un premier mariage, étaient là. L’aînée prendrait la mère avec elle. C’était un cimetière populaire. J’ai sangloté aussi fort que les femmes présentes et au moment du repas funéraire, je leur ai laissé une grosse somme d’argent.

Je voulais aider A afin qu’il ait une belle boutique mais il n’a jamais voulu de mon aide financière. Il acceptait les billets d’avion et les hôtels car il s’agissait de cadeaux et non d’une mise de fond. Aux femmes, j’ai dit :

-Prenez cet argent et ne me remerciez pas. Si j’avais su plus tôt, je l’aurais fait hospitaliser en Angleterre dans une clinique où la médecine est de pointe. Il ne serait pas mort. Il ne se passera pas un jour de ma vie sans que je regrette ma légèreté. J’aurais dû comprendre qu’il ne me fuyait qu’à cause de sa maladie. Je regrette, je regrette tellement…

Elles ne me demandaient rien et me jugeaient pas.

- Era un bom filho...

-Oui, madame...

-Gostava muito de ti, sabes?

-Oui, madame. Je l'aimais aussi. Je resterai fort pour lui.

-Je sais...

Il était le fils et le frère chéris et de la maladie « honteuse » qui l’avait emporté, elles ne se souciaient pas. Elles étaient sans nom et ce qui leur importait c’était ce jeune homme mort qui avait illuminé leur vie, non un virus destructeur qui pouvait leur donner une bien mauvaise réputation. Trois ans durant, je les ai revues. J’allais sur la tombe du jeune homme aux joues enfantines, je déjeunais avec sa mère et j’allais à la belle boutique de mode que ses sœurs avaient ouverte sur une des artères populaires de Rio. Elles étaient douées elles-aussi et y vendaient d’invraisemblables robes en lamé qu’elles fabriquaient…

Trois ans sont passés. A mi-chemin, ma mère m’a annoncé qu’elle était malade. Je venais juste de lui signifier qui j’étais…

Quand j’ai pu quitter les cliniques, les médicaments et les piqûres, j’ai repris le chemin des studios.

Tu sais, je n’aurais jamais voulu te laisser comme ça. Oh, George, tu as été malade des nerfs à cause de moi. C’est mal ça, pardon !

Où étais-tu ?

En toi.

Et tu me parles maintenant ?

Tu peux enfin m’entendre !

Que veux-tu me dire ?

Ce que tu es, c’est ta musique. Chante, George et ne laisse personne t’en empêcher.

Mais je n’ai pas d’inspiration…

Ne t’inquiète pas !

Tu m’as révélé à moi-même. Je me mentais.

Tu as été un magnifique compagnon. Tu sais ça, hein ? Tu te souviens, le premier costume que je t’ai fait sur mesure et des autres ? Je t’ai rendu beau comme un prince ! Allez, ne sois pas triste. Tu n’y étais pour rien. Tu étais tellement pris par ta carrière. Je ne sais plus lequel c’était. Il m’a contaminé. Ce n’est pas ta faute. Tu me crois ?

Non.

Si, George, tu me crois.

Je pensais qu’il serait plus constant. Je voudrais que la mort soit comme la vie. On ne pourrait s’étreindre mais on se parlerait. J’étais sûr de moi mais ça n’a pas fonctionné. Il était vraiment mort.

Mais alors, comment ferons-nous ?

A intervalles réguliers, je reviendrai. Il te faudra être patient. Je suis ton ange !

J’ai changé. Cette fois, j’ai assumé. Les tabloïds ont été enchantés. George Daniel est gay ! Il fallait relever le défi. Je l’ai fait. Bizarrement, mon public n’a pas diminué tant que cela (encore que mes déboires m’aient éloigné de la scène). Il a juste changé. Les collégiennes avaient pris du grade et elles m’aimaient toujours. Leurs mères n’avaientpas désarmé. Et il m’était venu tout un contingent de jeunes Anglais et Américains dont je peuplais les nuits. Sans compter leurs grands frères ou leurs pères…Ne croyez pas que je les ai méprisés…

Étaient-ces années magiques ? Je ne sais pas. J’ai écrit plusieurs albums et j’ai, à plusieurs reprises, fait son éloge. J’étais nostalgique de mon ange brésilien, il fallait bien que je le fasse connaître au monde, moi qui n’avais pas eu le cran de le présenter comme mon compagnon quand il était encore indemne. Mes chansons sur lui ont été jugées bouleversantes. Au moins, je lui avais fait cet hommage. De façon régulière, pendant les mois qui ont suivi sa mort, il m’a parlé dans le silence du cœur. Puis, il a espacé « ses visites ». Elles étaient toujours à bon escient cependant jusqu’à ce qu’il se taise.

Maintenant que tout s’en va, il me parle beaucoup plus et me guide. Il y aurait un autre ange, terrestre celui-là ?