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J’ai donc passé plusieurs semaines ainsi, travaillant sans cesse et sortant peu. Je n’étais tout de même pas assez obtus pour ne pas ouvrir mon ordinateur et lire ce qu’on m’écrivait. De cette étrange période de ma vie, à Roquebrune, il me restait des liens tangibles. Nicolas, l’Anglais, m’a contacté en premier. Je lui avais promis mon aide et j’ai tenu parole. Je l’ai invité à une soirée privée et l’ai présenté à des musiciens et à des producteurs. J’étais sûr de ce que je faisais et mes recommandations ont atteint leurs objectifs. En quelques mois, sa carrière a décollé. Il en est allé de même de Jonathan, le sculpteur, qui a décidé de quitter l’Australie pour l’Angleterre. J’ai montré les œuvres que je lui avais achetées et ai vanté son talent. Le bouche à oreille a fait son travail. Il a démarché des galeristes et décroché des salles où exposer. Je ne pouvais faire à moins. Le jour où j’étais entré dans la mer, c’est eux qui étaient là…Je ne m’attendais pas cependant à ce que nos échanges débouchent sur une vraie amitié. Je les intimidais et puis, ils voulaient tracer leur route seuls. Ceci étant dit, nous avons posé ensemble pour des photos et là encore, les internautes se sont montrés astucieux en faisant les recoupements nécessaires. Ah oui, ils étaient bien en France, ces deux-là !

Il en est allé différemment de l’Italienne, qui m’a brièvement écrit de Milan ; sa lettre m’a touché mais, sur le fond, j’étais loin d’avoir une bonne opinion d’elle. C’était une envieuse, une ambitieuse qui pouvait être pleine de fiel. Elle m’en voulait, je crois, de ne rien avoir fait d’autre que de l’encourager verbalement et ne m’a jamais plus écrit sans suggérer une aide quelconque que je pourrais éventuellement lui apporter. Les autres avaient l’air de la tenir en haute estime mais ils changeraient d’attitude, tous autant qu’ils étaient, en découvrant sa nature égoïste. Elle tenterait de se servir d’eux… J’ai donc maintenu avec elle des échanges lointains et polis. Elle a compris au fil du temps…

Il y avait aussi bien sûr le danseur canadien qui en voulait à Erik de ne pas rester « son grand ami ». J’étais sûr qu’il épouserait Elise car elle était la femme qu’il lui fallait et que de toute façon on lui destinait. Il était trop droit, Guillaume, trop bien né pour comprendre quelqu’un comme moi. Il m’a brièvement écrit après son retour au Canada, une lettre empesée, pleine de respect et d’admiration. J’ai cru que ce serait la seule, mais non, il y en eu d’autres. Peu chaleureuses, elles étaient admiratives et, bon point pour lui, désintéressées. C’est moi qui ai été très laconique. Chaque fois que je lui écrivais, un petit diablotin s’agitait en moi. J’avais envie d’évoquer mes accidents de voiture pour le moins bizarres, le fait que j’avais réussi à tomber d’une voiture en marche, que j’avais fait de la prison…Pauvre Guillaume qui ne concevait pas qu’une star ait de telles taches d’ombre ! Pour ne pas le choquer, je me suis montré aimable et me suis enquis de sa belle carrière. Il en a été heureux.

Restait la petite Américaine qui voulait percer à Broadway et, à mon sens, n’y arriverait pas. Au moment de se dire au revoir, devant la grande maison provençale, elle s’était montrée embarrassée. On s’était le même jour partagé le même jeune homme. Ça me ravissait en un sens mais elle, non. Ça ne cadrait pas avec sa vision du sexe et des relations affectives d’autant que jusqu’à mon départ, j’avais continué à faire l’amour avec le joli danseur qu’elle aimait beaucoup, me moquant discrètement d’elle. Après tout, il la laissait dormir toute seule ! Au-delà d’une marque de sympathie rapide, juste après ma réinstallation à Londres, elle ne pouvait rien faire de plus. Elle était en tous cas la seule à avoir compris qui j’étais sexuellement et affectivement et à avoir saisi la vraie nature de mon intérêt pour Erik. Elle était bien trop maligne. Je n’ai pu que m’écarter d’elle et elle de moi.

Au fond, seuls m’intéressait vraiment cette fille qui avait fait des études de mise en scène à Amsterdam et le beau danseur qui allait quitter Toronto pour New York. Avec eux, la donne était différente, je le devinais. Je ne me suis d’ailleurs pas trompé. Au fur et à mesure que mon album naissait, j’ai commencé à bavarder sur Skype avec Marjan. Elle était obstinée cette fille et ne lâchait rien. Elle faisait ses classes en participant comme assistante metteure en scène, à une production néerlandaise à gros budget. C’était une histoire d’amour-passion entre un homme et une femme dans l’Amsterdam d’aujourd’hui, avec à l’appui un meurtre sordide. Elle était passionnée par tout ce qu’elle apprenait, éclairage, profondeur de champ, travail des acteurs. Elle se sentait encore très néophyte mais apprenait vite. On ne dialoguait pas nécessairement. Elle m’envoyait des pensées qu’elle avait, des idées qui lui traversaient la tête et me demandais mon avis, sans s’appesantir sur elle-même. Avec simplicité, elle m’appelait « cher George ». Elle ne cherchait ni à me flatter ni à tirer quelque chose de moi, m’expliquant que le cinéma restait un monde d’hommes et qu’elle devrait beaucoup se battre pour imposer ses vues. Elle cherchait un financement pour un long métrage dont elle rêvait depuis longtemps. C’était l’histoire d’un marginal (un universitaire écarté de sa profession suite à de gros problèmes de santé. Il qui se prenait d’amitié pour une fillette solitaire qui vivait dans son quartier. Tous deux avaient de doux délires et réinventaient la vie. Elle ne voulait en aucun cas d’un drame mais bien plutôt d’une comédie douce-amère. Loin des idées reçues, elle souhaitait montrer qu’une enfant de dix ans et un homme de soixante peuvent avoir une profonde relation d’amitié… J’aimais cette fille, elle était singulière. Je lui ai promis de lui envoyer des fleurs dès qu’elle aurait la certitude de pouvoir tourner son propre film et elle a ri. Elle a ajouté que si elle ne tenait pas autant à ce scénario, elle en aurait construit un autre, autour de moi. Pas une rétrospective, une œuvre intimiste. Cela m’a touché et je l’ai encouragée à affiner son projet, ce à quoi elle a dit oui…

