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Pour sa part, le « George » en question avait l’air parfaitement à l’aise dans le jeu mondain. Il était d’une exquise simplicité mais ses manières étaient celles d’un gentleman. Il avait appris à se comporter dans le monde et, bizarrement, cet usage qu’il en avait, me le rendait presque insupportable. Quelquefois, je devais le reconnaître, cela m’arrivait avec Julian, qui était né dans une famille nantie de Boston. Soudain, je me sentais mal à l’aise comme quand par exemple je mangeais les frites avec les doigts (j’adore ça) et qu’il se contentait de hausser les sourcils avant de m’indiquer la fourchette du regard…Mais là, c’était pire. Jusqu’à la mort prématurée de mon père, on avait vécu correctement sans plus. On ne manquait de rien mais l’ordinaire était strict. Pendant deux ou trois ans, ça avait été plus difficile et là, le manque était apparu. Puis, ma mère avait repris le dessus. Sa famille, en France, lui était venue en aide quasiment de force pour que nous vivions bien. Ma sœur aînée était devenue professeur de littérature à l’université de Copenhague, ma seconde sœur était comédienne de théâtre et travaillait pour une troupe conventionnée. J’avais travaillé comme un fou pour devenir un très bon danseur classique et là, les choses se précisaient : New York et les deux films…

Mais peut-être que ça ne suffisait pas. Peut-être que j’étais toujours ce petit garçon qui était loin d’être le plus riche dans les cours de danse et en pleurait de rage en cachette …

Le café nous a été servi avec un assortiment et pâtisseries tandis que les regards continuaient d’abonder vers notre table et chacun des serveurs était prêt à bondir pour répondre à la plus infime demande de la star présente. Heureusement tout de même, ça m’avait effleuré de m’habiller plutôt bien. Je portais une chemise blanche ouverte avec le blouson de cuir que Julian m’avait offert, un jean bien coupé et des bottines. Marjan avait revêtu une jolie robe rouge. Elle portait des chaussures à talons, avait natté ses cheveux et s’était maquillée avec soin. Joanna, la compagne de Nicholas arborait un pantalon à pinces et un pull angora gris et son conjoint, bien que vêtu d’un pull et d’un pantalon bleu-marine était rasé de près et avait belle allure. Bon, au moins, on passait à peu près l’examen. Georges, évidement, l’avait eu depuis longtemps, avec mention très bien. Il aimait les chemises blanches de belle tenue et ce jour-là, il avait accompagné la sienne d’un complet gris anthracite, très classe. Il était sans cravate. Comme toujours, il arborait sur sa poitrine une croix dorée retenue par une chaînette. Très conscient de mon malaise, il a tenté une entrée :

-Tu ne veux pas de pâtisseries, Erik ?

-J’ai mangé tout à l’heure…

-On a tous mangé. Je t’assure, c’est exquis…

-Non, merci, je…

-On va commander quelque chose de très français. Ils sauront quoi…

-Non !

-Mais si, voyons !

Il a fait signe à un serveur. Ma foi, les cinq qui regardaient sans cesse dans sa direction auraient fait la course s’ils avaient pu. On a hérité d’une jolie employée qui a plongé avec délice ses yeux dans ceux de la pop star anglaise. Il avait beau avoir enregistré de merveilleux tubes à l’époque où elle était dans le ventre de sa mère, il restait connu et très respecté dans la profession. On venait de le lui expliquer, à cette toute jeune fille et elle en était suffoquée…Toute rougissante, elle est partie passer commande mais n’est plus revenue. L’instant d’après l’inévitable monsieur Bertrand est venu vers nous en assurant que la demande spéciale de monsieur Daniel serait traitée immédiatement. Il suffisait que nous attendions une quarantaine de minutes. Joanna, Marjan et Nicholas ont pouffé de rire mais moi, j’ai baissé la tête. Sans pouvoir me l’expliquer, son attitude m’agaçait. Ce grand seigneur…Je me suis mordu les lèvres avant de soutenir son regard. Il était plein d’une infinie bonté alors que l’attendais cruel. Julian ne me regardait jamais ainsi. Il n’acceptait pas que je sois quelquefois enfantin. Il attendait que je réussisse en tous domaines, y compris celui du comportement. Il était très strict là-dessus. Lui, je voyais que c’était différent. Il devinait que ma carrière comptait beaucoup, que la pression était très forte mais il accueillait le jeune homme que le public rappelait cinq fois au même titre que l’orphelin de jadis qui pleurait de rage dans son coin quand, à l’entraînement, il ratait une figure et que sa mère consolait avec une spécialité culinaire…

