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9 Erik. Roquebrune. Décembre 2015.

J’avais neuf ans et c’était un vingt-cinq décembre au matin. Mon père nous a annoncé qu’il était malade mais comptais livrer à la maladie un combat victorieux. Je ne sais ce que les médecins lui avaient dit. En tous cas, il était confiant. Un an après, il était mort, nous laissant seuls, ma mère, mes deux sœurs et moi. C’était un homme robuste et fort, un grand travailleur. Ma mère a beaucoup pleuré. Je prenais déjà des cours de danse et ça ne lui plaisait guère, à lui. Il m’a quand même laissé une lettre où il disait que là où il serait, je devrais l’étonner. J’ai travaillé avec méthode des années durant, ne m’épargnant rien et j’y suis arrivé. Étoile à dix-neuf ans, tout le monde ne peut le faire. Après Copenhague et Londres, j’ai dansé à Paris et à Toronto. J’ai signé pour le New York City ballet. Gros contrat. J’ai vingt-sept ans…J’espère qu’il est fier de moi. Enfin non, ce n'est pas cela. Je suis certain en fait qu'il est admiratif car je suis déterminé et puis j'ai la chance d'avoir un don. Les critiques les plus farouches sont admiratifs et de cela, lui qui est mort depuis longtemps, en est heureux...Enfin, j’espère…

Là, c’était un autre matin de Noël. Ce n’était pas le premier passé en France. Avec ma famille, on y venait souvent à cause de ma mère qui est Française. Elle a toujours adoré Paris et la Provence. C’est par elle que je connais Roquebrune. A la mort de mon père, toutefois, on a évité de venir en hiver et surtout pendant les fêtes. Trop de souvenirs remontaient. Il s’était donc écoulé des années depuis mes dernières vacances à dans cette petite ville. Y revenir pour revoir Valeria et la bande, c’était vraiment bien. On s’est tout de suite retrouvés comme si on ne s’était jamais quittés et là, je me suis dit qu’on était resté des adolescents ! J'insiste sur cette remarque car l’adolescence est, pour moi, la vraie terre des possibles. Rien n'y est vraiment très défini. Je redoute « l'âge adulte » et dans la bande que nous formons, je ne suis pas le seul. Bien plus raisonnable que moi, Guillaume a changé de camp. Il est bien plus mûr que nous-autres mais il est cordial et si droit que nous lui pardonnons ce « changement de rive ».

Vers dix heures, Claire, ma mère, m'a appelé. Elle était à Copenhague avec son compagnon. Elle ne le connaissait depuis cinq ans déjà et nous l'avions tous accepté. Malgré cela, elle semblait toujours gênée de le placer dans la conversation. Ni moi ni mes sœurs ne pouvions lui en vouloir car elle était restée seule longtemps mais elle gardait sa réserve de jeune fille et m’a souhaité en son nom propre un joyeux noël alors même que Jan dormait près d’elle.

On a tous traîné le matin et à midi on a dressé une table avec ce qu’il restait de la veille. L’idée n’était pas tant de manger beaucoup que d’aller se promener. Et avant cela, il fallait se partager les cadeaux. La distribution de présents le matin de Noël était longtemps resté tabou pour moi. La mort brutale de mon père, homme sobre frappé par un cancer du sang, avait paralysé toute joie. Longtemps, dans ma famille, on avait trouvé d’autres occasions pour s’offrir des présents et même mes amis proches étaient longtemps restés prudents, évitant ce fameux vingt-cinq décembre. Il faut croire que le temps avait ben fait son travail car j’ai adoré ce moment ! Chacun avait tiré au sort les personnes (au nombre de deux) qu’il devait gâter, ce qui ne signifiait pas qu’on ne devait pas honorer les autres d’un petit signe. J’ai offert un rang de perle à Valeria et un bouquet de roses blanches à la « fiancée » de Nicholas, puisque c’était les cartes que j’avais tirées. De Jonathan, j’ai reçu une magnifique statuette de danseur enfant et des chaussons de danse. Elle était si subtile que j’ai ri de bonheur. Marjan m’a offert un billet aller et retour Copenhague Amsterdam. Dates non précisées. Obligation de venir la cajoler. J’ai adoré. Les cadeaux qui s’échangeaient me ravissaient : de belles robes, des parfums, des toiles, des fleurs, des invitations à des spectacles. On avait tous été amis un temps et il était beau que nous le restions. George, étant « l’un des nôtres » a reçu de Guillaume une immense boite de chocolat et un bel étui à lunettes aux couleurs du drapeau anglais. Il a remercié avec chaleur. On sentait qu’il était vraiment content.

