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12. Guillaume. Roquebrune. Janvier 2016.

Au bout du compte, cet étrange séjour de Georges Daniel sur la Côte d’azur était totalement confidentiel et feutré. La presse ne s’en mêlait pas et les craintes de Valeria tombaient à l’eau.  Il y avait de quoi en être heureux et je l’étais parce que ce grand artiste renaissait littéralement de lui-même, nul ne pouvait le nier. L’homme, au quotidien, était presque humble et engendrait l’admiration. Seul, Erik m’irritait au fond,

-Tu as signé pour New York ! J'ai beau le savoir, ça me met hors de moi !

-Je le vois bien.

-Tu n’aimes plus le Canada ?

-Tu es canadien, tu veux rester dans ton pays et tu y es très aimé. Je suis différent. 

-Alors New York et ce type !

-Bon, Guillaume…

-Tu étais bien avec nous.

Ta vie va être très pleine, Guillaume. Tu vas te marier. Tu auras deux ou trois petits Larrieu et tu vas chorégraphier. Tu es un enfant du Québec et un honneur pour ton pays : danseur, pianiste, chorégraphe…Je lis ce qu’on écrit sur toi. Tu es à ta place.

-Tu sais que ça peut être pris pour quelque chose de très moqueur ?

-Non. On a dansé ensemble deux ans durant. Il n’y a rien de moqueur. Guillaume, écoute. C’était dur au Danemark. J’étais petit, mon père était mort et je devais…continuer. Je ne vivais ni dans un quartier ni dans un milieu où la danse classique avait un quelconque écho. Ma mère s’est battue pour que je danse…Les railleries, tu connais ça, toi ? C’était vraiment âpre, tu n’as aucune idée. Je n’ai jamais perdu de vue que je devais être un grand danseur….

-Tu en es un.

-Il me faut un nouveau défi. Si tu m’as compris, tu ne peux qu’accepter…

-Bon, d’accord. Mais lui…

-Julian.

-Autoritaire…

-Tu l’es aussi ! Il est important, hein !

-Bon, je me modère. Tu as sans doute fait les meilleurs choix…

-Certainement.

J’étais très fâché et très injuste. Dans les mois qui allaient suivre, il intégrerait le New York City ballet et tournerait dans un documentaire au Danemark. Il serait, dans les deux cas, incroyablement applaudi et sans cesse épaulé par son compagnon américain. Argent, culture et aisance intellectuelle.

Au fond, ce qui m'a choqué, c’était d’avoir eu si peur qu'il se trompe et de découvrir qu'il n'en était rien. Et puis, je me suis mal remis de l’avoir perdu. Je ne peux plus mentir. C'était une relation très sublimée : je n’aurais jamais franchi le cap…Mais j'aurais tellement voulu que tout reste pareil...

Que pensait-il, lui ? Qu’éprouvait-il ? Et éprouvait-il ?

J’ai rongé mon frein car on filait droit vers le 31 décembre. Je continuais de faire des échauffements avec lui et de jouer du piano pour lui ou avec lui. Élise et Pierre se montraient d’une bonne humeur inaliénable de sorte que je les accompagnais dans toutes leurs sorties. Ils voulaient voir la Côte d’azur, même hors saison. Marjan, sans sous doute blessée que son amant marié la contacte peu avait jeté son dévolu sur un Niçois qui venait la voir quand elle ne lui rendait pas visite. Dans la villa, ils s’ébattaient avec la plus grande liberté dans les chambres laissées inoccupées. Mieux fallait frapper avant d’entrer ! Il en allait de même de Valeria et de son « Michele ». Prévoyant sans doute qu’elle aurait beaucoup à prouver à son arrivée à Milan, celle-ci se livrait sans vergogne à une passion charnelle pour un bel Italien qui lui était subalterne mais la menait aux confins d’elle-même sur le plan érotique. Et, dans cette étrange ambiance, Erik dont le compagnon était très loin se trouvait donc souvent face à cet Anglais étrange.

