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Erik. New York. Janvier 2016.

Lettre fictive de A, styliste brésilien, mort en 1993, à l’adresse d’Erik Anderson, danseur soliste au New York City ballet.

Bonjour ! George sera bientôt avec moi. Il attendait ce moment depuis longtemps. Il s’est endormi et son cœur a lâché dans son sommeil, sans qu’il souffre le moins du monde. D’ailleurs, il avait un visage très paisible quand le jour s’est levé. Est-ce que tu le sais ? Moi, je l’affirme car j’étais là. Je suis A. Il t’a parlé de moi. Tu es le seul à qui je peux parler. Andrew, son grand ami de jeunesse, s’est déjà exprimé. Andy va le faire et même Paul, malgré ses tentatives infructueuses pour lui remettre le grappin dessus. Ils seront tous à la radio, à la télévision sur les réseaux sociaux et la presse. Il y aura ses amis, ses collaborateurs et même sa famille. Moi, je suis au ciel alors tu comprends…Ça va durer des jours et des jours…Tu ne dis rien ? Tu as l’air de quelqu’un de très bien. Tu es jeune et tu as une beauté singulière, inattendue pour lui. Tu ne t’es pas laissé approcher facilement et tu as donné beaucoup…

Mais tu es triste et tu ne veux pas sortir de chez toi ! Tu ne veux pas non plus répondre au téléphone. Non, console-toi, je t’en prie…Je t’assure, il voulait partir. Tu sais, dans son dernier album, il a parlé de toi. Ces figures d’anges qu’il évoque. Il parle à plusieurs reprises d’un jeune ange blond et tu sais ce qu’il en dit…Comme tu secoues la tête…Comme tu es malheureux…Non…

Je sais que tu danses très bien. Tu rayonnes. Tu vas bientôt participer au tournage d’un documentaire sur la danse classique et tu aimerais faire une incursion dans le monde du spectacle ou au cinéma. Tu vas y parvenir et tu vas beaucoup plaire. Quand George m’aura rejoint, il sera heureux d’avoir de tes nouvelles. Là, ils vont l’autopsier, s’acharner sur son corps pour y trouver je ne sais quelles réponses…Ce sera un peu difficile pour lui. Et puis, il viendra. On l’aura enterré près de sa mère, Lesley. Tu savais au départ qu’elle était danseuse ? Oh, je ne pense pas qu’elle ait jamais eu ton niveau mais c’est drôle, hein, cette coïncidence !

Ne mets pas ton compagnon dans l’embarras comme ça. Il est inquiet. Il veut te voir. Il ne te fera aucun reproche, je te le jure. Ne crois pas que ça va le détourner de toi, même quand plus tard, tu parleras à George car il tout à coup, il sera là…Allez, va lui ouvrir. Voilà, il s’approche de toi. Il voit que tu as peur et que tu es triste. Tu trembles et tu n’arrives pas à parler. N’aie pas peur. C’est juste le passage qui est dur, juste cela. On le bloque encore sur cette terre et il va devoir supporter des hommages plus pu moins sincères mais malgré tout il est paisible. Tu n’imagines à quel point il a pu être attaqué, critiqué, rabaissé… Quand on aura mis son corps sous terre, alors il me retrouvera…Allons, tu es si abattu ! Tu es si intense et si vrai et tu es si radieux dans ta beauté…Laisse ton ami te parler et te calmer…

Tu vois, ça va mieux. C’est dommage que je ne t’aie pas croisé au Brésil. D’abord, tu m’aurais accroché, ça je te le garantis et ensuite, j’aurais su comment faire pour t’aborder. On ne t’approche pas si facilement, toi…On serait allé se promener ! Attention, hein, juste pour te montrer Rio. Quand même, quelqu’un d’aussi joli à regarder que toi et aussi droit, je n’aurais pas osé être direct…Après, tu vois, petit à petit, tu m’aurais parlé de ton travail. Les Brésiliens, ça ne connaît que la samba…Non, je plaisante. J’aurais pris tes mesures et je t’aurais fait de beaux habits. George, il est très anglais, il lui fallait un certain type de costumes, élégants mais un peu stricts. Parce que tu sais, au départ, c’était un garçonnet joufflu qui n’avait pas un très bon physique. A cause de ses problèmes de vue, il devait porter des lunettes à verre très épais. Il avait de l’acné…Il s’est vraiment forgé une image. Les vêtements qu’ils portaient devaient permettre de la construire un peu plus. Quand je l’ai habillé, j’ai travaillé en ce sens. Toi, c’est différent car au départ, tu as un beau corps et de beaux traits. Tu as besoin de lignes pures car il ne faut pas te transformer mais te mettre en valeur. Je t’aurais fait des chemises sur mesure et des vestes…Quoi ? Tu commences à me répondre et tu me dis que tu n’as pas le cœur à plaisanter ! Je te parle avec tendresse. Tu es jeune. Qu’est-ce que j’aurais aimé t’aimer !

