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De retour à Londres après son étrange périple dans le sud de la France, George Daniel

retrouve une inspiration qui l'avait désertée...

George D.

A l’aéroport de Londres, il y avait des journalistes mais j’étais, cette fois, armé pour les recevoir. Leurs questions se sont tout de suite orientées sur ma prétendue fuite. Etais-je vraiment parti pour la France sans but précis, comme on l’avait murmuré ? Non, bien sûr que non, j’avais un projet précis. Je n’ai évidemment pas dit la vérité. J’ai dit que j’étais parti me reposer, le sud de la France me semblant propice au calme et à la réflexion. Je n’ai pas abordé le sujet de ma toxicomanie. Dire que j’avais sérieusement réduit ma consommation de pilules multicolores en m’enfuyant de Londres les aurait laissés incrédules. Ils auraient de toute façon rebondi sur l’alcool et tenté d’adroites remarques sur mes marques préférées de champagne français. Sur la Côte d’azur, il y en avait partout, non ? Impossible d’aborder ces sujets. Alors, j’ai insisté sur le fait que cette escapade inattendue m’avait permis de me reprendre physiquement, George D., d’après la légende, était beau et non pâle et bouffi. N’étais-je pas au meilleur de ma forme ?  Intellectuellement George D. était brillant. N’avait un peu trop laissé entendre dans la presse à grand tirage que j’avais désormais l’esprit en bouillie ? En parlant ainsi, j’ai retourné les journalistes qui eux travaillaient pour la très officielle presse anglaise. Ils m’ont adressé un sourire entendu et j’ai pu alors faire face aux questions. J’étais connu pour mon aplomb dans certains cas. Miracle, il était de retour…

Oui, j’avais eu l’intuition que je devais momentanément m’éclipser car j’éprouvais le besoin de me ressourcer ; non, je ne voulais rien médiatiser ; oui, j’avais séjourné dans une grande maison de maître en Provence avec de jeunes artistes. C’était une merveilleuse expérience. Comment cela se faisait-il ? Mais il y a internet et j’avais un fan club. Je me souciais depuis longtemps de ménager mes admirateurs, ce qui est logique puisque c’étaient eux qui avaient pérennisé ma carrière. Ceux-là avaient beau être jeunes, ils s’intéressaient beaucoup à moi. Ils habitaient à différents endroits du globe et souhaitaient tous se retrouver dans une belle villa près de la frontière italienne. Et voilà qu’ils m’avaient invité ! J’avais cru à une plaisanterie d’étudiant avant de me laisser prendre au jeu. Pourquoi pas, après tout ? Après avoir pris ma décision, tout avait coulé de source ! N’avais-je pas déclaré que ce qui m’importait le plus au monde est que ma musique soit prise au sérieux aussi bien par ceux qui m’avaient aimé dès le début que par ceux qui la découvraient ! Eh bien, c’était le cas avec ces jeunes gens. Il serait merveilleux d’être avec eux. Je voyais bien que mon histoire passait plus ou moins mais j’étais très catégorique et plein d’enjouement. J’ai emporté leur adhésion. Ils ont passé mon départ tenu secret et mon visage cadavérique…Quelle mansuétude ! Les photos à Nice ? Elles étaient simples et spontanées. Marcher avec ces jeunes gens sur la Promenade des Anglais, pourquoi pas ? C’était tout de même mieux que d’être photographié ivre au volant d’un véhicule après arrestation des forces de l’ordre anglaises, non ? Et infiniment plus gratifiant que de retrouver en photo dans les journaux américains, parce que, dans un lieu d’aisance public à Beverly Hills, j’avais de l’œil à un beau trentenaire sans me douter qu’il était policier ! Qu’est-ce que la presse, la vraie attendait de moi ? Que je sois George D. le compositeur, l’interprète, l’homme de scène ? Eh bien voilà. J’étais là, face à eux, dans ces trois rôles. Ah oui, mes jeunes amis, est-ce qu’ils avaient du talent ? Assurément, oui, tous autant qu’ils étaient. Je me ferais d’ailleurs un plaisir de soutenir leurs carrières qui s’ouvraient. Est-ce que musicalement parlant, il existait parmi eux un futur rival ? Ah non, pas du tout. Aucun d’eux n’écrivait de chanson et à ce propos, je tenais à devancer l’interrogation des journalistes ici présents. J’étais resté silencieux trois ans durant ou presque mais j’étais déterminé à ne plus l’être. Une nouvelle chanson ? Un single ? Non, un album. Je rentrais en Angleterre pour qu’il existe bel et bien. Une compilation ? Non. De nouveaux titres et, bien sûr, quelques reprises….