Une tarte renversée est arrivée, odorante et légère. Elle était appétissante à souhait. On a recommandé de nouvelles boissons et du café. A la première bouchée, l’enfance m’a frappé de plein fouet. Elle avait exactement le goût de ce même dessert quand ma mère le faisait, et la même consistance aussi. Les pommes étaient moelleuses, pas trop caramélisées et la crème onctueuse à souhait. Et il y avait cet arrière-goût de cannelle…

-Alors, tu aimes ?

-Oui, c’est délicieux.

-Ah, tu vois…Ce n’est pas un gâteau danois, n’est-ce pas ? Ta mère est française, Voilà l’explication…

Ses yeux riaient mais je restais sur mes gardes. Il se tendait trop vers moi. Il faudrait que je rappelle Julian. De temps en temps, son regard se détachait de moi et Nicholas en profitait pour me lancer de muets messages. Il me trouvait trop sec avec George, trop sur mes gardes…Bon, il avait raison…

Au sortir du somptueux restaurant où notre invité anglais avait tenu à régler l’addition, nous nous sommes heurtés dans le hall à une première demande d’autographes, suivie dans la rue par une kyrielle de nouvelles demandes. Des photos étaient prises. George avait ce sourire de commande dont il avait inondé les magazines. Curieusement, il ne souhaitait pas poser seul mais tenait à être pris en photo avec nous. Je me suis retrouvé à ses côtés avec Nicholas avant que Joanna et Marjan ne me succèdent.  Beaucoup de photos de groupe ont été prises. Il souriait toujours autant. Je n’ai pas compris tout de suite sa tactique qui, pourtant était claire. La presse populaire anglaise avait avec lui des relations de passion et de haine. Elle ne l’encensait que pour mieux souligner ses défauts. Pour commencer, il y ses brillants concerts qui se jouaient à guichets fermés et son talent. Deux ans durant, il s’était produit dans diverses capitales européennes, avec un orchestre symphonique. Sur ce point, aucune attaque n'était possible. Par contre, il y avait ses splendides maisons et ses vacances de riche dont le lecteur faisait ses délices. A l'applaudimètre cependant, c'était ses arrestations pour conduite en état d’ivresse, ses démêlés avec la police qui lui reprochait sa toxicomanie et son alcoolisme et ses condamnations pour « outrages aux mœurs » qui lui valaient tous les suffrages. Ah, voilà qui intéressait le chaland ! Les journaux bon marché de l’écurie Murdoch le montraient volontairement mal habillé, le visage bouffi, les tempes grises, la cigarette au bec, bref toujours de façon dévalorisante. Hein, ça passe ses vacances à Mykonos et ça frime ? Ah oui, mais ça se saoule aussi et ça prend du krak. Sur le net, des articles fielleux faisaient la (longue) de ses amants épisodiques en laissant deviner sa boulimie sexuelle. Je comprenais qu’il ne réponde rien et qu’il ait pris l’habitude du silence. C’était une bonne parade mais on l’humiliait…Ses photos fraîches de lui avec nous allaient circuler sur la toile, il le savait bien. C’était un bon contrepoint. Je comprenais qu’il tente ce type de parade. Eh oui, George Daniel s'est rendu à Nice avec de jeunes amis, amoureux comme lui du sud de la France. Il a l'air détendu...

