image AMOUR VIOLENT

Luen, l'homme virtuel.(2) Sur les salons d'un site dédié à la domination et à la soumission, Sabrina cherche et s'ennuie...

Enfin, qu’on ne se méprenne pas. J’avais un statut, de l’argent, j’étais en formation et en assez bon terme avec ma fille. A Nice, je n’étais pas seule. Il serait réducteur de m’imaginer tapant sans fin sur les touches de mon ordinateur pour alimenter la conversation sur un salon virtuel où beaucoup d’internautes ne faisaient que passer. Le plus souvent, la vie courante prenait le dessus et c’était tant mieux. Toutefois, il n’était pas une journée sans que je n’aille faire une incursion ou deux sur le chat de ce site ou plutôt sur l’un d’eux. J’avais d’abord élu domicile sur le « Salon des Fantasmes » mais le quittai car j’y retrouvais au bout du compte et non sans lassitude les hommes aux surnoms divers, qui m’avaient, des mois durant, servi par correspondance, leur prose bourrée de fautes ou préfabriquée. Bien sûr, ce n’était pas nécessairement les mêmes, mais l’esprit y était. Ma volonté d’hiératisme se heurtait à leurs pantalonnades. C’était navrant.

Il me restait donc le salon « Domination et Soumission » où je me souviens d’avoir fait une première incursion aussi improvisée que maladroite. Je ne compris rien à ce théâtre. Mais le fait est que j’y revins, observant et observant encore et naturellement, me faisant solliciter.

Je changeai.

Je changeai physiquement d’abord. L’éloignement dans le temps de la dure période du divorce me rendait plus saine et plus belle physiquement. J’étais grande, mince, j’avais de longues jambes et de beaux seins. J’aimais les robes et les jupes, les matières soyeuses et les lainages, tout ce qui était prêt du corps.

Je changeai psychologiquement. 

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Je devins sensuelle, ce qui ne m’avait jamais paru possible, et fut heureuse de l’être. C’était tout un ensemble, bien sûr. Ma personnalité basculait.

Toutefois, je dois dire, que mes élans furent vite réfrénés. Si les conversations sur ce salon étaient moins directement licencieuses que sur l'autre, elles s’orientaient vite vers le sexe et l’on se retrouvait vite à l’étrange paradoxe de « s’intéresser » à quelqu’un d’invisible dont on cherchait de toute façon à susciter le désir.

Je n’ai pas pour objectif de discréditer ce genre de site ni les échanges virtuels qui peuvent s’y faire mais le fait est que les fantasmes vont bon train et sont sur ces salons où l’on parle de domination et de soumission, peut être exprimée de manière plus pernicieuses que sur les autres « lieux de rencontre » une sexualité autoritaire et tout de même particulière...

Je dus à ce passage de « rencontrer » des Maîtres et des soumises, de les lire et de les relire, d’observer la façon dont ils se parlaient et d’imiter sinon leur façon d’être du moins leur manière de faire. On ne se rend pas compte à quel point l’observation peut être active par moments et on méconnait beaucoup ses désirs. Les miens à cette époque là étaient, sans que je me l’avoue, de rencontrer des relations « autres » et le fait que je devienne assidue sur un salon virtuel où les pratiques évoquées n’avaient rien de conjugal n’était pas anodin. Mais vous savez comment sont les choses. On est souvent décalé par rapport à soi. A cette époque-là, je le fus, n’étant pas vraiment consciente de l’univers que je mettais à côtoyer – puisque cet univers n’était qu’une fiction- et de ce qu’il éveillait ou activait en moins. En termes clairs, je passais d’un stade où il me paraissait presque révoltant qu’une « soumise » écrive en rose et vouvoie tandis qu’un « Maitre » tutoyait d’emblée et écrivait en noir à un autre, où cela coulait quasiment de source. De la même manière, j’admis progressivement les marques de déférence de la plupart des femmes présentes et celles d’autorité de la part des dominantes ou dominants présents. En surface, tout était lisse et de bon ton mais il suffisait d’un peu d’attention pour se rendre compte de ce qui se cachaient derrière les mots : la volonté d’ordonner et celle d’assujettir allait de pair et ne contredisait pas celle de s’abandonner sexuellement au bon vouloir de qui vous choisissait. Et si l’on appliquait cela au réel…Mais là, C’était encore trop tôt pour moi…

Je fus approchée par un « Maitre virtuel » et me sentis étrangement concernée par son langage : il demandait un abandon, un don de soi et mettait à ma disposition pour y parvenir un ensemble de pratiques. Je commençai à lui parler sur le site au milieu de tous puis en privé puisqu’on pouvait le faire avant que nous nous rejoignions sur une messagerie personnelle. Ce « Maitre Eric » ne manquait ni de panache ni de savoir faire et je fus troublée par les photos qu’il m’envoyât, de lui d’abord puis de quelques femmes qu’il avait soumises. Toutefois, à la première incursion d’une webcam, je fus interdite. Le champ du fantasme disparaissait. Il restait celle d’un homme de toute évidence séduisant mais très expérimenté. Que je me dénude allait de soi puisqu’il ne s’agissait que d’une étape vers l’obéissance. Celle-ci était posée comme une vraie clé de libération et l’affirmation tenant lieu d’explication, il y avait tout lieu non seulement de le croire mais encore d’obéir. Vinrent des exercices réguliers basés sur la façon de se vêtir, de contrôler son plaisir en acceptant d’être autorisée à en avoir ou pas, des confessions à envoyer, des devoirs à faire. Je fus prise de malaise très vite. Voir cet homme qui était supposé être mon « Maitre » en cam et lui montrer mes seins tandis que je lui récitai la litanie de ce que j’avais fait pour lui me parut vite aussi puéril que déplacé ; je fus droite et le lui dis et ce faisant, je quittai le salon virtuel où l’on continua sans moi à se parler sans se voir.