L’autre interlocuteur, c’était Erik. Les chansons de mon album à venir naissaient dans ma tête et il était le seul à qui j’en parlais. Lentement, elles prenaient forme et je les sculptais comme je devais le faire. L’album était basé sur l’alternance entre exposition et intimité. Il devait être sophistiqué mais accessible. La plupart des chansons qui le composaient étaient nouvelles et si elles ne l’étaient, il s’agissait d’orchestrations anciennes, que je n’avais pas menées à bien. Il y aurait douze titres. Attendu qu’il m’arrivait de ne plus savoir quelle heure il était et si on était le jour ou la nuit, je travaillais sans cesse mais sans urgence et sans tiraillement. Il m’arrivait d’éprouver de la souffrance face à ce que j’écrivais et à d’autres moments de l’exaspération parce ce que je produisais n’était pas à hauteur de ce que je voulais mais je n’éprouvais aucun découragement, reprenant après m’être reposé ou assoupi, ce qui me semblait imparfait.

Sur la façon dont j’avançais, Erik ne me disait rien de précis, non par maladresse mais par tact. Rien de cela ne lui appartenait. Il m’écoutait parler sans m’interrompre et sans jamais montrer d’indifférence ni de flagornerie. C’est cela, je crois, qui me faisait rester longtemps au téléphone à des heures parfois difficiles pour lui. Il ne s’est plaint à aucun moment : c’est moi qui, échappant enfin à ma nonchalance, ai fini par me rendre compte que je le réveillais souvent au milieu de la nuit et m’en suis excusé. Je l’ai entendu partir d’un rire léger sans rencontrer le moindre reproche de sa part. Il ne m’a même pas dit de mieux choisir mes horaires…

Il quittait le Canada et partait pour New York avec un vrai plan d’attaque. Je m’étais tout de même un peu renseigné sur la danse classique et sur les grandes compagnies de niveau international. Il en intégrait une et escomptait imposer son style. Pour le reste, il était évasif. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre qu’avec son amant américain, tout n’était pas au mieux car il refusait ses conseils maintenant qu’il était sur le sol américain. Ça me plaisait, cette idée qu’il ne soit pas assez amoureux de son ami ou pas assez docile d’autant qu’encore jeune, il me faisait des confidences qu’ensuite il pouvait regretter. On se parlait, je le poussais dans ses retranchements, attisant son désir, le flattant, le cajolant, l’attirant à moi par jeu mais aussi par intérêt. On avait eu une liaison très courte et je voulais le revoir sans le brusquer. Je tissais donc ma toile comme une araignée peut le faire…Je faisais en sorte qu’il se sente unique puisque je lui parlais de mon album et, je dois bien le reconnaître, je voulais tourner le dos à ce que j’avais écrit sur le désamour dans « Older », une chanson que j’aimais mais dont la résonance était dure :

 Etrange.

Tu ne trouves pas que j'ai l'air plus vieux ?
Mais quelque chose de bien m'est arrivé
Le changement est un étranger
Que tu devrais rencontrer
 
Eh bien tu n'as plus le temps
Je laisse tomber
Tu iras bien
Au moins ça je le sais
Tu n'as plus le temps
Je laisse tomber
Je ne suis pas l'homme que tu veux

Non, certainement non. Moi, je devais être celui qu’il voulait ! A l’âge un peu difficile où je me trouvais, il me plaisait que ce jeune homme se tourne vers moi et moi vers lui. Européen du nord travaillant aux USA, beau, ambitieux dans son domaine et enfin de compte, politiquement correct. Rien à voir avec Paul qui n’aimait pas que sa mère soit libanaise et utilisait son prénom anglais pour dissimuler ses origines et ses complexes. Et rien à voir non plus avec A. pour qui avoir un physique de latino-américain et un fort accent empêchait toute vraie implantation en Angleterre. Erik, certes, avait perdu son père très jeune et avait dû en être marqué mais une blessure affective ne peut se comparer aux dégâts causés par un racisme latent. Par ses origines et son physique, il était tout entier dans un monde « enviable » et ne pouvait se sentir rabaissé par une couleur de peau trop colorée, un accent trop marqué ou un nom trop oriental. Etant moi-même né d’un père grec et d’une mère anglaise, j’avais eu ma dose moi-aussi de ce côté-là.