MOONLIGHT

Après la mort de George Daniel, le danseur Erik est désemparé. Commence alors un étrange dialogue entre celui qui est sur terre et celui qui l'a quitté. La pérennité du célébre chanteur s'organise...

 25 Erik. New York. Mars 2017.

J’ai reçu d’une star mondiale un présent qui suscite l’envie…Mélange d’amour, de tendresse, vrai legs concernant la création…Je comprends que ça déconcerte. Moi en tout cas, ça me déstabilise.

Depuis qu’il est mort, j’ai des aventures multiples avec des sosies de George. Je sais, c’est bizarre. Fidèle à sa ligne de conduite, Julian, que je continue de voir m’a mis en garde en disant que je ne le trouverais pas ainsi. C’est une vision très pragmatique des choses. Après tout, il a raison mais comme je refuse d’obtempérer, il parle en l’air. George avait les amours blessantes et il chassait beaucoup. Je fais pareil et continue ma route. Ils se succèdent. Je ne me protège pas et ce qui devait arriver est arrivé, si je comprends bien et je ne peux m’en prendre qu’à moi-même…J’ai fini par en trouver un qui avait le même port de tête que lui, la même bouche et des yeux plus verts que marron…Grand et élégant dans sa mise. Je l’ai accompagné dans un hôtel de luxe et j’ai lentement mais sûrement compris qu’il me voyait comme un prostitué occasionnel travaillant à son compte ; donc à récompenser après prestation. J’avais bu, lui-aussi. Quand et comment ai-je abordé sa ressemblance avec George Daniel ? Quand en a-t ‘il ri ? Je ne m’en souviens plus. On s’est étreints et on s’est battus. Il criait beaucoup. Je ne me souviens comment j’ai réussi à quitter l’hôtel, juste que je n’ai pas trouvé un taxi tout de suite car j’avais l’air hagard. Chez moi, plus tard, j’ai retrouvé de l’argent que je lui avais pris. Je ne comprenais rien. Allongé seul dans le noir, la lèvre fendue et une joue tuméfiée, je suis resté un bon moment tétanisé. Ce type, cette chambre, ce sexe presque parodique et très dur, ces propos fielleux…Je n’en revenais pas…Ce que je voulais, c’est qu’il soit près de moi d’une manière ou d’une autre parce que je n’en pouvais plus. Et il l’a fait. J’avais fermé les yeux quand j’ai senti sa main sur mon front et entendu sa voix. Tout était si irréel que j’aurais me lever rapidement et écarter de moi cette illusion mais je ne l’ai pas vécu ainsi. Cette main qui écartait une mèche de mes cheveux pour inspecter ma blessure avant d’effleurer mes lèvres, c’était la sienne et elle était d’une incroyable légèreté. Il s’est penché vers moi. Son visage devait être prêt du mien mais je n’entendais pas le bruit de sa respiration…

 Garde tes paupières closes. Je suis là. Je ne pouvais pas venir avant. Erik, quelle est cette croisade ? C’est au moins le dixième en si peu de temps…Le prochain peut être pire. Tu te mets en danger.

Avoir les yeux fermés ne me dérangeait pas mais tout mon être se tendait vers lui et ma souffrance affleurait dans ma voix

Je te cherche.

Je sais bien.

Je pensais qu’il était juste que je ne te revoie pas. C’est pour cela que j’ai tenu bon. Ton album serait sorti, tu aurais de nouveau rencontré la gloire…Et peut-être que ça aurait retardé une échéance…

Nul ne peut décider du moment où une vie s’arrête. Elle a pris fin, voilà…

Mais rien n’a été comme je voulais !

Son visage était au-dessus du mien. Il me scrutait.

J’espère bien…

Comment cela ? Tu n’es dans aucun livre que je lis ni aucun film que je vois. Ecouter tes chansons me rend joyeux avant de me désoler même si ton dernier album est magnifique et célébré partout…Ce que tu as dit aux journalistes, c’était il y a longtemps…Est-ce que je dois perdre tout ce que j’ai pour te retrouver ?

Chut…Non, non voyons.