Tout ceci était préoccupant, mais Lise et moi comptions beaucoup sur le réveillon dans la villa pour faire régner la joie. Pour ne pas surcharger en travail madame Bellini, qui était de service, nous l’avons délivrée de ses obligations et conviée comme invitée avec son mari et le plus jeune de leur fils tandis que nous passions des coups de fil à différents traiteurs. Comme le temps était clément, nous avons organisé des tournois de tennis l’après-midi du trente et un et le soir, l’Italie étant proche, nous avons loué les services d’un chanteur de Bel Canto. Le premier janvier, nous serions à la tête d’un petit déjeuner canadien, plus proche d’un brunch en fait et, la villa d’un home cinéma, nous organiserions un festival du film musical. Seraient projetées, entre autres, les œuvres de Jacques Demy. Consciente de nos efforts, Valeria s’est jointe à nous. Personne ne voulait que l’harmonie ambiante soit mise à mal et que des tensions apparaissent. Nous allions bientôt retrouver notre vie ordinaire et les difficultés qui lui étaient inhérentes alors autant faire tout au mieux ! Malheureusement, j’étais un peu trop optimiste. Le trente et un au matin, Erik m’est apparu fragile.

-Julian trouve que j’exagère !

-Il a raison. Tu le laisses seul en cette période…Il ne pouvait pas venir mais tu pouvais rester moins longtemps. Tu lui manques.

-Il me manque aussi mais je rentre bientôt. Je ne vais pas modifier mon billet maintenant.

-Je me demande si tu es vraiment un doux rêveur...

-Tu prêches pour quelle paroisse ?

-Celle qui te fait faire le moins d’âneries…

Il est resté perplexe.

-Mais s’il allait recommencer ?

-Qui ça ?

-Mais George. Il est très pâle, il ne va pas bien. Il partira bientôt. Il suffit juste que j’attende…

-Qu’est-ce que tu veux de lui ? Que dois-tu attendre ?

-Mais je veux être sûr qu'il ira bien en Angleterre ! Pourquoi aurions-nous fait tout cela, sinon ?

-Si tu veux mon avis et je ne suis pas le seul à penser cela, il a cinquante-deux ans et il est à bout. Les plaidoiries sur l’âge « normal » de la mort ne me plaisent pas. Elles n’ont pas de sens. Que nous l'ayons empêché de se donner une mort brutale, c'est juste et c'est humain de la même façon que nous avons agi au mieux en l'intégrant parmi nous. Mais, il en a assez de la vie, pour des raisons qui lui sont propres. Je crois qu’il est prêt à rencontrer sa propre mort. Sa carrière a été longue et belle. Plus de trente ans ! Tout ce qu’il voulait c'était de ne pas être harcelé en ce temps si particulier de sa vie mais il faut croire qu'il est excédé… Qu’il s’intéresse à toi parce que tu le renvoies à sa jeunesse, à des possibles non atteints ou à des questions sans réponse, c’est bien, ça le rend encore plus heureux d’être là mais pour le reste, tu n’as pas à être très impliqué. Tu as la vie devant toi. Ce n’est pas son cas…

-Ah c’est bien ce que tu dis ! Tu es catholique, théoriquement !

-Je ne suis pas en contradiction avec moi-même. Il s’est pacifié ici mais il doit rentrer en Angleterre. S’il doit vivre encore, quelque temps, il vivra ; sinon, dans quelques jours, il s’endormira : un cœur peut s’arrêter. Le sien est très plein !

-Et il ne faut rien faire ?

-Si, nous l’avons aidé !

-Et s’il veut me parler, s’il veut que je l’écoute ?

-Filialement ?

J’essayais bien d’ironiser mais Erik ne sortait pas si facilement de ses gonds…

-George n'est pas le sosie de mon père, tu sais ça ?

-Je le sais. Il ne cherche pas une relation filiale avec toi...

-Très drôle.

-Reste aux aguets !

Je me suis tu car tout était trop confus. Erik, bien que très jeune, était d’une très grande clairvoyance dès qu’il s’agissait de sa carrière, ses exigences dépassant souvent les miennes. Pour ce qui était de sa vie affective, il était bien moins rigoureux que moi et je craignais pour lui. Il était un partenaire magnifique. Danser avec lui, c’était rencontrer de merveilleuses perspectives. Il était le souffle de la vie. Son ingéniosité me surprenait sans cesse : technique parfaite, retombées impressionnantes et joie ! Pour le reste, je n’étais pas fait du même bois que lui. Lui frôler le bras me gênait déjà. En un autre temps, dans un autre monde, c’est vers lui que je me serais dirigé. Je doute, d'ailleurs, qu'il se serait longtemps accommodé d'un partenaire aussi englué dans ses principes que moi. Mais ce ne sont là que des divagations.