Nous avons arpenté la Promenade des Anglais et cette fois, on était tous très contents. Il avait relâché son attention et me laissait plus libre, bavardant beaucoup avec Marjan et Nicholas. Nous sommes descendus nous installer sur les galets et cette fois, c'est Joanna qui a fait quelques photos de groupe. Nous pensions nous en tiré ainsi mais à priori nous avions tort. Notre célébrité anglaise avait de nouveau été reconnue et cette fois, nous avons été carrément encerclés. Il y avait deux journalistes d’un journal local. Sûr que leurs clichés dépasseraient le cadre niçois et iraient jusqu'en Angleterre. Nous n'avions aucune idée de la façon dont on pouvait se débarrasser de journalistes envahissants mais lui le savait. Il connaissait toutes les feintes. Nous avons quitté la plage pour nous éparpiller dans de petites rues avant de nous retrouver tous à la voiture. C’était une après-midi de Noël vraiment inattendue ! Nicholas a pris le volant et Joanna est montée à l’avant. Marjan nous a décrétés qu’elle allait trouver un joli endroit pour dormir. Elle était assez romanesque et devait avoir croisé le regard d'un homme qui la charmait... C’était son droit. Je me suis installé avec George à l’arrière. Il est resté silencieux jusqu’à la sortie de la ville.

-Tu n'es pas inquiet pour les photos ?

-Non.

-Elles sont très bon enfant.

-Elles ne me dérangent pas.

-C'est bien en ce cas. Tu as lu mon message ?

-Ah non, pas encore.

-Lis-le maintenant.

Je l’ai fait. J’ai sursauté : c’était une demande simple.

-Me voir danser ?

-Il le faut bien.

-Demain matin, avec Guillaume dans l’annexe. On fait des échauffements…

-D’accord et sinon ?

-Sur le net, vous trouverez…

-Montre-moi et commente.

-Pas ce soir.

-Demain.

Il a sauté du coq à l’âne.

-Pourquoi penses-tu que je m’intéresse à toi pour te porter tort ?

-C’est une arrière-pensée que j’ai…

-Tu vois, tu remets une distance entre nous. Ta voix n’est plus la même ! Erik, ta crainte n’est pas sans fondement. Tu réveilles tant de choses en moi...Je t’expliquerai si jamais cette guerre-là a lieu…

Il a posé sa main sur la mienne et l’a serré quelques instants durant si fortement que ses doigts étaient comme des serres. Je me suis dégagé et ai rougi. Je ne comprenais pas. J’avais toujours perçu ma vie affective et sexuelle comme simple. Il ne suffisait pas d’être confiant et de s’avancer avec honnêteté sur un chemin bien tracé car je ne pouvais me tenir à une morale stricte. J’étais bisexuel et j’aimais les amours solaires et contrastées. A l’évidence, mon compagnon américain voyait les choses différemment. Il se projetait dans ma vie, en voulant la changer. Je lui en voulais puisqu’il ne tenait aucun compte de mon ambivalence alors que George, lui, la captait d’emblée et l’acceptait. Que c’était étrange. On aurait dit qu’il me connaissait par avance. Peut-être est-ce que je sortais d’une de ses chansons …De mes choix amoureux actuels, il ne semblait rien vouloir annuler, attendant sans doute que je me tourne brusquement vers lui, les rejetant de ce fait. Avec lui, tout allait vite. Le temps était comme condensé. Que voulait-il ?  M’atteindre, m’aimer, me forcer à l’aimer…Cela plutôt. J’en étais suffoqué et, évitant de croiser on regard, je laissais s’entrechoquer en moi des sentiments opposés…

Heureusement, Nicholas roulait vite et le trajet était court. Tandis qu’on écoutait des cantiques de Noël dont ce fameux « Des anges dans nos campagnes », on a vu se dessiner les découpures de Roquebrune. Mes craintes sont tombées d’emblée et au sortir de la voiture, je me suis rué vers Guillaume pour plaisanter et rire avec lui.