On dirait que si…

Je crois que c’est faux…

Tu en es sûr ? Tu es joueur et finalement cruel…

Eh bien disons que sur cette terre, tu ne m’as pas répondu comme je l’aurais voulu. A Roquebrune, tu m’as séduit et à Londres, tu m’as consolé. Je voulais te voir à New York et t’enlever…Mais tu t’es débrouillé pour me faire attendre. Alors, oui, ça ne m’a pas déplu que tu dérives un peu. Tu sais, on ne me résistait guère ; je savais vraiment bien m’y prendre. Si tu avais été plus ouvert…

Tu aurais vécu « malgré tout » ? Est-ce cela que tu me dis ? Te rends-tu compte de ta violence ? Que ce j’ai fait n’a servi à rien…

Chut, doucement Erik…Non, non. Je te mens. Si tu pouvais mesurer ce que tu m’as donné…Je sentais la fin arriver, je te le jure. Et je n’ai pas souffert. Non, tout est allé simplement…

Mais qu’est-ce que tu dis…

N’ouvre pas les yeux, pas encore. Résiste…

Mon corps était aussi matériel que sa présence était légère, surnaturelle…

Tu as donné beaucoup plus que tu ne le penses. J’ai toujours eu besoin de penser qu’on se tendait vers moi et qu’on allait m’aimer et j’ai composé cet album dans cette optique…Ne m’aimes-tu pas maintenant que je suis mort, mon beau jeune croisé ? Tu vois bien. La réponse est oui…Ceci dit, tu dois t’arrêter. Tu n’es pas de taille pour ce genre de rencontres avilissantes. Me prouver ainsi ton amour est désormais inutile…

Tu crois ?

Oui. Du reste, tu es très programmé. Qui voudrait d’un danseur malade ? Danse, danse pour moi !

Je vais le faire mais je veux te voir.

J’ai ouvert les yeux. Il était là, tout de noir vêtu, très hiératique. Son visage reflétait une grande paix. La mort lui conférait une sorte de beauté lointaine, plus épurée, qu’il n’avait pas de son vivant. Il a essuyé les larmes qui coulaient sur mes joues et au fur et à mesure qu’il le faisait, le calme revenait.

Je vais rester jusqu’à ce tu t’endormes et je reviendrai. Ne me demande pas quand mais je serai là. Je reviendrai. D’ici là, tu dois être fort.

Sa silhouette n’avait pas des contours aussi nets comme si d’un instant à l’autre elle allait se dématérialiser. Il n’était définitivement plus de ce monde et tout en lui était spiritualisé : son front haut, sa bouche aux belles lèvres pleines, son regard.

Tu ne sais pas quand ?

Non. Et je ne peux pas de dire comment je vis. Là où je suis, rien ne peut être décrit.

A ?

Je l’ai rejoint mais pas comme tu crois.

Tu disais qu’il venait peu, que vous êtes restés des années sans qu’il te parle. Tu feras pareil…

Non car nous n’avions pas la même relation.

Moi, je reste sur cette terre…

Oui et c’est très beau ainsi. Tu t’es mis à m’aimer, Erik, malgré toutes tes belles défenses et moi-aussi, moi-aussi…

T’aimer, moi ? Je ne sais pas bien. Tu m’obsèdes, tu m’envahis, tu fais partie de moi sans que je ne puisse rien faire. Pourquoi c’est comme ça ?

Parce que tu es impliqué !  Erik, tu seras ma référence ici-bas, mon doux lien avec la terre. Marjan fera un film sur moi. Ce sera assez décalé mais tout y sera : mon histoire, ma jeunesse. Elle devra attendre un certain temps mais elle aura le financement. J’y veillerai personnellement et tu sais comme je peux être rigoureux dans de domaine. A ce moment-là, tu verras, toi-aussi, tu seras impliqué dans un spectacle qui me concerne. Elle se mariera bientôt. Ce sera un film à deux. Ils le feront, son mari et elle…Tu verras…

Je verrai…Qu’est-ce que je suis maintenant ?

Mon ange. Le Terrestre.