Ah, ton compagnon a réussi à te faire sourire ! Il ne veut pas que tu t’appesantisses devant la télévision mais toi, tu veux…Il te parle avec douceur. Il veut passer une soirée tranquille avec toi, une veillée de Noël paisible, rien de ce qu’il avait prévu donc. Tu demandes à aller à la cathédrale Saint-Patrick ? Ah, c’est bien, ça ! Oui, allez-y. Tu prieras pour George et tu entraîneras ton compagnon à le faire. Oui, c’est bien. Il aurait aimé t’emmener loin de New York mais ce n’est pas possible. Tu danses Casse-Noisette demain au New York City ballet. C’est le spectacle dont raffolent les ballettomanes et les simples curieux un vingt-cinq décembre en matinée…En attendant, il te fait couler un bain (chic, je vais te voir nu !) et il passe commande pour un traiteur. Bel homme autoritaire. Quadragénaire. Dis, bel Erik, pourquoi pas quelqu’un de ton âge ? Qu’est-ce que je regrette…Quoi ? Je me répète et tu me le fais remarquer ! D’accord. Dis-donc, ton amant te parle, je te parle, tu nous écoutes tous les deux et tu nous réponds. Tu deviens doué ! Attention : tu vas être le seul Vivant à qui nous parlerons George et moi, bientôt…Quoi ? Ah oui, je dois te laisser. Je comprends. C’est bien naturel. Tu as tout de même compris que c’était une prise de contact ? Oui ! Alors, c’est bien ! Ah et tu as aussi saisi que tout dépend de ton attention. Si tu te fermes, je ne peux rien…Juste une dernière chose : « Je crois, aujourd'hui beaucoup plus que durant mon adolescence. Je crois que les forces du Bien et du Mal sont des choses réelles. Je n'ai pas de religion, mais je crois que l'on peut influencer sa vie, son futur, par la foi et la décence envers les autres. » Quand il a dit ça, il avait vingt-quatre ans. Il n’a jamais cessé de croire, sois- en sûr. Après le Bien et le Mal qui sont des notions théoriques, hein, ce sont les choses de la vie qui compliquent tout ! Tu ne crois pas ?

Il ne peut me parler ainsi. Je rêve. Rien de tout cela n’existe.

Tandis que George était vivant, Il y avait entre nous une sorte de transmission d’amour, de force et de savoir. Elle était balbutiante, c’est clair mais elle aurait pu évoluer…Je savais clairement qu’il ne vivrait plus très longtemps mais aucune échéance précise n’était posée. Julian voulait rester et je n’avais pas le cœur à l’en dissuader. On s’est allongé et je lui ai tourné le dos. Il a attendu un moment pour se lover contre moi mais ses intentions étaient trop explicites. Console-t-on ainsi ? Je l’ai repoussé et on a dormi l’un près de l’autre. Au matin, il avait toute sa classe naturelle et m’a fait ses cadeaux. Sachant que mon père était mort un vingt-cinq décembre au matin, il a évité de solenniser ce moment et n’en a pas trop fait. Il adorait les Haïkus et en composait pour moi. Il les ornait de dessins qu’il faisait lui-même. Celui-là était un texte sur le sommeil et la paix qui lui est lié. Il m’avait représenté les yeux clos, le visage un peu fermé mais angélique. Il travaillait sur un papier de très belle qualité, écrivait avec un stylo à encre ou utilisait un gros pinceau comme le font les Japonais. Il ne reproduisait jamais le même modèle. L’hommage était beau et je l’ai remercié. De mon côté, je lui ai offert un beau livre sur Gabrielle Chanel, une édition rare sur laquelle il n’avait pas réussi à mettre la main. Il a eu l’air radieux.

L’après-midi du vingt-cinq, j’étais sur scène mais totalement ailleurs. Casse-Noisette. Rôle traditionnel. J’ai beaucoup plu. Julian m’a dit que j’avais été très virtuose et d’une très grande grâce. Peut-être…C’était un Noël difficile. Le soir, je lui ai demandé de me laisser seul et lui, qui pouvait être très intrusif et insistant, a accepté, preuve qu’il me sentait en mauvaise posture. Dès qu’il a été parti, je me suis remis à trembler. Guillaume a brièvement appelé. Il était redevenu le grand ami et le camarade. Ça m’a fait du bien.

Est-ce la franchise de mon ami canadien ou le haïku de Julian qui a fait reculer le bavard Brésilien ? Je ne sais mais en tout cas, il est devenu silencieux et c’était bien.