Ce qu’a relayé la presse m’a servi. On ne m’a pas tourné en dérision mais bien sûr, on a émis des doutes. J’étais devenu un reclus. Toutefois, j’étais un grand compositeur et un grand chanteur et puis, on le savait, j’étais lent. Cette fois encore, je surprendrais…Les photos des fugaces habitants de la villa provençale m’ont aidé. Elles tournaient sur le net. Ils existaient donc bien, ces jeunes gens-là…

Très vite, j’ai mis en vente ma maison de Hyde Park et pour faire mesure, j’ai proposé de la vendre dans l’état, c’est-à-dire meublée. Aussi fou que cela puisse paraître, un acquéreur s’est profilé très vite et n’a guère discuté. Il faudrait un peu de temps pour que la transaction se fasse mais j’avais de solides garantis. Quant à mon autre, celle du sud de Londres, j’ai vite vu les limites qu’il y avait à y rester. Paul tentait d’y faire intrusion et n’osant pas toujours le refouler, je me heurtais à son tempérament vindicatif. Mes sœurs, quant à elles, ne comprenaient pas que j’ai vendu si vite ma résidence quasi-princière et commençaient à se douter que je voulais changer de vie. Il était clair que je risquais de vouloir me débarrasser aussi de cette maison-là. Or, elles avaient des rêves de midinettes et bien qu’ayant été très gâtée par leur frère, elles en voulaient plus secrètement. Elles visaient mes maisons… Il a donc fallu leur mettre les points sur les i. Non, elles n’habiteraient ni dans l’une ni dans l’autre. Goring of Thames, oui, je tenais énormément à cette belle demeure mais rien n’est éternel d’autant que ce n’était pas une maison de famille, juste un beau lieu dans lequel, un temps, j’avais cru déposer mon âme. Voilà pour la version officielle que je leur réservais, négligeant d’évoquer les vrais motifs de ma désertion. Paul voulait pérenniser son installation dans ma propriété proche de Hyde Park et mes revendeurs trouvaient pratique que je vive en ermite dans une maison où je n’invitais plus. Impossible, si je naviguais entre ces deux lieues, d’être dans un état d’esprit propice à la création.

Mieux valait mécontenter tout le monde et pour ce faire, j’ai loué un appartement cossu dans le centre de Londres. Il était luxueusement meublé. J’y ai fait transférer des caisses de champagne et de whisky ainsi que mon « armoire à pharmacie », (enfin je plaisante à peine) et j’y ai fait installer un piano et une guitare. J’y ai aussi apporté de nombreux carnets de notes et quelques albums photos. Et puis, je me suis mis au travail.

Heureusement pour moi, si je puis dire, j’échappais à l’actualité qui, toute entière, était tournée vers la mort de David Bowie. Cette mort m’affectait d’abord parce que je connaissais David et savait son combat contre la maladie, ensuite parce que j’avais traversé les mêmes époques que lui. Nous étions Anglais l’un et l’autre, aimions les belles mélodies et la démesure. Nous avions l’un comme l’autre été très flamboyants lors de ces années quatre-vingt et quatre-vingt-dix qui nous étaient si chères. Délires vestimentaires, choix musicaux très éclectiques, recherche de l’ambivalence…Heureusement, nous nous étions bien démarqués l’un de l’autre et étions restés sans rivalité. Echapper à son album « Lazarus » était impossible et pourquoi d’ailleurs vouloir s’y soustraire ? Comme tant d’autres, je l’écoutais beaucoup et butais sur une limite. Je ne songeais pas, moi, à composer un album crépusculaire. Je n’étais pas en si bonne santé mais j’avais repris espoir et j’avais foi en moi. Il ne restait qu’à travailler pour obtenir quelque chose d’éclectique, à la profond et léger, qui montrerait que mon talent était intact. Et puis, je restais hanté par d’autres morts, plus violentes et accablantes que celle de David, comme celle de Freddie Mercury, par exemple. En un autre temps, le calvaire de Freddie m’avait bouleversé. Oh, je sais, c’était des années terribles et chacun craignait pour soi-même. J’ai cru à un moment être porteur du virus HIV avant d’être soulagé mais on ne peut résumer les choses ainsi. C’était un prince, Freddie, un chercheur d’or aussi. Qui ne pouvait envier sa puissance vocale et son extraordinaire présence scénique ? Le leader de Queens aux mélodies puissantes ! Si fêté et soudain si démuni. Ce masque mortuaire qu’il avait ces derniers temps, alors que le compte à rebours était commencé…Mais je ne tiens pas à aller plus loin dans l’évocation de « mes » morts car il est dans la liste. En cette période de renaissance à la vie artistique et après ces trois ans de désert, j’ai mieux à faire qu’à m’appesantir sur eux et à pleurer. Pourquoi ? Parce qu’il faut créer et ceci en restant ouvert à eux…