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11. Valeria. Roquebrune. Suite. 

Pour ne rien arranger, Guillaume lui en voulait de lâcher Toronto et de céder aux exhortations de son « compagnon » américain qu'il considérait comme omniprésent et peu commode. Il avait signé pour le New York City ballet, ce qui avait de quoi adoucir l'amant retors mais n'avait pas lâché pour ce tournage de quatre semaines au Danemark ce qui obligeait l'Américain à le suivre...Sans compter qu'il négociait déjà pour un autre tournage ! Tenace, le bel Erik pour ce qui était de sa carrière mais tout de même très doué pour faire naître la discorde. Ne connaissant pas son compagnon, je le jugeais en mauvaise posture mais ni Guillaume ni Élise ne me donnaient raison. C'était un homme fort et Erik tenant à lui était malgré tout obligé de composer...

Un matin dans l’annexe, je suis allée le voir. Une des salles pouvait convenir à un danseur qui voulait s’entraîner. Il y avait quelques miroirs et des barres. Il avait mis une bande son et il dansait. Je suis restée là, à le regarder, dans la plénitude de ses vingt-cinq ans. Il virevoltait avec une grâce infinie…

-C’est le Spectre de la rose ?

-C’est le Spectre de la rose !

-La salle s’y prête ?

-Ce n’est pas une salle !

-Ne tombe pas !

-Tu es maligne, toi.

Soudain, il était là, l’autre, avec un air de reproche. Il n’était pas vraiment entré dans la salle mais se tenait à l’entrée, les bras croisés et le visage fermé. Il avait dû voir des vidéos d’Erik et il était tombé sous le charme…Ah mais !

Il ne savait rien de rien. Le petit Erik de dix ans, moi, je le voyais clairement. Le chagrin lié à la mort du père, l’école, les cours de danse, les concours, le fait qu’il était très doué…Il avait été brave, très brave. Des concours difficiles. Étoile à dix-neuf ans. Apte à endosser un répertoire redoutable. Quelques tournées. Londres et Paris. Toronto par culot et New York. Il ne lésinait pas. Fort, très fort. Il convainquait les critiques retors. Tu m’étonnes qu’on le jalouse…

Il ne l’avait pas vu, l’autre, mon jeune danseur et pour lui, on était tous les deux et on pouvait rire.

-Tu ne veux pas que je fasse la jeune fille endormie ? Je me mets sur ce fauteuil !

Fais !

-Allez, ces beaux ports de bras, tu me les feras ? 

-Si tu es sage !

Il venait de remettre la musique en marche et je l’entendais presque compter. Un danseur compte. Et il tournait autour du fauteuil et il avait ces mouvements d’une grâce infinie….

-Et le saut final ?

-Je ne peux pas !

-Tu es sûr ?

-Je ne peux pas !  L’espace manque.

On s’est arrêtés, très rieurs et très complices avant de découvrir George D. Il ne devait pas être arrivé depuis longtemps et, dans l’ombre, il dévorait Erik des yeux. Franchement, j’ai été jalouse. Pourquoi lui ? Oui, il était charmant mais quoi, ce n’était qu’un beau danseur classique alors que l’autre, c’était une célébrité. Je me suis rabattu sur l’amant américain qui, devait s’agiter beaucoup et employer au téléphone un ton tantôt gentil, tantôt cinglant. Bon, tu viens ? Il voulait récupérer son joli amant. Mais pars, Erik, pars et ne fais pas croire que quelqu’un comme George D. peut vraiment entrer dans ta vie…Je sais, je suis cassante.

Lui, le danseur, il était au-dessus de tout cela et riait.

-Il y a un rôle féminin, tu le sais, mais cette femme danse aussi !

-Non, tu plaisantes ?

-Valeria…

-Tu rigoles ?

-Valeria…

Il était incroyablement jeune et souple et drôle. J’ai failli tomber dès les premières mesures. Voilà qu’il me guidait pour le pas de deux immortalisé par Karsavina et Nijinsky. Combien de jeunes danseurs devaient-ils se casser la binette sur une pièce aussi difficile ?

-Tu me vois ? Erik, je suis ridicule !

-Pas du tout. Essaie. Tu es une belle jeune fille et tu es face à l’esprit d’une rose qui veut danser avec toi, oh oui !

-Il te faut une danseuse.

-Tu n’es pas une danseuse ?

-Mais non ! Arrête tes fantaisies. Je ne peux pas danser un pas de deux avec toi !

-On reprend ? Je vais aller plus lentement. Il faut compter. Tu sais compter ?

Facétieux Erik. Il savait où il allait. Comme quoi, la fragilité…Il a continué seul, bien sûr à virevolter. Il s’arrêtait, comptait et s’élancer. A chaque manquement, il s’arrêtait. Ne rien laisser au hasard. Être parfait. Il me l’avait dit. Je le comprenais maintenant. Tout de même, il s’est arrêté. On s’est assis sur le sol, hilares. C’était un moment de grâce entre nous. Il me regardait, une mèche blonde retombant sur son front et je riais de le voir si libre. Enfin avant que la jalousie ne m’assaille de nouveau. Il n’en avait pas conscience, le danseur blond ou s’en moquait. L’autre, lui, la devinait et passait outre. Je ne l’intéressais pas.

-Je pensais que tu répéterais avec Guillaume.