De toute façon, il m’apparaissait clairement qu’Élise était la femme qu’il me fallait. Erik avait beau jeu de me railler avec « les petits Larrieu » car il en viendrait bien deux ou trois, l'idée d'avoir une femme aimante et d'en être le mari attentif me ravissait. Je rêvais aussi d'être père...J'en déduisais donc que l'hétérosexualité me convenait bien plus que ces relations entre personnes du même sexe car elles me semblaient bien trop narcissiques et pleines de jeux de pouvoir. J'avais vu Julian plusieurs fois et mon opinion était faite. Dans ses relations entre hommes existaient des impondérables auxquelles je ne comprenais rien.  Il attendait de pied ferme son beau danseur blond, cet Américain qui portait beau. Il suffirait de quelques jours pour que, de nouveau, ils se livrent à des jeux compliqués en rivalisant de beauté et d'ingéniosité. Je n'entrais en rien dans ce type de relation affective et de sexualité et mesure bien sûr tout ce que mes propos ont de réactionnaires...

Le trente et un, on a tout mis au point très tôt, Élise, Pierre et moi. Tout se ferait à l’annexe où l’atmosphère serait plus gaie, selon moi. Il semble que j’aie eu raison car tout a fonctionné à merveille. On a dansé avant de prendre un verre, les tournois de tennis ayant pris fin et on s’est installé pour un premier récital de Bel Canto avant de réveillonner. Tout était idéal. George Daniel, assis entre monsieur et madame Bellini, se comportait en convive parfait. Erik était près de moi, Élise à mon côté. Ça me tenaillait quand même toutes ces images que j’avais de lui, si jeune et si beau. J’en avais la gorge serrée. Il avait éteint son cellulaire, ce qui signifiait qu’il ne souhaitait parler à quiconque. Il lirait ses messages. Je me suis surpris à rêver qu’il coupe court à sa relation américaine. Julian était un homme très éduqué mais orgueilleux donc peu à même d’accepter longtemps des compromis. Leur relation pouvait mourir. Après tout, il ne me manquerait plus autant, son isolement new yorkais pouvant raviver notre amitié…

Dire que cette soirée a été réussie, alors là, je peux l’affirmer. Le chanteur était vraiment doué et je connaissais bien son répertoire. On a fait un « bœuf » tous les deux, lui chantant et moi jouant du piano. A partir de là, on s’est aventuré dans notre modeste connaissance du répertoire italien populaire, des années soixante à nos jours. Tout était très spontané. On allait vers deux mille seize. La nuit s’épanouissait, on comptait les minutes puis les secondes puis on a tous crié. Les Bellini avaient imaginé un feu d’artifice dehors. Le ciel était calme. Les fusées ont lentement occupé l’espace, de la plus simple à la plus adroite. Soudain, tout était rouge et doré. On a continué de danser puisque la sono avait été installée dehors. C’était irréaliste et drôle. Erik avec madame Bellini, George avec Élise, Marjan avec moi, Pierre avec Valeria, Michele avec une des serveuses réquisitionnées pour la soirée jusqu’à temps que tout le monde change de partenaire.

Le passage d’une année à l’autre peut être apprécié très différemment. Pour Elise et moi, il s’agissait juste d’un aimable rituel. Pour les Bellini, le temps passait et les interrogeait, les renvoyant sans doute à leurs modestes conditions. Ils n’étaient donc pas si gais. Pour Valeria et Marjan, il mettait à nu leurs attentes non concrétisées. Erik, lui, ne pensait qu’à son bel avenir. Et l’Anglais, je ne sais pas.

La nuit s'est lentement écoulée et à l'aube, on est allé dormir. Enfin, les questions se sont arrêtées. Il ne restait au fond que ses bons vœux qu'on avait tous échangés, l'anglais se mêlant à l'italien et au français...