L’idée était ensuite de se promener tout l’après-midi du vingt-cinq et nous étions tous partants ! Pour ma part, je voulais aller à Nice. D’autres voulaient l’Italie toute proche. George n’aurait pas fait d’autre choix que le mien. Pourtant, sa présence m’inquiétait. Il en demandait trop. Je me suis demandé si, au dernier moment, je ne changerai pas mes projets, histoire de ne pas l’avoir sur le dos. J’allais le faire quand Julian m’a appelé. J’étais dans le salon. Quel bonheur de l'entendre ! Il était en famille à Boston et je comptais le joindre de toute façon mais il me devançait. Sa voix était ferme, compacte et belle. Si je ne l’avais encore totalement choisi, j’ai compris que je franchissais le cap. C’était lui. Je l’aimais. Il a saisi mon changement d’attitude, je crois, car il a terminé ses bons vœux sur une note chaleureuse. Et avec un bâillement car il bravait le décalage horaire. A Boston, le jour n’était même pas levé. Je suis sûr qu’il s’était réveillé exprès…

En fonçant dans ma chambre pour y prendre mon blouson, je suis tombé sur une lettre posée sur mon lit. Je savais de qui elle émanait. J’ai soupiré et l’ai fourré dans ma poche. J’ai conduit jusqu’à Nice d’une seule traite, Nicholas à mes côtés, Joanna tenant compagnie à George. Celui-ci semblait avoir retrouvé tous ses esprits. On les entendait rire à l’arrière. L’idée était d’aller prendre un verre au Negresco avant d’arpenter la Promenade des Anglais. Le reste était informel. J’ai garé le 4x4 sur le parking de l’hôtel et j’ai commencé à comprendre que nous faisions erreur. A peine dans le hall d’entrée, ça s’est avéré fondé.

-Oh, monsieur Daniel mais quelle surprise !

Qui ça pouvait être, celui-là ? Le directeur ou un des directeurs du lieu ? D’autres arrivaient et saluaient. Le bruit se propageait dans le hall qu’une célébrité était là…

-Eh bien bonjour monsieur Bertrand. Il y a bien longtemps, n’est-ce pas ? Je suis venu prendre le café avec quelques amis…

-Sachez combien nous sommes charmés ! Quelle surprise et quel honneur ! Où préférez-vous vous installer ?  Le bar, vous vous souvenez ? Le Relais…J’espère que notre personnel a été assez aimable avec vous ! Si cela ne vous convient pas, je peux vous installer à la Rotonde. Je ne suis pas sûr que vous ayez vu nos dernières modifications. On a voulu créer une atmosphère de fête foraine, voyez-vous ? Il y des chevaux de bois.

-Allons-voir.

Il était accueilli comme une star. Un groupe d’admirateurs nous entouraient déjà, nous ignorant, mais prêts à lui demander des autographes. Le nommé Bertrand a dû jouer de son autorité pour nous conduire à la Rotonde où il nous a proposé « une table discrète ». Elle l’était tellement qu’en un rien de temps trois serveurs sont arrivés, un pour prendre les commandes et les deux autres, au cas où... Des têtes de convives se sont tournées, pas de manière ostentatoire, c’est vrai mais tout de même et un couple s’est levé pour venir le saluer.

-Oh, George, mais vous passez Noël en France !

-Comme vous le voyez.

Il nous a présentés. Il s’agissait d’un couple très aisé (monsieur et madame Richard) qui habitait à peu de distance de son domicile, dans la banlieue cossue de Londres où il avait élu domicile. Il les connaissait sans plus mais ne pouvait les ignorer. Le mari se tenait sur ses gardes mais la femme était intrusive :

-Paul n’est pas avec vous ?

-Non, il est resté à Londres.

-Oh, et vous êtes avec de charmants amis français !

-Ils ne sont pas français. Marjan est hollandaise, Nicholas et Joanna sont anglais et Erik est danois.

-Oh, très bien ! Vous allez réveillonner ensemble également ?

-Oui. Tous ces jeunes gens sont très créatifs. Ce sont mes nouveaux amis.

-Très bien…Bonne continuation alors et meilleurs vœux !

-Pareillement. A l’année prochaine !

Nicholas et Joanna étaient éberlués mais rieurs tandis que Marjan se contentait de sourire sagement. Moi, je ne cachais pas mon malaise.

"Quelque chose en moi refusait ce luxe, cette célébrité, ces échanges de politesse totalement plaqués, peut-être parce que"George Daniel" n'était pour moi que cet homme au passsé glorieux, qui errait  dans la villa et nous parlait avec une telle intensité..."