-Il ne voulait plus. Je ne vais pas dire que c’est dommage. Elle va se fâcher ! Ce sera pour une prochaine fois…

-C’était très drôle comme cela. Je vous garantis qu’à la télévision anglaise, vous feriez un tabac l’un et l’autre ! Celui qui tient un rôle classique et une doublure qui a du mal à suivre…

-On pourrait passer à la télé anglaise ? Vous vous moquez !

- Non, mais pourquoi pas…

Je flagornais et prenais mal les choses. Erik, lui, plutôt rieur, est allé se changer. Je l’ai regardé de près, alors, « George D. » et j’ai vu tout ce qu’il avait dû faire pour se composer un personnage. Un travail long, méticuleux et méthodique puisque tout avait dû changer : l’intérieur et l’extérieur. C’était fascinant car à chaque seconde, il se recomposait. Il n’y avait ni caméra à gauche ni caméra à droite mais c’était tout comme. Il brillait, affichant maîtrise de lui-même, humilité et affirmation. J’ai pensé à ma carrière à venir à Milan. Qui sait si je ne trouverais pas un jour devant une personnalité telle que la sienne et devrais l’habiller. Quel challenge ! Être très professionnel ne suffirait pas…Ah, c’était excitant déjà !

Ceci dit, Erik revenait et ils se sont mis d’accord tous les deux. Enfin, c’est ce que j’ai compris. Ils se verraient, parleraient de la danse, oui, oui…Le lendemain, à table, j’ai discuté de pied ferme avec le beau danseur des rôles dont il rêvait. Il les a cités. Il a parlé des chorégraphes avec lesquels il voudrait travailler. En Allemagne, il y en avait un. Bon comme ça, il s’en ira…

On est sortis de l’annexe et ils sont partis chacun de leurs côtés. Rien pour moi. N’ayant rien à me mettre sous la dent, j’ai passé en revue les « amours tristes » de George D., seule dans ma chambre.

Après la vilaine fin d’une liaison qu’il avait eue quand il était plus jeune avec un Brésilien, George Daniel avait eu un « amour texan » qui avait duré treize ou quatorze ans avant qu’il ne se dissolve. Il avait un autre amant maintenant et les médias nous abreuvaient de leurs disputes et de leurs retrouvailles. Franchement, quelle vie publique ! Tu ouvres le web et tu sais tout et chez le coiffeur, tu ouvres un magazine people, tu complètes…Bref, un être fini et ridicule.

Dans l’après-midi, il s’est débrouillé pour être face à moi. Ne pouvant l’attaquer ni sur sa carrière ni son talent, il ne restait qu’un de ses étranges travers : la philanthropie. Il donnait, dit-on, à qui était dans le besoin. Jésus, alors ?

-Je vous sens très critique…

-Vous êtes très philanthrope, à ce qu’il paraît…-Dans votre cas, on fait des dons à de grands organismes, on connaît la chanson. Vous vous y retrouvez sur le plan fiscal !

-Je ne vous mentirais pas sur ce sujet. Je fais des dons oui : les malades du cœur, les orphelins, les sidéens qui ne font pas l’objet de soin…Tout ceci est attendu, je sais. Mais j’en fais d’autres aussi. Je reçois beaucoup de courrier. Il m’arrive souvent de porter secours à titre privée et personne ne m’y oblige. Une mère dans le besoin car elle est brusquement seule avec quatre enfants, une personne âgée qui ne sait plus comment faire…et bien d’autres cas de figure…J’imagine que vous allez sourire !

Je commençais à reculer.

-Non, il y a des gens qui sont bons…

-Mais je le suis. Jamais je n’ai négligé les lettres que m’envoyaient ceux qui avaient tout à perdre ou avaient déjà tout perdu…Et si je peux aider un tant soit peu chacun d’entre vous…

-Oh, ça, vous le faites déjà…Est-ce que ça suffit ? Vous concernant, il n’y a plus que la musique.

C’était sec. J’ai baissé la tête. Il s’est raidi. Son ton est devenu plus froid.

-Et quand bien même ?  Ma musique touche les autres, j’en suis certain. Pour ce qui est du reste, je ne pouvais pas tout contrôler, loin de là et il y a des erreurs que je ne répéterais pas si je le pouvais…En amour, notamment. Mais qui suis-je ? Un mortel qui n’a qu’une vie. En ce cas, la musique prévaut !

J’ai rougi et il est resté hautain.

 -Vous êtes impétueuse, Valeria, c’est bien. Tu es pleine de passion. Tout ira bien à Milan. Si je trouve quelqu’un puisse t’épauler, je le ferais mais le veux-tu ? J’ai le sentiment que non.  Mais je sens que tu veux me dire autre chose…

-C’est exact. Je m’inquiète pour Erik. Vous avez une curieuse façon de vouloir « l’aider » lui-aussi…ça n’augure rien de bon…

-Tu es trop sévère ! Ce jeune homme dont tu te préoccupes, laisse-moi vivre avec lui ce qui doit l’être. Il reste si peu de jours…

-Avant votre départ ?

-Oui, c’est cela…

-Et après ?

Il a haussé les épaules et je suis devenue écarlate. J’avais peur de lui désormais. Aucun « tu » possible avec lui. Juste « Vous ». La distance, le respect et le silence. Reléguée au quinzième rang dans une petite salle lors de ses débuts. Une spectatrice sans intérêt.